‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 71 sur 123 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

encore qu'à Bologne la direction occulte deâ sociétés secrètes, car les particuliers y vivaient en sécurité ; les coups de poignard étaient réservés aux fonctionnaires.

Il faut renoncer à trouver dans la correspondance de Leopardi un mot surRavenne. Put-il voir d'un œil indiflRèrent, lui, le chantre du néant, cette vieille résidence des empereurs d'Occident et des exarques, d'où la vie semble s'être retirée avec la mer et qui sommeille sur une plage déserte comme une sentinelle fatiguée de veiller sur des tombeaux ? C'est là que Dante / vint mourir. Sa cendre y repose encore dans * l'humble église des Franciscains, et Leopardi | dut venir incliner son front devant les restes du grand exilé * . N'aurait-il plus retrouvé là l'émotion qui le dominait lorsqu'il écrivait l'ode sur le monument de Dante, ou celle qui l'avait saisi devant le tombeau du Tasse ? Sans doute il n'écrivait pas -ses lettres pour la postérité, et c'est lui

462 leopàrdi, $a vi^ £t ses oeuvres.

faire une querelle ridicule que de lui demander compte de ses impressions ; mais, à tort ou à raison, on attend d'un poète autre chose que cette phrase : « Je suis ici depuis quelques jours » chez un ami qui m'y a traîné de force pour » voir les antiquités de Ravenne. »

Cependant, l'hiver approchait , et Leopardi* se rappelant les froides journées où il grelottait « à pleurer comme un enfant », était résolu à ne pas l'attendre à Bologne. Rien ne l'y retenait plus : le Pétrarque était terminé., et pour \ travailler à sa Chrestomathie, il ne pouvait être mieux que dans la bibliothèque de son père. Il est vrai qu'il fallait s'éloigner de la comtesse Malvezzi, mais la vive sympathie qui avilit un instant rapproché ces deux cœurs paraît avoir mal supporté l'épreuve du temps, sans qu'oç.

puisse dire de quel côté se fit sentir d'abord 1^ lassitude. Les poètes ont, j'en conviens, la réputation d'être inconstants ; mais les femmes rie passent pas non plus pour s'immobiliser volontiers dans une affçction durable.

Enfin, après une absence d'une année, la plus

longue qu'il eût encore faite , Leopardi r^itra

I au logis où Carlo et Pauline l'attendaient .avec

} la plus grande impatience. Ces deux confidents

GHAFITRB Xlll.

de ses pensées vivaient en quelque sorte de sa vie ; du fond de ce qu ik étaient tentés de regard^er comme leur prison, ils s'élançaient en esprit, à la suite de leur frère aîné, dans le monde que leur imagination rêvait si séduisant ; Giacomo voyageait, regardait, observait pour trois : il était l'ambassadeur de la petite société et il allait avoir tout un hiver pour rendre compte de sa mission. Les confidences intimes, dont une bonne partie sans doute n'allait pas aux oreilles du père, la préparation de la Chrestomathie et la traduction d'une oraison funèbre d'Hélène Paléologue par le byzantin Gemistus Plethon occupèrent Leopardi pendant plusieurs mois et lui rendirent le séjour de Recanati supportable. Eii regardant de plus près cette traduction de Plethon qui semble au premier abord fort innocente , je crois remarquer que Leopardi ne se retrouvait pas plus croyant au foyer domestique. Peut-être même la froideur avec laquelle le comte Monaldo traitait ce fils rebelle à la foi rendait-elle plus décidée et plus agressive l'aversion de Leopardi pour les doctrines qui prétendent s'imposer sans discussion. On sait que Gemistus Plethon, néoplatonicien mystique, à force d'étudier les poètes orphiques, les hymnes

de Proclus et la théologie de Zoroastre, en était arrivé non-seulement à rejeter le christianisme, Epais à vouloir le remplacer par une religion théosophique à laquelle il fabriqua une liturgie. Il avait écrit des prières pour tous les jours de la semaine et pour certaines heures du jour, des invocations spéciales pour les différentes divinités..., etc. Plethon ne fait aucune allusion à ces rê.veries bizarres dans Téloge funèbre de l'impératrice" Hélène Paléologue, où il se contente d'établir sur des arguments platoniciens l'immortalité de l'âme ; mais Leopardi fit précéder sa traduction d'une préface, et, sans se mettre personnellement en cause, il y glissa les lignes suivantes : « Je laisserai de côté les » autres particularités qui concernent Genristus » Plethon et qu'on peut voir dans maints écrits : » je rappellerai seulement qu'après avoir exa- » miné les religions de son temps, rejeté l'isla- » misme qui , s'implantant à cette époque dans » le plus beau pays de l'Europe, semblait triom- » phant et près d'obtenir le premier rang, il ne » fut pas satisfait non plus de la religion chré- » tienne. Cent ans avant la Réforme, et sans » être poussé, comme Luther, par l'animosité » et la colère, mais se fondant sur dès consi-

Page 1