‹ Giammaria Ortes Un Vénitien du SettecentoChapitre 171 sur 197 · L'ŒUVRE ÉCONOMIQUE 385 $ II. — DE LA DYNAMIQUE LE LA POPULATION · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE ÉCONOMIQUE 385 $ II. — DE LA DYNAMIQUE LE LA POPULATION

I. — Diminution de la population. — A côté des causes de diminution de la population, les Economistes italiens indiquaient des causes de progression ou de développement aussi nombreuses que variées !. Ortes, au contraire, a ramené les causes de diminution et d'augmentation de la population à des principes généraux : servitude nationale et impositions excessives dans le premier cas ; liberté nationale dans le second.

Par servitude nationale, Ortes entend l'occupation contrainte en vue d’un accroissement de richesses particu-

Ortes et Malthus cherchent à réaliser l'équilibre harmonieux entre la population et les possibilités alimentaires : il ne saurait donc y avoir entre eux une quelconque différence de fins mais, tout au plus, une diversité de moyens propres à réaliser la fin envisagée.

1. — Genovesi recommande une éducation appropriée, une observation stricte des lois (Lez. di Econ. civ., part. I, chap. I, $ XXXV ; Cusropt, ouv. cit., p. m., t. VII, p. 78), une lutte de tous les instants contre la mollesse, le luxe, les vices ($ XXXII ; Cusropr, ouv. cit., ibid., p. 75, 76). Galiani recommande une bonne justice, de bonnes lois, une équitable répartition des charges et des richesses, une agriculture prospère et, dans une certaine mesure, l’exportation des grains. Voir dans la seconde Lettre sur les Dialogues, 8 septembre 1770 (CUSTODI, ouv. cit., p. m., t. VI, p. 204 et suiv.), le développement de ce qu’il appelle le « Commerce de manufacture », partant la diminution des exportations de denrées et l'augmentation des exportaitons des produits manufacturés. (Dialog. sur le Commerce des grains. Dialog. VI ; CusTopt, ouv. cit., p. m., t. V, p. 245). — Filangieri recommande d'éviter l'inégalité excessive de répartition. (Delle Leggi polit. ed econ., chap. III et IV ; CUSTODI, ouv. cit., p. m., t. XXXII, p. 52 et suiv.), l'accumulation des richesses par l'Eglise (chap. V, ibid., p. 79 et suiv.), les systèmes financiers défectueux (chap. VI, ibid. p. 90 et suiv.) ; les armements excessifs (chap. VII, ibid., p. 98 et suiv.), l’incontinence publique (chap. VIII, ibid., p. 124 et suiv.).— Verri préconise le rapprochement des individus (Meditaz. sulla Econ. polit., $ XXVI ; Cusropr, ouv. cit., p. m., t. XV, p.214 et suiv.), le développement de l'agriculture ($ XXVII, ibid., p. 218 et suiv.) ; une bonne réglementatioñ fiscale ($ XXIX et suiv., ibid. p. 235 et suiv.). — Beccaria, qui consacre un chapitre de ses Eléments d'Economie publique à la Population, part. I, chap. III (Cusronr, ouv. cil., p. m.,, t. XI, p. 55 et suiv.), réclame l'intervention du pouvoir pour favoriser et assortir les mariages ($ XXXIX, CUSTODI, ibid., p. 78 et 79). 2

lières non personnelles !, ce qui ne permet pas au travailleur de se constituer une réserve pour fonder un foyer.

L'imposition excessive — et arbitraire ? — porte exagérément atteinte à la propriété du travailleur ; sa productivité s’en trouvera diminuée, car il s'aperçoit vite qu'il ne travaille plus pour vivre et se ménager un surcroît de revenu. La productivité diminuant, la population, qui vit de biens acquis, devra forcément diminuer à son tour *.

II. — Accroissement de la Population. — Par contre, chaque fois, note Ortes, que la liberté nationale sera développée, la population augmentera. Et, contrairement à ce que nous avons vu dans les Fidéicommis, il apparaît, dans cette République de Venise d’un absolutisme rigoureux, comme le champion enthousiaste de la liberté #,

1. — Riflessioni sulla Popolaz., chap. XV (Op. varie autogr., Marciana, It. class. II, cod. CXXXVIII, fo 131 verso ; CUSTODI, out. cit., p. m., t. XXIV, p. 94). Voir Supra, De l'Economie Nationale, sect. II, $ I, zx, p. 320.

2. — « Parlo qui delle imposizioni arbitrarie quali sono in pratica, per le quali il Governo toglie ai sudditi quanto più puo dei beni da loro acquistati. » Riflessioni sulla Popolaz., chap. XVII (Op .varie autogr., Marciana, ibid., fo 134 recto ; Custopr, ouv. cit, p. m., t. XXIV, p. 106). Nous connaissions déjà les idées d’Ortes en matière d'impôt (Supra, De l’Economie Nationale, sect. IV, $ II, p. 352 et suiv.).

3. — Rijflessioni sulla Popolaz., chap. XVII (O9. varie autogr., Marciana, ibid., fo 134 verso ; CusTopi, ouv. cit., ibid., p. 108).

4. — Notons, du reste, que l’on retrouve cette idée dans un contemporain d’Ortes, Zanon. Voir Lettere sull’Agricoltura, le Arti e il Commercio (Dell’incorraggimento dell’ Agricolt.), Lett. II (Custopi, ouv. cit., p. m., t. XXVIII, p. 305). Briser ainsi une lance en faveur de la liberté, non seulement était conforme aux tendances généralement affirmées d’Ortes, mais encore n'était point chose inutile à Venise où les métiers se trouvaient réglementés rigoureusement. Ainsi, on ne pouvait être admis dans une corporation si l’on n'était fils de maître (capomaestro) ou si l’on n'avait exercé l’apprentissage (garzonato) et le compagnonnage (lavorenzia). L’apprenti devait avoir douze ans, et l'apprentissage durait 5 ou 6 années. On restait compagnon 2 ou 3 ans. Il y avait ensuite l’épreuve du chef-d'œuvre et quelquefois même ce n'était pas suffisant. Voir pour plus de détails sur cette question LAMPERTICO, Giam. Ortes e la Scienza econ. al suo tempo, p. 187.

Mais qu’entend-il par liberté nationale ? Cette liberté qui assure à chacun la sécurité de sa possession, lui permet de gagner plus que n’exigent ses besoins personnels. Et ce surcroît lui permettra soit de fonder une famille, soit d’aider les malheureux, c’est-à-dire d’augmenter ou de conserver la population’. La liberté nationale, condition de sauvegarde des biens acquis, sera donc une cause efficiente du développement de la race *. Elle serait même un critère certain‘ pour s'assurer si l'occupation de tel ou tel est utile à la patrie, capable de provoquer une augmentation de production et partant de population.

Dans le système d’Ortes, la population tout d’abord déterminée par les biens en raison de leur antériorité nécessaire 5, déterminera à son tour les occupations économiques et les biens qui en seront la conséquence £. Le capital qui aura fourni d’abord le nécessaire, sera restitué dans sa masse première par les rentes. En somme,

1. — « la felicità nazionale dipenda… dalla comun libertà, vale à dire dalla sicurezza di possederle (les richesses) senza timore d’esserne spogliati da altri.… » Lett. à Marco Lastri (LAMPERTICO, Ouv. Cit., Append. II, p. 310).

2. — Riflessioni sulla Popolaz., chap. XIV (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f” 130 verso, 131 recto et verso ; CUSTODI, ou. cit., p. m., t. XXIV, p. 88, 89, 90).

3. — « ….crescendo le popolazioni fin chè gli uomini son liberi nell’acquisto de’ beni, ed essendo essi liberi fin chè non sono essi oppressi, l’unica modo di accrescere le popolazioni. è quello di accrescere quella libertà e di togliere quell’oppressione. » Riflessioni sulla Popolaz., chap. XX (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f° 138 recto ; Cusront, ouv. cit. t., t. XLIX, suppl, p. 183).

4, — « Se poi si domandi un contrassegno per cui riconoscere quando uno s’occupi per la patria e per se stesso e quando pel solo sovrano o pei soli ricchi, sarà facile rispondere essere il primo quando chi s’occupa contratta liberamente per la sua occupazione con altri.… » Riflessioni sulla Popolaz., chap. XIV (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 131 verso ; CUSTODI, OU. cit, p. m., t. XXIV, p. 95).

5. — Econ. Nazion., liv. I, chap. XX (CUSTODI, ouv. cit., p. m,. t. XXI, p. 118 et suiv.).

6. — Econ. Nazion., liv. V, chap. II (CUSTODI, ouv. cit., p. m., t. XXII, p. 142 princip.).

la population prélève et rapporte tour à tour à ce capital, de telle sorte que la corrélation étroite existant entre la population et ce capital explique la formation de ce dernier. Si les occupations vives — les rentes — restituent exactement les biens prélevés su: le capital, tout demeurera identique. Mais si l'apport des rentes est supérieur à la fraction consommée du capital, celui-ci augmentera, et, du fait de ces disponibilités plus grandes, la population tendra à s’accroître!. Si, au contraire, les occupations vives diminuent, l’apport sera réduit, la masse diminuera, deviendra insuffisante, la population, par suite, se trouvera de jour en jour en butte à des difficultés accrues et diminuera à son tour. Ainsi s’expliquerait la formation et la disparition du capital, dans sa conception moderne,

Ortes a spécialement examiné l'influence heureuse de la liberté nationale dans une de ses lettres à Michele Ciani, où il parle de la Maremme de Sienne :?.

Selon les principes par lui posés, la population serait la résultante d’une quadruple antériorité déterminante : la liberté dominant les recherches communes ; celles-ci ies occupations ; ces dernières les biens qui doivent précéder la population. Le problème de l’augmentation de la population se trouverait réduit à celui de l'accroissement de la liberté commune. Et ce principe, il le résume clairement dans une formule concise « on peut, je crois conclure que l’accroïissement de la population, dans quelque

1. — Econ. Nazion., liv. V, chap. II (Cusront, ouv. cit., ibid., p. 146).

2. — Tre Lettere a Michele Ciani, Lett. I, 11 octobre 1777 (Cusroni, ouv. cit., p. m., t. XXIII, p. 315 à 337).

3. — « per popolare una provincia deserta, più che alla salubrità e felicità de’ terreni deesi aver mira alla libertà comune di chi si porti ad occuparla… » Lett. I, précit. (CUSTODI, ibid., p. 325). De ce principe, il tire une conséquence pratique : les grandes nations, agglomérations artificielles, seraient proportionnellement moins peuplées que les nations normales et naturelles, précisément par suite d’une liberté commune moindre dans les grands que dans les petits Etats (ibid., p. 328). Voir encore : Riflessioni sulla Popolaz., chap. XI (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 127 verso ; CUSTODI, OUT. cil., p. m. t. XXIV, p. 74).

nation que ce soit, doit être tout entier attendu non pas d’aucune sollicitude particulière, mais de la seule constitution de la liberté commune à cette nation même! ».

III. — Des moyens de développement artificiel de la population. — Le défaut de liberté d’une part, les impôts excessifs d’autre part, empêchent la population d’augmenter. Aussi les gouvernants en sont-ils réduits à provoquer artificiellement l'accroissement de la population de l'Etat. Ortes nous cite quelques-uns des moyens préconisés :

D'abord, l’annexion de territoires nouveaux ?. Mesure condamnable, parce que génératrice de conquêtes et cause

de disparition des nations naturelles absorbées par les grandes.

Il signale encore la multiplication des naissances provoquée chez les pauvres qui deviennent ainsi plus misérables. Ortes flétrit *? ce moyen par lequel le pauvre alléché par de « misérables dons d’un jour » est poussé au mariage qui le rendra plus déshérité que devant avec la charge de ses enfants et de sa femme,

1. — Lett. I, précit. (CusrTopt, ouv. cit., p. m., t. XXIII, p. 332).

2. — Rifessioni sulla Popolaz., chap. XIX (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f. 136 verso ; Cusroptr, ouv. cit., t. XLIX, suppl. p. 177). Genovesi, par contre, voyait là une sorte de droit naturel (Lezioni di Econ. civ., part. I, chap. V, $ XXX, CusTont, ouv. cit., p. m., t. VII, p. 159).

3. — « Con questa vile e interessata maniera la cura suddetta di accrescere una popolazione non solo è inutile, ma è ancora ingiusta, per essere intesa dalla parte de’ poveri ai quali il peso d’una famiglia riesce molto gravoso, a fine di sollevare da un simil peso i più ricchi ai quali quel peso non sarebbe d’aggravio. » Riflessioni sulla Popolaz., chap. XIX (Op varie autogr., Marciana, ibid., fo 137 recto ; Cusroni, ouv. cit., t. XLIX, suppl, p. 179). C’est ce qu’il dit du reste au chap. IV (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f” 120 verso, 121 recto et verso ; CUSTODI, ouv. cit., p. m.,, t. XXIV, p. 36 et suiv.).

4, — Riflessioni sulla Popolaz., chap. XX (Op. varie autogr., Marciana, ibid, fo 137 recto; Cusronr, ouv. cit, t. XLIX, suppl, p. 180). C’est encore ce qu’il dit dans ses Riflessioni di un filosofo americano… : « la stordezza… faceva che i matrimoni fossero più frequenti fra i primi (les pauvres) che fra i secondi (les riches) parendo loro più soffribile un bisogno maggiore che un lusso minore. » (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 42 verso). Nous avons déjà vu, du reste, que, pour lui, le

A ce sujet, notons qu’'Ortes voit dans la multiplication de la classe pauvre l’origine de l’émigration des campagnes. Il ne s’arrête guère aux raisons que l’on invoque de nos jours et qui du reste étaient bien moins effectives au xvitr® siècle. La vraie cause pour lui est de portée plus générale : elle ne découle pas de faits d'ordre pratique, mais de données d'ordre moral. Les classes pauvres, en ‘effet, stimulées, seront appelées à remplacer les classes riches qui répugnent à se multiplier pour ne pas Mmorceler le patrimoine :. Or, la plus grande irégalité de répartition de richesses s’observe précisément dans les villes. C’est donc là que les familles riches se trouvent en plus grand nombre, qu’elles s’éteignent, et que les familles pauvres seront le plus amenées à sortir de leur condition première ?. Mais, à leur tour, ces familles pauvres urbaines verront leur place occupée par des familles pauvres de la campagne venues chercher à la ville un sort moins infortuné. Ainsi s’expliquerait l'abandon des champs.

Parmi les moyens artificiels d'accroître la population, Ortes cite encore l'immigration qui, à son avis, n’aurait guère d'autre résultat que de faire affluer dans la nation des misères nouvelles et d'augmenter le nombre des malheureux.

I1 note enfin les procédés recommandés par les « philosophes charlatans », notamment la prolongation de la vie.

Tous ces moyens seraient, d’après lui, inefficaces et inutiles. D’ailleurs, ajoute-t-il, s’ils pouvaient avoir une portée pratique, ils auraient pour effet de provoquer une multiplication de population inadéquate aux ressources du territoire et de créer des Etats artificiels *, avec tous leurs

mariage n'offre pas que des avantages (Supra, chap. III, $ V, p. 153 et n. 2 et 3).

1. — Riflessioni sulla Poypolaz., chap. XXIX (Op. varie autogr., Marciana, 1bid., f” 146 verso, 147 recto et verso ; CUSTont, ouv. cit. ibid., p. 222 et suiv.).

2. — Riflessioni sulla Popolaz., chap. XXX (Studi varii autografi, Marciana, It. class. XI, cod. CXXXV, f” 69 recto et suiv. ; CusrTopi, ouv. cit., ibid., p. 227 et suiv.).

3. — Riflessioni sulla Popolaz., chap. XXI (Op. varie autogr., Marciana, It. class. II, cod. CXXXVIII, fo 138 recto ; CUSTODI,

inconvénients et leurs dangers : qu’il s’est attaché maintes fois à signaler.

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