‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 76 sur 123 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

» édifier , mais seulement détruire ^ » Ce n'est pas qu'il soit sceptique et qu'il se défie des forcieis de la raison ; ni Pascal ni Bayle n'eussent reconnu en lui leur disciple, cg,r il aime à raisonner avec autorité et se croit vite arrivé à l'évidence. Il détruit paur détruire, par agacement nerveux, comme un enfant en. colère. Rien de plus fragile que ces « observations » et ces « raisonnements » auxquels il renvoyait si vertement les lecteurs assez osés pour « accuser ses maladies (p. 54). »

Le point de départ de toute son argumenta ûm est pn fait particulier aussitôt généralisé. Il aut dit volontiers : Je suis, donc je souffre. La souffrance étant le caractère essentiel de la vie, la vie est un mal. Cette pensée revient à satiété ^ous sa plume : élevée à la hauteur d'un • axiome , elle domine et tranche toutes les questions. Mais, dira-t-on, les faits protestent contre la théorie : l'humanité, si habituée qu'elle soit à se plaindre , refuse de considérer la vie comme un supplice et ne désire rien tant que de la prolonger. Leopardi répond qu'elle est le jouet d'une illusion ; que la nature a tort devant la raison ; que la vie, même sans douleurs, est toû-

1 EpUtolano, II , p, 35 (23 août 1827 ).

jours un mal, et passe outre. La création, étant visiblfi^ent mauvaise, ne saurait être l'œuvre d'un être intelligent et bon, mais dune force aveugle et inconsciente qu'on peut appeler la

J nature ou le destin. Voilà pour la métaphysique, qui arrive ainsi , par le chemin le plus court , à l'athéisme.

La morale est plus étrange encore : c'est du 1 stoïcisme auquel la main d'un poète a ajouté quelques paradoxes. L'homme condamné par la force aveugle des choses à être malheureux a le droit de chercher à l'être le moins possible. Son premier droit est évidemment de rejeter la vie qui lui a été imposée sans son consentement. Leopardi ne le lui conteste pas et trouve le suicide fort raisonnable, mais il lui conseille de n'y pas recourir parce que la nature et la philanthropie s'y opposent. Cette fois, on ne sait trop pourquoi , la raison se résigne à avoir tort. La nécessité de vivre une fois admise, quel usage faire de la vie ? De devoirs envers la puissance tyrannique qui nous l'a donnée , il ne saurait en être question : Leopardi se vante à plusieurs reprises , tant en vers qu'en prose, de ne pas baiser la main qui le frappe. La société étant « une ligue des coquins contre les honnêtes

CBAPITRB XIV.

gens*», ceux qui se consacreraient à son service par dévouement feraient une.folîe, et ceux qui le font par intérêt se préparent des déceptions, à moins qu'ils ne soient aussi malhonnêtes que la société, auquel cas ils manquent à leurs devoirs envers eux-mêmes. Car Thomme a des devoirs envers lui-même , et ce sont les seuls qui trouvent grâce devant Leopardi. Ces devoirs peuvent se résumer dans l'obligation d'être vertueux. On ne saurait être plus stoïcien. Seulement les stafeiens, si dédaigneux qu'ils fussent de la logique vulgaire , avaient senti le besoin d'assigner à la vertu une origine , un programme , ime sanction. Ils croyaient à une Providence qui avait ordonné la nature jusque dans ses moindres détails , de sorte que chaque être , en se conformant aux lois de sa nature particulière , obéissait en définitive aux lois de la Providence. Or, ce qui constitue la nature particulière de l'homme, ce qui le distingue des animaux, c'est la raison. Une fois dégagée des passions qui l'oppriment , cette faculté supérieure s'élève spontanément vers le vrai, le beau , le bien , et devient, à l'exclusion de tous les appétits du corps, la règle absolue de notre conduite. Voilà le code

« Pensieri] 1 ( Opère; M, p. 107}.

i 7ft LEOPARDI , SA VIE ET SES OEUVRES.

de la vertu stoïcienne. Enfin , dans ce système , la vertu est à elle-même sa propre récompense, et le vice porte en lui-même sa punition. La

^ sanction y est, et la logique Texige si impérieusement que les stoïciens ne consentirent jamais à la supprimer ou à reconnaître qu'elle fût insuffisante. Ils aimèrent mieux accumuler les paradoxes de détail que de commettre cette énorme inC/Onséquence.

1 Leopardi , lui , serait fort embarrassé de dô-

' finir ce qu'il entend par vertu. Ce n'est pas évidemment l'obéissance aux lois de la nature qui est représentée partout ou comme une marâtre cruelle ou comme une machine mue par la fatalité. Leopardi ferait plutôt consister la vertu à

I protester contre la tyrannie de la nature. Enfin, pour lui prêter une définition qui rend assez exactement sa pensée intime , disons que celui-là est vertueux qui vit de façon à pouvoir toujours s'estimer lui-même. Mais la vertu conduit-elle

/ au bonheur ? La loi fondamentale de notre nature étant le désir inextinguible de la félicité , la vertu y satisfait-elle? Nullement. Au contraire, plus une âme est intelligente , délicate ,

j sensible , en un mot plus elle a d'aptitudes à la

( vertu , « car je ne fais , dit-il , nulle difiièrence de

Page 1