MENEGHELLI. (Jbidem, p
8. — « Fù l’Ortes un uomo.. fornito d’une mente leibniziana. »
Cossa ! ; ni ce « génie » que généreusement Trinchera ou M. Giulio Natali? signalent à notre admiration. Mais il représentait bien, dans sa complexité extrême, attrayante et bizarre, l'esprit varié à l'infini de l'Italie du temps, mélange singulier de traditions désuètes et de conceptions les plus généreusement novatrices *.
Et nous le verrons, tour à tour, mathématicien éminent, philosophe sagace, moraliste rigoureux, pédagogue averti, psychologue pénétrant autant que physiologiste éclairé, politique épris de liberté, mais strict doctrinaire religieux, critique incisif 4, économiste de race, démographe original.
Tout l'attire. Il étudie tout. Il polémique sur tout. Il
Quelques lignes plus loin, il le qualifie d'« ammirabile pensatore ». (Moscxini, Della Letteratura Veneziana del Secolo XVIII fino a’ nostri giorni, t. III, p. 137).
1. — « Le prêtre Jean-Marie Ortes, Je plus illustre des économistes vénitiens du siècle passé. » (L. Cossa, Histoire des Doctrines Economiques, traduct. A. Bonnet, part. II, chap. VII, $ 6, p. 294 in fine, 295 princip. — Voir encore : Introduzione allo studio dell’Economia politica, part. II, chap. II, p. 305).
2. — M. G. Natali le qualifie en effet de « geniale economista ». (Idee, Costumi, Uomini del Settecento. G. Parini e il pensiero religioso nel secolo xvIIt, p. 68 in fine). — Cf. également Storia Letteraria d'Italia. IL Settecento, parte prima, p. 291.
3. — Lampertico disait très justement à son sujet : « In qualche modo egli sembrami arieggiare il suo secolo, che quasi senza accorgersi andava vestendosi à nuovo, mentre tuttavia teneasi stretti di sopra i vecchi cenci. » (Giam. Ortes e la Scieneza econom. & suo tempo, Proemio, p. 20). M. Giulio Natali dit également, en parlant d’Ortes : « E’ autore di opere anonime.… talvolta paradossali nella sostanza, mista di vecchio e di nuovo. » (Storia Letter. d'Italia. IL Settecento, parte prima, t. I, p. 291).
4, — Nous signalerons, sans entrer dans le détail, sa critique de l’Expédition des Argonautes : Giudizio sul libro intorno alla spedizione degli Argonauti in Colco. Ses observations portent surtout sur les Liv. I, (n. XIX, XXII, XXIII) ; Liv. II (n. I, V, XI, XIII, XXII, et fin du Liv. II) ; Liv. III (n. XXXIX) ; Liv. IV (n. V, XXVI), (Studi varii autografi, Marciana, It. class. XI, cod. CXXXV, f”* 42 à 44 recto et verso). Voir notamment ce qu’il disait de Goldoni dans une lettre à Algarotti, de Venise, 4 décembre 1750 (G. CaporIN, Lett. di Gîiam. Ortes venez. «a Fr. Algarotti, Marciana, misc. 721, opusc. n° 18) ; du Coriolan de l’abbé Sériman, (Lett. de Venise, 28 janvier 1746, G. CADORIN, ouv. Cit., Marciana, ibid.).— Cf. encore A. LorraA, Delle modernità di Giammaria Ortes (in Atti del R. Istituto Veneto, 1900-1, t. LX, p.11):
connaît tout !. Dans la multiplicité de ses connaissances, il sait unir harmonieusement à la sévérité rigide des principes l’agrément de la fantaisie la plus imprévue. Il nous transporte des spéculations les plus hautes ou des observations les plus subtiles, aux problèmes les plus pratiques ou les plus courants de la vie matérielle et sociale ?.
Srict partisan des vieilles choses, gardien jaloux des traditions comme on garde un foyer, doucement maniaque et volontiers avouant sa manie, ennemi de toutes les bassesses, de toutes les corruptions, ni ambitieux, ni avide, Ortes, en sa manière d’être et de vivre, offre avec ses contemporains du Settecentc le contraste le plus net et le plus frappant *.
Rétrograde si l’on veut, mais enthousiaste pour les idées qui lui son chères, si différentes de celles communément admises qui blessent sa bonté, sa droiture native, qui stupéñent davantage encore son esprit et angoissent son cœur. L'unité de sa vie s'impose en ce
1. — Algarotti pouvait lui écrire sans ironie : « Che fate voi ? Tragedia o canzoni anacreontiche ? Poesia o matematica ? Che a voi stà cosi bene in mano la lira come il compasso, e delle lire ne avete più registri. » — Et une autre fois : « Voi dunque passate dalla morale alla fisica, dal Lodoli al Croller ? » (Rapporté dans LAMPERTICO, Ou. Cit., p. 38). — Voir Infra, chap. IL 1, p. 65 et n. 2.
2. — Voir par exemple à ce sujet une note manuscrite sommaire, relative à une série de réfutations sur un Règlement d’eau : Note ad una Lettera in proposito di Regolazione d’Acque. (Opere varie autogr., Marciana, It. class. II, cod. CXXXVIII, f* 75 recto et verso, 76 recto).
3. — Il disait des mœurs de son temps : « Al presente... il vizio passa spesso per virtù, l’ipocrisia per religione e l’arbitrio e la crudeltà per prudenza e saviezza umana Finalmente l’umana ragione al presente à acdormentata ed inerte, non vegliando in ciascuno che l’amor proprio o l'interesse. » Lettere sulla Relig. e il Govern. de’ Popoli, Lett. XVII (CUSTODI, OUD. Cit., P. M. t. XXVI, p. 376).
siècle tourmenté, « versatile et ingénieux » :, où surgirent de tels et si profonds bouleversements dans les mœurs, la politique et la pensée humaine, qu’un homme né en 1730 et mort en 1800 aurait, comme il a été dit avec raison ?, malaisément reconnu dans sa vieillesse le monde familier à son adolescence.
Réfléchi, discret dans ses joies, courageux dans ses infortunes *, Ortes est naturellement ami du calme et de la paix. Il aime, à la nuit tombante, gagner, pensif, par le pont de la Paille et la rive des Esclavons, les espaces déserts vers l’Arsenal. Et là, dans le silence et le recueillement, il médite à loisir tandis qu’au loin, atténuées dans l’air limpide, les heures fugitives s’égrènent, à la tour de l’Horloge, sous le marteau des deux Maures de bronze. D'autres fois, il erre par les chemins de marbre pour mieux sentir, au cours de ces promenades solitaires et sans but, battre le cœur intime de la Cité anachronique où choses et gens, dans un contraste harmonieux, affirment la pérennité de la grandeur ; où les humbles vivent dans une pauvreté orgueilleuse encadrée de splendeurs…. Et plus tard, vers le déclin de sa vie, alors que ses forces affaiblies ne lui permettent plus les promenades, il aime se faire conduire vers Murano où tant de souvenirs d’enfance l’attirent ; vers Burano, l’île des dentellières ; vers Torcello aux ponts de brique d’une patine si chaude et si douce, avec son antique basilique romane aux mosaïques byzantines, témoin austère d’un passé d’orgueil et de foi.
En somme, avec ses sentiments de Vénitien du xvItr siè-
1. — G. Naralr, Idee, Costumi, Uomini del Settecento, Avvertenza, p. 7.
2. — R. BonraDiINr, Da Acquisgrana a Campo-Formio. (La Vita italiana nel Settecento. p. 7).
3. — Il s’est dépeint dans ces vers touchants d’humilité : .…Giova al mortale Dalla primiera età soffrir il giogo Delle sventure umane. Assiso starsi Tranquillo, taciturno, in se raccolto, E tollerando allegerir gl’affanni.
1 Treni di Geremia Profeta, chap. III, (1Ix-x), (Op. varie autogr., Marciana, It. class II, cod. CXXXVIII, fo 215 recto.)
cle tempérés par son éducation, passionné de beauté, vibrant d'enthousiasme, il y à en lui un peu des Rusteghi de Goldoni, stricts, sévères, acharnés au devoir, hargneux pour le bien, généreux et pitoyables, et chez qui survit quelque chose de l’âme hautaine de la Sérénissime d’autrefois. Alors que l’on est sceptique ou indifférent, il demeure religieux « comme un vieux décrépit ou un petit enfant ». Tandis que l’on se complaît dans les loisirs d’une vie facile, il fait violence à sa nature indolente, étudie ou écrit sans relâche et, nous l’avons vu, sur les sujets ies plus divers, dans les domaines les plus variés de la connaissance humaine. Certes, sa manière lui vaut maints sarcasmes dont, à la fois ombrageux et confiant, il demeure étonné. Mais qu'importe ! Ces mécomptes, si pénibles soient-ils, si injustes à l’occasion aussi, ne peuvent ébranler cette trempe d’ancien bourgeois de Venise, attaché à l’ordre de choses qui fit grande 1a République, conservateur opiniâtre et têtu, ennemi des modes et des coutumes nouvelles, façonné par une discipline autochtone et séculaire à la sobriété, à l'épargne, au respect de la Seigneurie et du Patriciat, qu’il sait, malgré tout, être de son sang ?. Et s’il médite alors que d’autres se dissipent, s’il vit avec cette tranquillité un peu dédaigneuse de ceux qui se suffisent à eux-mêmes, ce n’est point pour faire montre d'esprit fort : de bonne volonté, sinon toujours de bonne humeur, il estime avoir droit à sa place, toute modeste, au grand soleil, et s'affirme simplement de cette
1. — Calcolo sopra il Valore delle Opinioni, $ VI. (CUSTODI, ouv. GES DIM XXEV D 170):
2. — Il y avait à Venise quatre classes de noblesse : celle remontant au xIt Tribuns qui élurent le premier Doge en 677, ou aux familles qui, sans avoir eu part à l'élection, se rattachaient plus ou moins directement à eux. Celle comprenant les familles qui pouvaient avoir fait partie du Grand Conseil à l’époque où le droit d'y siéger devint héréditaire. Celle formée des trente familles élevées au Patriciat 90 ans après la clôture du Grand Conseil, pour services rendus ou secours fournis à l'Etat pendant la guerre de Chiozza — 1381. Celle enfin composée, après la chute de Candie, par les nobles candiotes réfugiés à Venise, les nobles de Terre-ferme ou les simples citadins de Venise qui avaient acheté le Patriciat.
classe honnête, paisible, robuste et saine, de moralité courante, de sens commun évident, de sagesse toute unie, aux plaisirs décents et permis, à l’esprit avisé, droit et ponctuel, tour à tour bonhomme, malicieux et enjoué.
Pour pénétré qu’il fût de la vérité de ses opinions, stimulant efficace à les défendre avec une énergie qui va parfois jusqu’au paradoxe, Ortes était loin, cependant, d’avoir la suffisance prétentieuse que donne la confiance aveugle en soi : « Je sais bien que. dans mes livres, il peut y avoir maïnts passages. à retoucher et corriger » :. C’est ce qu’il reconnaît également dans la Lettre Familière, sorte de préface à ses Lettres sur la Religion et le Gouvernement des Peuples?. Parfois il demande qu’on lui signale les erreurs qu’il à pu commettre *, dont il ad-
1. — Annotazioni degli Errori popolari, Annotaz. I. (CUSTODI, ouv. Cit., p.m,. t. XXV, p 240, 241). Il disait du reste dans ses Sciences Utiles : « ..è semper gran scienza il conoscer di nulla sapere… il dichiararlo conoscendolo per istudio è la Scienza d’ogni altra migliore ». Delle Scienze Utili e delle Dilettevoli, chap. VIII (Custopt, ouv. cit., p. m., t. XXIV, p. 168). Dans la conclusion de son Calcul sur les Plaisirs et les Douleurs, il dit également : « tutti i raziocini umani non son che follie. Quando poi dico tutti, non eccettuo i miei calcoli. » Calcolo de’ Piaceri e de’ Dolori della vita umana, $ VI. (Cusrtopr, ouv. cit. ibid. p. 318).
2. — « se …v'avranno alcuni che credessero trovarvi qualche sbaglio di raziocinio, potrebbe forse essere ch’essi non s’ingannassero » (CUSToDI, ouv. cit., ibid., p. 262). Voir encore Lett. II, du 12 février 1780. (Custont, ouv. cit., ibid, p. 312 in fine).
3. — « se vi avesse qualche paralogismo e qualche passo falso, ella me lo additi perchè io possa riconoscerlo e ritirarmene ». Lett. sulla Relig. e il Govern., Lett. II, 12 février 1780 (Cusropr, ouv. cit., ibid., p. 286 in fine). Voir encore CUSTODI, ibidem, p. 313 ; Lett. IV, 16 décembre 1780, (Zbid., p. 344, 345) ; Lett. XII, du 31 mars 1781 (Cusront, ouv. cit, p. m., t. XXVI, p. 211) ; Lett. IV, à Ciani, de Venise, 28 Janvier 1777. (CUSTODI, ouv. cit., p. m. t. XXIV, p. 337). Dans une autre lettre à Ciani, il dit : « Mi farà ben piacere di notare… tutto ciô che le paresse falso, incoerente o confuso ancora e bisognoso di dichiarazione migliore.. » Lett. XV, de Venise, 1° Avril 1780. (Cusropt, ouv. cit, ibid., p. 375). Voir aussi Dell’'Ingerenèa del Governo nellEconomia Nazionale. (Studi varii autograjfi, Marciana, It. clas. XI, cod. CXXXV, fo 23 verso ; LAMPERTICO, Giam. Ortes e la Scienza econ. al suo tempo, Append. V, p. 348).
SA VIE, SON CARACTÈRE Sul
met la possibilité, même dans les rectifications ou explications qu’il donnait de ses doctrines !, témoignant ainsi de cette docilité d'esprit qui est le propre du vrai savoir ?.
On comprend qu'avec de tels scrupules, il supportât difficilement les critiques partiales ou malveillantes. Or, à l’exception de ses familiers, on le jugea toujours avec sévérité. Et cela, bien plus par animosité personnelle que par légitime souci de discussion éclairée. Les Nouvellistes de Florence notamment * lui reprochaient ses idées étranges, ses vues étroites, son esprit nébuleux, son style obscur “*, et de chercher à pénétrer au fond de la Science sans en avoir trouvé le fil‘. En vérité,ce n’est point sans
1. —« Queste… sono le considerazioni che ho creduto qui d’esporle, per rispondere & suoi dubbi e alle sue eccezioni sul mio libro. Non so quanto possan esse valer per se stesse ». Lett. sulla Relig. e il Govern., Lett. VII, du 13 Janvier 1780. (Cusropt, ouv. Cit., p. m., &. XXVI, p. 39). Voir aussi Lett. XIII, 7 Avril 1781. (CUSTODI, ouv. cit., ibid. p. 243).
2. — « il vero sapere va ognor congiunto colla maggior docilità di mente e colla gentilezza di maniere migliore ». Lett. sulla Relig. e il Govern., Lett. X, du 10 Mars 1781. (CUSTODI, ouv. cit., ibid., p. 103 princip.).
3. — Les Novelle Letterarie — publication hebdomadaire touchant les Lettres, les Arts, les Sciences — commencèrent de paraître à Florence en 1740. Giovani Lami, leur fondateur (1697- 1770), adversaire déterminé des Jésuites, joignait à un vaste savoir une complète indépendance de pensée et une liberté de jugement inaccoutumée chez les Lettrés de son temps. Ardent en ses polémiques, « il n’avait pas de poils sur la langue ». La rudesse de ses attaques fait comprendre la vivacité des ripostes d'Ortes.
4, — Voir quelques-unes de leurs critiques dans les Annotagioni degli Errori popolari, Annotaz. I (CUS1ODI, ouv. cit., p. M, t. XXV, p. 235 et suiv.). Ces Annotazioni figurent à la fin de l'ouvrage d’Ortes sur les Objets appréhensibles (p. CXVII à CXXIX, Marciana, Rari, 327). Nous avons donné les références dans Custodi, qui les a reproduites, pour permettre de les consulter plus aisément. Ortes ne fut d’ailleurs pas le seul à être pris à partie. Son ami, l’'Auditeur Michele Ciani, eut également à subir leurs attaques, ce qui donne à Ortes l’occasion de lui conseiller, avec une sereine philosophie dont il ne faisait du reste guère montre pour sa part, de ne pas trop s’en indigner. Lett. X, de Venise, 18 Septembre 1779. (CUSTODI, ouv cit, p. M, t. XXIV, p. 358).