‹ Giammaria Ortes Un Vénitien du SettecentoChapitre 118 sur 197 · bid., fo 172 verso · texte numérisé non relu

bid., fo 172 verso

transpositions brusquées: bien qu’il s'agisse à proprement parler d’actes véritables et non point de scènes.

Les citations que nous avons à dessein multipliées, permettent de juger la facon magistrale dont les personnages sont brossés, en traits nets, d'une touche vigoureuse et sûre.

Pyrrhus dans sa force et sa jeune impétuosité qu’il sait à l’occasion réfréner et faire si humaine quand il s’agit de son amour ; dans son orgueil de chef ombrageux parce que conscient de sa valeur et du prix des services rendus, nous apparaît, prompt à la lutte, prêt à toutes les audaces, un véritable héros de légende bien fait pour gagner, malgré les obstacles, le cœur ardent et courageux de 1a noble fille de Priam.

Polyxène de son côté s'affirme la digne descendante d’une race illustre qu'aucun malheur ne saurait abattre et que rien, sinon l’amour, ne peut attendrir. La fierté du sang ; l'élévation du caractère ; la dignité des attitudes ; la délicatesse, la noblesse et la grâce des sentiments, tout concourt à faire de cette captive une héroïne à la fois admirable et touchante.

Pour être exquissés en relief moins marqué, parce que de second plan, Agamemnon, Ulysse et Ismène n’en sont pas moins étudiés avec soin.

Chez Agamemnon, on sent le Roi, chef suprême des Rois, sur les épaules duquel pèse le lourd fardeau des responsabilités communes. C’est cette responsabilité qui lui fait accepter malgré sa nature élevée, le stratagème que l’industrieux Ulysse suggère pour vaincre l’obstination de Pyrrhus, source possible de divisions sanglantes entre les armées grecques. Mais il n’est pas qu’un Chef inflexible, soucieux de son prestige qu’il sait défendre de façon hautaïine. Il est équitable autant que droit, favorable, malgré tout, à Pyrrhus hostile et menaçant. Et sa magnanimité sait opportunément s'affirmer dès que les desseins politiques le permettent sans compromettre les

1. — Voir, par exemple, part. I, sc. V ; part. II, sc. VI. Notons que dans Calypso Parjure il y a aussi un changement brusque de lieu (part. II, sc. IV, Supra, p. 244).

intérêts de la cause confiée à sa vigilance et à son activité.

A côté de cette belle figure, un conseiller souple, avisé ; un chef lui aussi, qui voit et prévoit les conséquences des actes ; qui s’efforce en toutes occasions d'éviter les conflits ; qui saisit l'instant précis pour intervenir, calmer d’un mot une colère près d’éclater, indiquer une solution possible, interpréter un oracle dangereux : c’est Ulysse. C’est Ulysse, le subtil voyageur qu’Ortes semble avoir doté de plus de cœur et de générosité que la tradition ne lui en avait donné.

Reste Ismène. Simple confidente elle est heureusement pourvue des plus riches qualités. Son dévouement à Polyxène, elle l’exprime en des paroles élevées, et ses conseils, comme sa perspicacité, ne laissent pas d’être ingénieux, en même temps que ses remarques concourent utilement à souligner un trait de caractère, à préciser une situation.

Au mérite de l'intrigue judicieusement ordonnée, et des personnages nettement campés, s'ajoute encore, dans ce drame, le charme d’une langue vigoureuse, noble, imagée et claire, parfois même étincelante. Telles formules sont d’une concision lapidaire. C’est par exemple Pyrrhus déniant aux Grecs tous droits sur Polyxène : ou, dans un dernier sursaut de fierté, ses vœux comblés cependant, ne regrettant rien de son attitude passée ?. C’est la fille de Priam demandant à sa suivante de l’aider pour que Pyrrhus ne devine pas l’amour qu’elle lui veut céler *, ou don-

1. — A conquistarla, Io stetti sol, ne parte V’ ebbero l’armi greche. (Part. I, sc. I, Op. varie autogr., Marciana, ibid., f° 154 recto).

2. — Io del passato Non mi soglio pentir, ne del presente Posso abusar. (Part. II, sc. IX, Op. varie autogr., Marciana, 1bid., fo 172 recto).

3. — Presente Quand’ io son seco, osserva Ogni mio sguardo, esamina ogni detto… (Part. I, sc. III, Op. varie autogr., Marciana, tbid., f° 157 verso).

nant des ordres précis à Ismène pour leur fuite. C’est Ulysse qui dépeint avec concision l’état d'âme de Pyrrhus en proie à l'amour ?, s'efforce de lui démontrer dans une image délicieuse qu’il ne convient pas de s'arrêter aux mouvements de colère, à l’emportement irréfléchi*, ou énonce un axiome de vérité éternelle 4 C’est Agamemnon, enfin, qui tire heureusemnt la morale de ces péripéties tourmentées, lorsque tout est rentré dans l’ordre et associe heureusement le calme recouvré des éléments à l’apaisement des cœurs *.

Il serait aisé de multiplier les exemples d’un style qui, sur scène, aurait certainement recueilli l’adhésion unanime et enthousiaste des spectateurs. Notons, en effet, en terminant, qu'Ortes, dans son drame, à tenu le plus grand compte des mœurs vénitiennes de son époque, en mariant dans une sage mesure, aux qualités de Goldoni — netteté de l'intrigue et vraisemblance des caractères — le merveilleux cher à Carlo Gozzi, le père immortel des Fiabe.

1. — Va dunque. Al fonte Mi precede e m’attendi. Il di declina, Pirro è lontan. Non ti ritardi (Part. II, sc. I, Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 162 recto).

2. — A dichiararlo amante Concoronno lo sguardo, impazienza Timor, ardir insieme e difidenza. (Part. I, sc. IV, Op. varie autogr., Marciana, ibid., f° 158 recto).

3. — Benchè il nembo minacci periglio Sulla sponda del lieto naviglio Siede e canta l’allegro nochier. (Part. II, sc. IV, Op. varie autogr., Marciana, tbid., f° 164 recto).

4, — Il più insensato Comando appreso d’un estinto...

Val più del ragionar dell Uom più saggio Che viva ancor (Part. III, sc. VI, Op. varie autogr. Marciana, ibid., f° 166 verso).

5. — Il Mare Pacato al suo apparir più non contrasta L’esito ai nostri legni. (Part. II, sc. IX, Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 171 recto).

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