CHAPITRE XVI
lui, et qii elle ne la pas fait. La Nature répond qu elle s occupe uniquement de tourner la roue deTunivensdans leqnella mort entretient la vie, et la vie, la mort. L'Islandais demande alors à quoi aboutit ce cercle vicieux , et la Nature aurait pu être assez embarrassée si deux lions efflanqués, exténués par un long jeûne, n étaient venus à propos manger son interlocuteur , en attendant le moment de mourir à leur tour d'inanition.
L'idée de ce dialogue peut être une réminiscence du Tesoretto de Brunetto Latini qui , lui aussi, rencontre dame Nature sur une cîme des Pyrénées, aussi bien qu'une imitation d'un passage célèbre des Lusiades, l'apparition du géant des tempêtes, passage indiqué du reste par Leopardi lui-même. Mais ici le canevas importe peu : le fond porte bien l'empreinte caractéristique de l'auteur. C'est Leopardi pris sur le fait, mais vu par ses petits côtés , avec son humeur un peu méticuleuse, ses impatiences de malade, ses préoccupations de valétud'naire inquiet qui voit du danger partout et craint un courant d'air autant qu'un tremblement de terjre. Un grand nombre des maux dont se plaint Leopardi n'en sont pas pour des gens bien portants , et la plu-
part des autres peuvent être évités. La faiblesse de Ihomme, qui naît nu et désarmé devant la nature, est un thème qui a dft inspirer des phrases éloquentes avant Buffon, avant Pline, et même avant Job, mais qui perd à être analysé.
Il n'en est pas de même de la dernière question, Téternel problème des causes finales. La science moderne l'agrandit chaque jour, et, en présence de la prodigieuse superfétation de vie que révèle le microscope, de ce perpétuel voyage de la matière à travers des organismes sans nombre qui se l'empruntent et se la rendent les uns aux autres en se détruisant et se reproduis sant sans cesse, en présence de ce besoin de mouvement et d action qui semble posséder jusqu'à la dernière molécule de l'univers , on se demande si la matière est autre chose qu'une force qui ne saurait cesser d agir sans cesser d'être, si la vie n'est pas à elle-même son propre but , sa raison dernière, et si un jour Thomme, attristé de son néant, ne désespérera point de trouver dans un moi*de immuable un refuge où sa personnalité soit placée pour toujours en dehors du flux perpétuel des choses. Déjà la main téméraire de Hegel a remis en branle cet éternel devenir y cette absorption incessante et réciproque des con-
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traires dont la vue avait jadis rempli d'une incurable tristesse Tâme d'Heraclite. L'esprit humain traverse en ce moment une période d'éblouissement et de vertige. A mesure que la rigueur de ses méthodes scientifiqœs chasse du monde sensible les causes arbitraires et les dérogations capricieuses pour y chercher l'évolution de lois inéluctables, l'idée d'une fatalité passive et inconsciente recommence à planer sur le monde. Oe fantôme, il est vrai, n'est plus à craindre, car il fuit devant un suprême eflfort de la pensée qui reconnaît en lui sa propre création , une pure forme intellectuelle ; mais quand la pensée a ainsi pris la place d'une force qu'elle croyait extérieure à elle , elle s'assimile au même titre les lois sous le joug desquelles elle a courbé la nature, et après avoir ainsi dévoré ses propres enfants , elle se retrouve seule debout , effrayée de ne rencontrer partout qu'elle-même.
Cette anxiété de la raison n'est point une maladie, mais une crise où les âmes bien trempées trouveront une énergie nouvelle. Elles y retrouveront, affermie par tous les efforts qui semblaient devoir l'ébranler, Tidée de la Providence intelligente et libre, telle que la conçoit l'esprit lorsque, jouissant pleinement de la révélation intérieure
qui est sa vie même, il ne songe point à mettre en conflit des notions dont chacune a un droit égal à son adhésion. Cependant, la crise est assez forte pour tuer les faibles, et Leopardi était de ceux-là. 11 demande à quoi sert une existence bornée et misérable ; il cherche en quoi l'être est préférable au néant, et il en arrive à s'affaisser, comme les bouddhistes , dans le désir de l'anéantissement. Il avait roulé au plus profond de ce désespoir, et rien n'est triste comme I d y voir agoniser cette brillante intelligence qui i n'avait plus la forcé de remonter au soleil , à la vie , de lever les yeux au ciel et d'y lire le nom divin que n'obscurcira jamais la fumée des laboratoires.
Suite des Œuvres morales. — Dialogue de Malanibrun et de Farfadet. — Dialogue d'un physicien et d'un métaphysicien.
— Dialogue de Christophe Colomb et de Gutierrez, — Parini, ou de la Gloire. — Dits mémorables de Filippo Ottonieri. — Dialogue de Frédéric Ruysch et de ses momies. — Éloge des Oiseaux.
— Dialogue de Timandre et d'Éléandre. — Impression pénible que produit la lecture des Œuvres morales.
Le reste des Œuvres morales est consacré à développer les corollaires de l'idée dominante de LeopardB.
Bien que la vie soit essentiellement un mal , Test -elle à chaque instant? Le bonheur, si court qu'on le suppose, peut-il y trouver place? Voici un sorcier qui a à son commandement toutes les puissances infernales. Ce qu il demande au farfadet accouru à son appel, ce n est ni la richesse, ni les grandeurs , ni les plaisirs , mais simplement un instant de bonheur. Le diable déclare sur sa conscience que cela lui est impossible ,
206 leopârdi , sâ vie et ses oeuyiies.
parce que le désir du bonlieur est insatiable et que Ion ne saurait être heureux tatot qu'il n'est pas rassasié. « Eh bien ! alors? » dit le sorcier. « Eh bien! répond le farfadet, si tu juges à » propos de me donner ton âme avant le temps, » me voici prêt à remporter. » Cette fin est assez heureuse. Tout le dialogue est d'ailleurs plus vif, voire même plus malicieux qu'à l'ordinaire. Le follet donne en passant un coup de griflfe au beau sexe, et son interlocuteur songe peutêtre à Faust j qui mit le diable de moitié dans ses bonnes fortunes. « Veiix-tu que je plie à tes vo- » lontés une femme plus sauvage que Pénélope ? » Non, répond le sorcier, crois-tu quepour cela » il soit besoin du diable? »
Enfin, rimpossibilité d'arriver au bonheur une fois constatée , reste à chercher le meilleur moyen d'être le moins malheureux possible.
D'abord il va de soi que c'est fohe de chercher à prolonger Texistence : c'est ce que dit un métaphysicien à un physicien qui vient de trouver une panacée universelle. En attendant la mort, le sage cherche à oublier de son mieux la vie : au fond , les hommes ne s'agitent tant que pour cela. Ici Leopârdi se rencontre aVec Pascal; tous deux ont parlé avec éloquence de l'ennui ,