‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 84 sur 123 · CHAPITRE XVll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVll

Cicéron qui eût essayé de se dégoûter ainsi du seul fruit qu'il espérât retirer de toute une vie de labeurs ! Leopardi restreint tout d'abord le débat à la gloire littéraire qu'il déclare , sur la foi des anciens , inférieure à la gloire attachée aux grandes actions. Mais du moins, ces lauriers de second ordre sont-ils plus faciles à cueillir ? , Tant s'en faut. Que de travaux pour se former à l'art d'écrire ! que d'obstacles à surmonter , que d'envieux à réduire au silence, avant de pou- \ voir parvenir jusqu'au public avec quelque chance d'être jugé sans prévention ! Et encore ce public, quel est-il? Le gros des lecteurs bâille sur les l livres ou admire de confiance . Pour j uger du style, qui seul donnel'immortalité aux ouvrages, il faut une science , et ceci restreint considérablement le nombre des connaisseurs. Si l'on songe qu'à côté de la forme il y a le fond , et que chaque genre d'ouvrage exige du critique une compétence spéciale , on voit combien est restreint le tribunal qui décide de la réputation des auteurs. En est-il plus équitable? D'abord, le critique même compétent juge, — et en cela H est homme, — d'après l'impression du moment , d'après les goûts que lui ont faits l'âge ou les circonstances. Jeune, on aime le brillant ; vieux , on est insen-

sible. C'est dans les grandes villes que se font les renommées , et là , le cœur et Tesprit sont plus ou moins blasés. Le premier jugement, ainsi faussé, risque de devenir définitif; car, s'il est vrai que les bons ouvrages ont besoin d'être relus et ne sont appréciés qu'avec le temps , il est vrai aussi qu'aujourd'hui on ne relit guère. Enfin, supposons le cas le plus favorable : voilà l'écrivain , grâce au suffrage de quelques contemporains, assuré de passer à l'état de grand homme auprès de la postérité. Qu'est-ce qu'un grand homme? Un nom qui bientôt ne représente plus rien. L'idée du beau change avec le temps, et les renommées littéraires sont à la merci de ses variations : quant aux œuvres scientifiques , elles sont infailliblement dépassées et oubliées. Le plus médiocre mathématicien de nos jours en sait plus que Galilée et Newton. Donc la gloire est une vaine ombre et le génie , dont elle est l'unique récompense, le génie est un présent funeste à qui le reçoit.

Tel est le fragile tissu d'arguments dans lequel Leopardi semble vouloir enlacer et paralyser la plus noble des passions humaines. On n'y peut toucher sans le déchirer, tant la trame en est légère. C'est qu'il est impossible d'écrire contre

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