‹ Giacomo Leopardi, sa vie et ses œuvresChapitre 98 sur 123 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

avait succombé avant Leopardi à une de ces surprises de la nature. Pope était, lui aussi, un pygmée cbétif , frileux, valétudinaire. 11 semblait qu il n'y eût pas chez lui assez d'électricité pour faire un orage , et lui-même croyait avoir obtenu des femmes tout ce qu'il en attendait quand elles avaient admiré ses vers. Il eut de " bonne heure , pour détourner son esprit des doux songes, une renommée précoce , des ami* f tiés illustres et quantité d'envieux. Et pourtant il se trouva un jour aux pieds de lady Montagne, soudainement frappé par « l'inévitable » et soudainement désillusionné par un éclat de rire dont l'inhumaine lady, qui ne voulait pas rire seule, se vanta bien haut. Pope réussit mieux à se venger qu'à se consoler : c'est à son triste amour qu'il songeait en écrivant ces beaux vers: « Ainsi le daim frappé , dans un endroit écarté » se couche pour mourir, la flèche au cœur, et » là, étendu , invisible dans un couvert caché » au jour, il saigne goutte à goutte et exhale sa » vie haletante. »

A plus d'un siècle de distance, Leopardi connut, par une expérience semblable , les tristesses de Pope , mais plus amères encore parce qu'il était plus malheureux et plus délaissé.

240 leopàrdi. sa vie et ses oeuvres.

Emporté par un délire irrésistible au-delà des bornes que sa réserve défiante mettait d'ordinaire à ses expansions , il reçut de la femme aimée le plus rude coup qui pût frapper à la fois son amour et son orgueil. Lui si fier, lui qui avait jusque-là, même aux jours les plus tourmentés de sa première jeunesse, gardé la dignité d'une résignation stoïque , il fléchit le genou, il s'avoua vaincu , il supplia , il pleura. Il y eut là une de ces scènes que recherche le grand assembleur de contrastes, M. V. Hugo, une victime des caprices de la nature aux pieds de la beauté. Leopàrdi se releva éconduit par un sourire moqueur : l'affreuse réalité le ressaisit en un instant ; il comprit que, comme Tantale, il tendait en vain la main vers l'objet de ses désirs. Il dut murmurer ces vers qu'il avait lui-même traduits de Simonide d'Amorgos : « Du malin renard Zeus forma une autre femme qui sait tout, le mal et aussi le bien ; le plus souvent méchante, parfois bonne, elle change de caprice à chaque instant». Une âme moins noble se fût retournée contre le fantôme trompeur de l'amour qui semble tout esprit et qui est enchaîné à ce point à la matipre, qui , comme les nuages de notre atmosphère , semble . toucher au ciel , et,

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