‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 74 sur 123 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

» un peu le beau, les poètes sont les seuls qui à » aient fait naître en moi cette ardeur et ce " » désir furieux de traduire et de m'approprier » ce que je lis ; seules, la nature et les passions » m'ont inspiré cette rage de composer, mais » d'une manière forte et élevée, en m'agrandis- » sant pour ainsi direl'âme dans toutes ses parties » et me faisant dire en moi-même : Voilà de la » poésie! et pour exprimer ce que je sens, il i » faut des vers et non pas de la prose : et aus- j » sitôt de me mettre à versifier. Ne me permet- » tez-vous pas de- lire maintenant Homère , » Virgile, Dante et les autres grands poètes? » Je ne sais si je pourrai m'en empêcher, car , » en les lisant, j'éprouve un plaisir inexprimable, | » et fort souvent , au moment où je suis tran- » quille et pensant à tout autre chose, si j'en- » tends quelque vers d'un auteur classique » qu'un membre de ma famille me récite par » hasard, je me mets immédiatement à palpiter » et bon gré mal gré il faut que je poursuive le » morceau. Il m est aussi arrivé de me trouver » seul dans mon cabinet , l'esprit tranquille et » libre, à une heure favorable aux Muses , et » de prendre en main Cicéron. En le lisant , » je sentais mon esprit faire tant d'eflfbrts pour

. » se soulever et rester tellement écrasé par la » lenteur et la gravité de cette prose que , ne » pouvant continuer ,- je prenais Horace. Eh » bien ! si vous me permettez cette lecture, » comment voulez-vous que je connaisse ces » grands modèles, que j'en goûte, que j'en » savoure , que j'en contemple pièce par pièce » toutes les'beautês et qu'ensuite je m'interdiise » de me lancer sur leurs traces? Quand je con- » temple la nature dans ces lieux qui sont, en » vérité , charmants (c'est la seule bonne chose » qu'offre mon pays), surtout dans cette saison, » je me sens tellement transporté hors de moi- » même , qail y aurait , ce me semble , péché » mortel à ne pas m'en occuper, à laisser passer » cette ardeur de jeunesse en travaillant à » devenir un bon prosateur et à attendre une » vingtaine d'années pour m'adonner à la poésie. » Dans vingt ans,* d'abord, je ne vivrai plus, » puis, ces pensées se seront envolées et Tima- » gination sera plus froide qu'elle n'est à pré- » sent *. »

Leopardi ne voulut pas s'abandonner entièrement à la direction d'un maître qui l'aurait fait vieillir dans une longue enfance et fit bien. La

» Epistolario , 1 , pag. iO (30 avril 1817).

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