‹ Giammaria Ortes Un Vénitien du SettecentoChapitre 130 sur 197 · Liv. IV, V, VI · texte numérisé non relu

Liv. IV, V, VI

Alarmés de cet état de choses, et soupçonnant quelque mystère, les parents de Psyché décidèrent de consulter l’Oracle d’Apollon. L'Oracle leur conseilla d'exposer leur fille sur la cime d’une roche escarpée, où de redoutables épreuves l’attendaient. Ils obéirent néanmoins, et Psyché fut abandonnée sur un haut promontoire.

« Mais au lieu des malheurs annoncés, elle fut transportée par Zéphyr dans le royaume de Cupidon, que son charme avait séduit. Amour l’accueillit et lui fit goûter toutes les délices que l’on peut attendre d’un tel amant. Il lui avait seulement recommandé de re jamais chercher à savoir qui il était A quelque temps de là, Psyché, pensant que ses sœurs pouvaient se tourmenter de son sort en raison de l’Oracle cruel, pria Cupidon de lui permettre de les aller consoler. Il y consentit à la condition qu’elle ne révélât quoi que ce füt à son sujet. Ainsi Psyché eut 1a joie de retrouver ses sœurs et de leur annoncer son bonheur. Mais celles-ci, envieuses, s’efforcèrent de la troubler en lui laissant entrevoir que cet être mystérieux avec lequel elle partageait les plaisirs de ses nuits, était sans doute un horrible dragon qui la tuerait et la dévorerait un jour. ce qui serait, à l'évidence, le malheur prédit par l’Oracle. Pour obvier à cette éventualité mortelle, elle lui suggérèrent donc de se munir d’une lampe et d’un poignard qu’elle cacherait avec soin, et dont elle userait pour trancher la tête de son Maitre endormi. La crédule Psyché leur obéit.

< Tandis qu’Amour fatigué de ses embrassements sommeillait auprès d'elle, armée du poignard, elle éleva la lumière, se disposant à accomplir son fatal Gessein. Mais au lieu du dragon redoutable elle découvrit dans son lit Amour paré de tous les charmes qui lui sont propres. Stupéfaite d’abord, puis extasiée devant la beauté de son divin compagnon, elle approcha davantage la flamme révélatrice pour le mieux admirer. et lui brûla une aile. Amour se réveilla soudain. Courroucé de la désobéissance de Psyché, il s'enfuit en lui reprochant amèrement sa faiblesse. Et Psyché demeura si confuse et si désolée qu’elle courut se jeter dans un fleuve. Zéphyr survenant la ra-

mena heureusement saine et sauve sur la rive, où Pan s’efforçca de la consoler.

< …Prévenue que Vénus, plus indignée encore de ce qu’elle avait séduit son fils, la recherchait partout, Psyché se réfugia dans le Temple de Cérès, puis dans celui de Junon. Mais ni l’une ni l’autre de ces déesses ne consentirent à lui donner asile. Alors elle dut errer, abandonnée, par diverses contrées, jusqu’au jour où Mercure, qui la recherchait, sur l’ordre de Vénus, la découvrit. Capturée et enchaînée, elle fut remise aux suivantes de Vénus chargées de la tourmenter de cruelle façon. Vénus, de son côté, s’acharna contre elle.

« Ce fut d’abord un monceau de maïs, d'orge et de froment, de millet, de grains de pavot et de fèveroles mélangés ensemble que la mère de Cupidon lui enjoignit, à peine de perdre la vie, de séparer et de trier avant la chute du jour. La malheureuse se préparait déjà à la mort, devant l'impossibilité de la tâche, lorsque soudain survint une multitude de fourmis, qui, avant le soir, eurent séparé les uns des autres tous ces grains amoncelés.

< Non contente de cette épreuve, Vénus ordonna à Psyché d’aller arracher quelques flocons de laine d’or sur le dos de moutons féroces parqués au fond d’un bois. Sachant qu’elle ne pourrait triompher dans cette épreuve, Psyché se voyait à nouveau perdue, lorsqu'un roseau merveilleux lui apprit qu’il suffisait, pour accomplir cet ordre, d’attendre le déclin du soleil, alors que les indomptables bêtes abandonnaïent un moment leur férocité pour recouvrer la douceur propre à leur race. De la sorte Psyché les put approcher, leur couper la laine demandée, et la rapporter à Vénus.

« Mais la déesse, au comble de l’exaspération, exigea de Psyché qu’elle lui apportât une urne d’eau de certaine fontaine qui jaillissait sur un rocher inaccessible, gardée par deux serpents. Une fois de plus l’infortunée allait se livrer au désespoir lorsqu'un aigle pris de pitié, lui saisit l’urne des mains, et, d’un coup d'ailes survolant les précipices et les serpents, atteignit l’eau de la source et 1a lui remit pour qu’elle la pût présenter à Vénus.

« Toutes ces épreuves victorieusement surmontées n'avaient fait qu’exacerber davantage la Déesse jalouse qui, à nouveau, menaça de mort sa prisonnière si elle ne se rendait aux Enfers pour supplier en son nom Proserpine de remplir de sa beauté un petit vase qu’elle emporterait. Secrètement l'épouse de Pluton était prévenue d’empoisonner la nourriture servie à Psyché. Psyché, désespérée de ne pouvoir désarmer une aussi cruelle tyrannie se disposait à se donner la mort, lorsqu'une voix céleste lui conseilla de ne point perdre courage, de se procurer deux oboles, deux gâteaux et de tenter l’entreprise.

« Forte de ces avis et de certaines autres recommandations utiles, Psyché s’achemina donc vers le pic de Ténéro pour gagner l’Achéron. Elle parvint au Styx où elle se heurta à Caron. Toutefois après quelques discussions avec le vieillard, elle obtint moyennant le versement d’une des deux oboles qu’elle tenait à la bouche, d’être transportée sur l’autre rive. Peu après elle apercevait le chien Cerbère qui s’élançait déjà sur elle lorsqu’2lle put s’en débarrasser en lui jetant une de ses galettes. Poursuivant sa route elle parvint au palais de Proserpine. Celle-ci lui réserva le meilleur accueil, et fit préparer en son honneur un joyeux banquet. Mais Psyché, prévenue par la voix se contenta d’un peu de pain. Puis elle exposa sa mission, à laquelle Proserpine acquiesça, enfermant dans le vase la beauté demandée. Et quittant les Enfers elle dût calmer encore Cerbère ave sa seconde galette et payer Caron de 5a seconde obole. Ayant regagné le pic d’où elle était partie, pleine de joie parce que son entreprise menée à bien, elle eut la curiosité imprudente, quoique 1a voix le lui eût défendu, de connaître la beauté qui pouvait être renfermée dans le vase. Mais elle ne l’eut pas plutôt ouvert qu’il en sortit une splendeur telle qu’elle demeura étourdie et tomba dans une léthargie mortelle.

< Amour, toutefois, que sa mère retenait prisonnier, réussissait, son aile guérie, à s'échapper par un passage découvert dans sa prison. N’ignorant rien de ce qui était advenu à l’infortunée Psyché, pris de pitié aussi devant

tous les malheurs qui l’avaient accablée, il {a rejoignait en hâte, la tirait de sa léthargie et la réconfortait. Il vola ensuite jusqu’à Jupiter auquel il exposa les mauvais traitements que sa mère avait infligés à son amante, et le pria, pour l’arracher à tant d’adversité, de la lui donner comme épouse. Jupiter convoqua l'assemblée des Dieux. D'un consentement unanime Psyché fut admise à épouser Amour et à participer à l’immortalité de l’'Olympe.… Elle donna à son divin compagnon un fils qui fut appelé !e Plaisir. ».

CONCLUSION

L'analyse détaillée de l’œuvre littéraire d’Ortes que nous venons de tenter, justifie les observations déjà faites sur son style! Qu'i s'agisse de poésie, de théâtre, ou de prose, des qualités évidentes d'élégance, de concision et de netteté classique s'imposent au lecteur. Dans ses écrits de pur argument littéraire une forme plus châtiée, des termes mieux choisis donnent peut-être à la langue d’'Ortes plus de perfection sans jamais cependant |a rendre froide ni quintessenciée. Dans ses Sonnets, il est vrai, dans ses Drames surtout, se rencontrent tant d'idées généreuses, tant de beaux et nobles sentim2nts sont mis en valeur, que les mots, mêmes recherchés, mais toujours exacts, apparaissent naturels.

On ne saurait trop répéter cependant qu’Ortes était mieux préparé à résoudre un difficile problème de géométrie ou d’algèbre, une question de métaphysique, voire de politique, qu’à concevoir et composer un poème. Dans ses Sciences Utiles et Agréables, il dit que la caractéristique du Poète est d’unir peu d'intelligence à une grande imagination ?. On conçoit que, d'imagination réduite, il réalisât plutôt le type du Philosophe, ce qui ne devait certes point lui déplaire, mais ne lui pouvait guère petmettre de déployer des dons littéraires égaux à ceux qui

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