CHAPITRE XIY
littérature italienne doit à cette « ardeur de jeunesse » les plus hesÀix morceaux lyriques de son vaste répertoire. Mais Tâge de la prose fut bientôt venu pour Leopardi : la nature le poussait à une maturité hâtive, et lui-môme, toujours plongé dans des méditations philosophiques, attentif à réprimer les élans de sa sensibilité, à paralyser Tessor de son imagination,' semblait courir au-devant d'une vieillesse précoce. 11 en vint de bonne heure à considérer les vers comme un exercice futile, et les poètes en cheveux blancs comme des esprits arrêtés dans leur développement. Si à Rome il avait protesté contre l'engouement exclusif des Romains pour rarchéologie, il trouvait plus ridicule encore la fureur de rimer qui possédait les Bolonais. Il conseillait alors à tout le monde, même aux ddmes *, de se livrer aux études philosophiques, prétendant que la régénération de Tltalie était à ce prix : « L'Europe, disait-il, veut des choses » plus solides et plus vraies que la poésie. En » courant après les vers et les frivohtés , nous » rendons un service signalé à nos tyrans, parce
^ Le frivole Ovide conseillait au contraire aux dames de ne \ pat lire le poème de Lucrèce , pour lequel il professait lui-même ) une grande admiration. [Amor.^ I, 15. TrisL H, 26. )
» que nous réduisons à un jeu ou à un passe- » temps la littérature qui seule peut donner » un point de départ soUdeà la régénération de « » notre patrie. »
On ne maltraitera jamais assez les versificateurs qui usurpent le nom de poètes, et, pour ceux-là, le jugement de Leopardi n'est pas trop sévère. Mais, appliqué à la poésie italienne en général, il est loin d'être exact. Depuis quarante ans déjà, lespoètesitaliensavaientprisles devants sur le reste de la nation dans la voie du progrès et de Témancipation nationale. Le Giorno de Parini avait fait rougir l'aristocratie de son oisiveté corrompue ; il n'avait pas tenu à Alfieri que le théâtre ne devînt une école de patriotisme, et vingt moralistes auraient moins troublé le sommeil des esclaves satisfaits que ne le fit Foscoloen chantant Thymne irrité des S^oZcre. Leopardi lui-même avait tenu un instant entre ses mains la lyre vengeresse et marqué sa place parmi les précurseurs de l'ère nouvelle.
Mais, tout entier aux impressions du moment, Leopardi rêvait alors de provoquer une révolution dans le monde philosophique et croyait n'avoir rien fait en comparaison de ce qui lui restait à faire. Dans son épître à Carlo Pepoli , il
CHAPITBE XIV.
esquissait ainsi , non sans quelque réminiscence de Properce *, la tâche qu'il réservait « au triste » reste d'une misérable vie. Rechercher Tamère » vérité, les obscures destinées des choses mor- » telles et des choses éternelles ; pourquoi a été » créée, pourquoi chargée de chagrins et de » misères l'espèce humaine ; vers quel but su- » prême la précipitent le destin et la nature ; » qui se délecte ou profite de nos douleurs 5 » sous quelles lois, à quelle fin roule ce 'mysté- » rieux univers dont les sages chantent les » louanges et devant lequel je me contente de » m'étonner. »
. Le programme, on le voit, était vaste, et la vie de l'humanité entière^ ne suffirait pas à l'épuiser. Au moment où il parlait ainsi, Leopardi avait déjà écrit la préface de sa future philosophie, c'est-à-dire, effleuré au hasard les grands problèmes moraux et rejeté les solutions reçues. Ses infirmités lui arrachèrent la plume des mains , et c'est sur ces premières esquisses que nous devons le juger. Il ne faut pas cherche ^ à travers ces opuscules un système bien lié et des principes constants : la fantaisie y tient plus de place que la dialectique, et le raisonnement
* Properce , Elégies, \\\ , 5, 23 sqq.
LIOPARDI, SA TIE ET HS OEIITIIBS.
même y prend voloatiers la forme d'une bou-tade humoristique . Pour tout dire ^nous nous,se-r rions contentés d'en apprécier le mérite littéraire, si les amis de Leopardi , imprudents par eieès de zèle, n'avaient forcé son œuvre à remplir une sorte de trilogie factice et à justifier trois titres pompeux , — grand philologue , gcdifxà poète , grand philosophe, — attachés au frontispice par Giordaui. Autant il serait injuste de contester à Leopardi son mérite de philologue et sa gloire de poète, autant il y aurait de complaisance à le placer à côté des grands amants de la sagesse. Cependant, il a proclamé assez haut la nécessité de refaire la philosophie et assez ambitionné l'honneur de jeter les bases d'un système nouveau, pour que nous nous arrêtions un instant devant cette partie de son œuvre.
La philosophie de Leopardi es:t surtout destructive : c'qst ainsi qu'elle fut jugée dès l'apparition des Œuvres morales, et lui-iBême n'ycontredit pas. « Que mes principes soient tous » négatifs », écrit-il en réponse aux observations d'un critique bienveillant , « je ne m'en aperçois » pas, mais cela ne m'étonnerait pas beaucoup, » car je me rappelle ce mot de Bayle , que , eu » métaphysique et en morale, la raison ne peut