CHAPITRE XrX
Quant à ses manuscrits philologiques, il les confia à un savant dont il venait de faire la connaissance , et qui lui promettait de les faire imprimer en Allemagne.
Leopardi n'avait pas la main heureuse : il ne pouvait guèrechoisir de dépositaire plus distrait et plus insoucieux de ses intérêts que M. de Sinner . Né avec un esprit souple et des aptitudes remarquables , mais indolent , léger, prompt à concevoir et à abandonner les projets les plus divers , tyrannisé par des habitudes qui l'enlevaient trop souvent à l'austère compagnie des Muses et ne pouvant se résoudre à soutenir par le travail sa renommée précoce, M. de Sinner ne sut jamais aller jusqu'au bout d'un engagement ou d'une idée, ni arrêter devant une tâxîhe sérieusement entreprise le cours de sa mobile existence. Il publia en 1834, dans le Rheinisches Muséum , quelques extraits des manuscrits de Leopardi , et s'en tint à cette marque de bonne volonté, lliieput jamais se résoudre, par la suite, ni à rendre ce dépôt aux pieux amis et éditeurs de Leopardi , Pellegrini , Viani , Giordani , ni à en tirer parti, et il excusait son incurie en disant qu'après tout Leopardi tenait assez peu à passer aux yeux de la postérité pour un philologue.
%3% LEOPARDI, SA VIS BT SES OBUTREi.
La nouvelle édition des Canti parut avec une dédicace touchante de Tauteur « à ses amis de Toscane ». Ce sont les adieux de Leopardi à la vie littéraire : « Mes chers amis », dit-il, « qu'il vous soit dédié, ce livre où je cherchais, » ce qu'on cherche souvent dans la poésie , à » consacrer ma douleur, et avec lequel (je ne » puis le dire sans larmes) je prends congé des » lettres et des études. J'espéraiaque ces chères » études auraient soutenu ma vieillesse , et je » croyais , en perdant tous les autres plaisirs , » tous les autres biens de l'enfance et de la jeu- » nesse , avoir acquis un bien que nulle force , » nul malheur ne pourrait m'enlever. Mais j'a- » vais à peine vingt ans , quand, par suite de » cette maladie des nerfs et des organes qui me » prive de la vie sans me donner l'espoir de » mourir, ce seul et unique bien fut réduit de » plus de moitié; enfin, deux ans avant d'arriver » à la trentaine , je l'ai perdu tout entier et » cette fois, je crois, pour toujours. Ces feuilles » même, vous savez bien que je n'ai pu les lire^ i> et que pour les corriger il m'a fallu avoir re- » cours aux yeux et à la main d'autrui. Je n'ai
> plus la force de gémir, et la conscience que
> j^ai de la grandeur de mon infortune ne com-