CHAPITRE III
Giacomotti à Besançon. — L’école de peinture. — Le musée. — Giacomotti, ses œuvres les meilleures. — Portraits. -- Mythologie. — Le caractère de son talent. — Les fluctuations de la mode. — Son dévouement à son pays. — La reconnaissance des démocrates.
En acceptant les fonctions de conservateur du musée, Giacomotti suivait l’exemple de quelques artistes ayant eu de la notoriété. C’est la fin de plusieurs peintres et même de peintres de talent. M. Ziegler, qui avait eu son moment de succès et d’éclat, le peintre de Giotto dans T atelier de Cimabue , mourut conservateur du musée de Dijon. Giacomotti, en se contentant de cette modeste situation, croyait se dévouer à son pays et ne pouvoir refuser les propositions que la municipalité lui adressait. La modeste situation qui était offerte à cette âme déjà déçue lui apparaissait comme un refuge, un abri contre les caprices du destin. Connaissait-il la vie de province, pouvait-il prévoir l’existence qui lui serait faite ? Il est permis d’en douter.
Francis Wey disait : « Les Comtois de la ville « de Besançon n’ont pas de reconnaissance, ni de « sympathie pour leurs compatriotes, ou, du « moins, ils ne manifestent pas leur sentiment. » Xavier Marmier, de l’Académie française, écrivain fécond, voyageur en renom, exprimait la même pensée. Giacomotti fut accueilli froidement. Peutêtre estimait-on que la ville aurait pu ne pas avoir recours à un artiste de Paris.
Créée en 1756, sur l’initiative de l’intendant de la province, M. de Boynes, protégée par M. de Lacoré, l’école de peinture et de sculpture avait eu comme professeurs des hommes qui 11’étaient pas sans mérite; les deux premiers étaient deux statuaires. L'un, Philippe Boiston, originaire de Morteau, est resté à peu près inconnu, mais son collègue, Luc Breton, qui avait quitté fort jeune Besançon, son pays, arrivait de Rome après avoir remporté le premier prix à l’école de Saint-Luc, par un bas-relief représentant Y Enlèvement, du Palladium; il avait composé un bas-relief en marbre, La mort du général Wolf, et la statue colossale de saint André, destinée à orner la façade de l’église Saint-Claude des Bourguignons; il avait non pas du génie, mais du goût et de l’intelli-
Rtude à l’atelier
Etude su Conté
gence, il devait sculpter plus tard Une descente de croix qui est à leglise Saint-Pierre, à Besançon, deux anges adorateurs destinés à la cathédrale Saint-Jean, deux statues en pierre, pour l’hôtel de ville, un magnifique tombeau des la Baume, un buste de Cicéron, un saint Jérôme , et former d’habiles disciples. Il eut l’heureuse idée de s’associer avec Wyrsch. Avec l’appui, la collaboration de l’éminent portraitiste, le succès ne pouvait être douteux. Mais l’Assemblée nationale, qui démolissait tout, ne pouvait laisser subsister l’École; elle la supprima, sous prétexte d’économie; mauvais argument : le professeur, le peintre Le Noir, se contentant d’un traitement annuel de mille livres. Ce fut seulement en 1795, lors de la création de l’École centrale, que l’administration municipale dut se préoccuper de l’enseignement de la peinture ; elle eut recours à Jourdain pour les fonctions de professeur. Jourdain était plein de zèle et d’ardeur plus que de talent.
Puis vint Chazerand et enfin Lancrenon, qui arrivait à Besançon en 1834, avec une assez haute notoriété. Peintre d’histoire, le disciple préféré, le collaborateur, l’ami de Girodet, qui revenait, comme Giacomotti, désillusionné et déçu dans ses espérances d’avenir, et à qui la ville conférait
le titre de professeur et de directeur-conservateur du musée.
Le musée est aussi de création relativement récente. Les représentants de la ville avaient eu souvent la pensée de réunir ses richesses artistiques, sinon dans une vaste galerie, du moins dans un local modeste, mais l’argent faisait défaut. Il y avait cependant dans la province, non seulement de grandes fortunes, mais de nombreux collectionneurs; ils étaient légion, et plusieurs possédaient des tableaux et objets d’art d’un haut prix.
Nicolas Perrenot de Granvelle, garde des sceaux, et son fils, le célèbre cardinal, avaient amassé dans leur palais, dans la cour et dans le verger d’admirables ouvrages de l’antiquité, statues de marbre et de bronze et de magnifiques tableaux d’Albert Durer, de Michel-Ange, de Martin de Vos, de Raphaël. La famille Gauthiot d’Ancier, l’abbé Boisot et son frère Claude, président au Parlement ; les deux frères Jean-Jacques et Philippe Chiffiet, et le fils aîné de Jean-Jacques, chancelier de la Toison d’or, à Madrid, de 1648 à 1659; le conseiller Ferdinand Lampinet ; l’historien du comté de Bourgogne, Dunod, avaient suivi l’exemple
Etude au Conté
des Granvelle, mais la ville ne possédait pas de musée, pas même un local modeste pouvant contenir des œuvres d art.
Lorsque l’Académie de peinture et de sculpture fut fondée, et qu’il fut imposé aux professeurs de donner dans une salle de l’Ecole « une sorte de « musée d’exemples, contenant une pièce de la « composition du professeur et quelques travaux « distingués des élèves, » on dut se préoccuper de chercher une installation acceptable.
La situation ne s’était point modifiée. En 1793, lorsque l’on condamna aux flammes « tous les « tableaux, tous les marbres, tous les bronzes des « ci-devant rois ou autres despotes, » les tableaux échappés aux flambées solennelles de 1793 et de 1794, au gaspillage et à la destruction furent réunis dans trois endroits différents : à la bibliothèque de Saint-Vincent, aux Grands Carmes, à l’ancien collège des Jésuites devenu l’École centrale.
En 1825, la municipalité finit par se rappeler la nécessité d’organiser une galerie des peintures qui appartenaient à la ville, et qui n’étaient plus que de cent vingt et une, mais ne voyant pas trop où les déposer, elle décida de les placer dans une « salle basse des bâtiments de la ville, vis-à-vis du « cabinet d’histoire naturelle, » à côté de la
collection du généreux architecte Paris, rue de la Bibliothèque.
C’est en 1843 seulement qu’eut lieu l’inauguration solennelle du musée actuel, dans l’édifice destiné à servir de halle aux blés et accessoirement à abriter des réunions ou des fêtes publiques. Le titre de directeur-conservateur du musée avait été conféré au peintre d’histoire, au collaborateur, à l’ami de Girodet, à Joseph-Ferdinand Lancrenon.
C’est à Lancrenon que succédait Giacomotti.
Le nouveau conservateur se mit vaillamment à l’œuvre, et essaya d’accomplir la double tâche qui lui était imposée. Pas un professeur ne se montra plus laborieux et plus dévoué. A cinq heures du matin, il était debout et à la disposition de ses élèves, s’occupant non seulement de l’enseignement du dessin, mais de la réorganisation du musée. Ses fonctions ne pouvaient suffire à son activité, il vivait pour son art, il lui fallait son atelier, ses pinceaux, il voulait poursuivre son idéal, chercher dans ses œuvres sinon la perfection, du moins le progrès, augmenter sa notoriété; il peignit des tableaux de genre, il revint parfois à la mythologie, il composa des tableaux d’église, il suivit sa destinée, sa vocation, en se faisant surtout peintre de portraits.
Musée de Besançon - Portrait du Sculpteur Soitout
Le portrait met en œuvre les plus hautes facultés du peintre, et pour arriver à la perfection, exige autant de talent que toutes les compositions les plus vastes, les plus mouvementées.
Les portraits sont la plus fidèle page de notre histoire. C’est dans ce genre de peinture que se fait jour la vérité vivante. Examinez un portrait du xviie siècle : comme il a bien gardé l’air cavalier, l’attitude hardie et élégante de 1600. Voyez le portrait du temps de Louis XIV, avec ses poses toujours empreintes de dignité et de noblesse; comme il nous fait revoir le règne de Louis le Grand ; voyez les pastels de Delatour ; comme ils nous rappellent le règne des Pompadour, le règne soyeux et doré de la galanterie et de l’amour facile; mais pour réussir le portrait, il faut un artiste de premier ordre. On peut, lorsqu’on a le sentiment de la nature, la science plus ou moins complète du dessin, le coloris, s’improviser paysagiste ; mais lorsqu’il s’agit de reproduire les traits du visage, la chair, la ressemblance, il y a là un travail qui demande une longue étude, une correction du dessin, une finesse et une fraîcheur de coloris que donnent seules de rares aptitudes et une longue expérience. Et ces qualités ne suffisent point. Le portrait ne doit pas être
seulement la reproduction du modèle, il doit exprimer la vie intérieure, l’attitude générale, l’homme moral au travers de l’homme physique ; il faut aussi que le peintre saisisse le trait qui doit indiquer le caractère de la physionomie, la pensée, l’âme de son modèle, ce que ce modèle a dans le cœur et dans la tête, même quand le modèle essaierait de ne rien révéler.
Giacomotti possède ces qualités. Non seulement ses portraits sont d’une exécution rapide et d’une belle couleur, non seulement ils se distinguent par une largeur et en même temps une finesse d’exécution et une fermeté de style qui annoncent des études fortes et sévères, ils sont empreints d’une vérité de caractère qui ne se rencontre guère, même chez des artistes en renom. Ils vivent et ne posent pas. Ils sont exécutés sans effort; Giacomotti possède un pinceau hardi; il arrive sans difficulté à la vigueur et sans emphase au coloris. Ses portraits de femmes sont habituellement réussis.
Peu d’artistes abordent avec succès les portraits de femme; s’ils veulent être corrects, ils sont froids; s’ils animent la physionomie, ils sont incorrects. Le plus souvent, ils se préoccupent médiocrement de la ressemblance, travaillent sur-
Musée de Besançon - Portrait de M*"e A. M.
tout à faire une jolie femme ou du moins à atténuer ses imperfections, certains qu’ils ne seront pas blâmés par le modèle. Les portraits de Giacomotti ont de la physionomie et de l’agrément, il unit une expression très vive à un dessin excellent. Le visage, les mains sont peints dans une pâte claire et lumineuse, l’ensemble est généralement gracieux, mais il lui faut de jolis modèles ou du moins des modèles qu’il ait du plaisir à représenter sur la toile.
Casanova disait de Nattier, son contemporain, peintre de la reine Marie Leczinska : « Nattier faisait un portrait de femme laide avec une ressemblance parfaite, et malgré cela, ceux qui ne voyaient que son portrait, la trouvaient belle, alors que l’examen le plus minutieux ne faisait découvrir aucune incorrection, mais quelque chose d’imperceptible donnait à l’ensemble une beauté réelle et indéfinissable. » Ce quelque chose, c’est le goût, c’est la distinction, c’est l’esprit du peintre. Giacomotti, dans sa longue et laborieuse vie, a peint beaucoup de femmes qui étaient loin d’être jolies; il leur a donné de l’expression, du charme, de la physionomie.
Il y a de lui de magnifiques portraits, même de femmes âgées. Parmi les plus remarquables doit
se placer, dans un bon rang, celui de Mlle Anna Maire, qui avait de beaucoup dépassé l’âge mûr; il n’y a dans les traits du visage aucune régularité. Le modèle était toujours en mouvement. Le peintre a dû terminer son oeuvre à la hâte. Le tableau est inachevé ; il n’en est que meilleur : c’est la première inspiration, le premier jet de l’artiste, mais il est brossé avec un tel entrain, une telle spontanéité, il y a une telle expression de belle humeur, d’aménité, de vivacité d’esprit, qu’il vous séduit; il est peint avec une miraculeuse vérité.
Un autre portrait de femme, que l’on pourrait considérer comme un tableau de genre et qualifier L’hiver, représente une jeune fille jolie et distinguée. Le haut du corps est penché en avant, glissant avec autant de souplesse que de grâce sur le sol recouvert de neige. L'attitude est réussie, pleine de mouvement et de vie. Le dessin est sûr ; la peinture fine, ingénieuse ; il y a dans tout le tableau, dans le contraste entre la blancheur de la neige et le ton foncé et chaud des fourrures et du velours, une harmonie générale qui montre combien Giacomotti devenait facilement coloriste.
Il est encore un tableau sur lequel nous de-
Patineuse
Etude de Ramoneur
vons appeler l’attention, parce qu’il donne bien l’idée du talent du peintre : c’est le portrait d’une jeune femme dont la composition rappelle les portraits de Boucher, habile à choisir dans la nature ce qu’il y avait de plus gracieux. L’air de la tête est parfait; la bouche est souriante, d’un sourire très légèrement esquissé qui n’est guère de ce monde, qui vous enchante parce qu’il est, comme le regard, empreint de volupté. Les accessoires sont traités avec esprit, d’un pinceau alerte, d’une couleur claire, sans ombre trop prononcée. La main qui tient un éventail est admirablement dessinée ; les cheveux, les dentelles, le ruban se confondent de la manière la plus admirable avec lestons clairs du modèle; on reconnaît immédiatement le véritable artiste, on est forcé de constater que Giacomotti a eu, comme quelques peintres du second ordre, un élan non de génie, mais de grand talent. Ce tableau est, en outre, curieux parce qu’il nous montre combien Giacomotti savait embellir ses portraits. Il flattait tout le monde, surtout les femmes, mais personne ne lui reprochait ses galanteries. Le modèle se trouvait toujours d’une ressemblance frappante. Les peintres menteurs sont les peintres de femmes.
Comme à Paris, Giacomotti peignit à Besan-
çon des portraits d’hommes qui ne peuvent être oubliés.
Le docteur Daguenet était un des meilleurs amis du peintre, et lui avait donné des preuves constantes de dévouement et d’affection. Le peintre en était profondément reconnaissant, il a voulu faire une œuvre montrant la bonté de son cœur, la bienveillance, le charme, l’aménité de ses relations. Il l’a représenté le sourire éclos sur les lèvres, le regard légèrement égayé et en même temps profond.... Une largeur d’exécution, une fermeté de style, dénotant des études fortes et sévères, font de cette peinture un des meilleurs tableaux du maître.
Les portraits de Just Becquet, du préfet Pastoureau, du marquis de Vaulchier, mériteraient aussi une mention toute spéciale.
Le portrait du marquis de Vaulchier, un de ceux où le peintre a mis le plus de caractère et d’individualité, est plein d’effet, quoique très sobre; c’est qu’il y a dans cette œuvre de la vie, de la vérité et de la pensée et, en outre, une manière large et solide. Giacomotti s’est moins préoccupé de la traduction des traits que de la traduction de l’âme; il avait le bonheur de peindre une figure des plus expressives, une