‹ Giammaria Ortes Un Vénitien du SettecentoChapitre 172 sur 197 · SECTION IIL.— PARALLELE ENTRE ORTES ET MALTHUS · texte numérisé non relu

SECTION IIL.— PARALLELE ENTRE ORTES ET MALTHUS

De l’Influence d’Ortes sur Malthus. — On ne saurait parler de la population sans aussitôt songer à Maltnus dont les lois connurent une prodigieuse célébrité. Aussi le rapprochement entre Ortes et Malthus nous paraît-il indispensable pour montrer tout ce que le pessimiste anglais doit au camaldule vénitien dont il a repris et complété les idées pour en tirer la substance même de sa doctrine.

Quand on compare les Riflessioni à l’'Essai sur le principe de Population, une première chose ne manque pas de frapper : l'énoncé de la loi de l’accroissement géométrique de la population. Malthus, sans doute, à complété cette règle d’une seconde, celle de l’accroissement arithmétique de la production. Mais, n'oublions pas qu'Ortes a

ouv. cit. ibid., p. 184). Sans doute, Ortes est-il encore impressionné par la situation inextricable dans laquelle se débattait la République après ses conquêtes des x1rr* et xirr siècles. Alors, dans l'impossibilité de défendre ses territoires trop vastes, faute d’une population suffisante pour y envoyer des immigrants assez nombreux, elle devait renoncer à ses terres lointaines. Mais, par un Edit de 1207, elle accordait aux citoyens vénitiens la permission d’armer à leurs frais des vaisseaux de guerre pour se conquérir des fiefs, sur lesquels la Sérénissime ne se réservait qu'un simple droit de protectorat.

1. — Les nations artificielles— les nations contemporaines — qui ont en vue, non point la subsistance rationnelle d’une agglomération déterminée, indépendante de toute considération ethnique (Riflessioni sulla Popolaz, chap. VI, Op. varie autogr., Marciana, 1bid., f” 122 verso, 123 recto et verso ; CUSTODI, ouv. cit, p. m., t. XXIV, p. 46 et suiv.), mais l’esprit de conquête, le désir d’oppression (Riflessioni sulla Popolaz., Op. varie autogr., Marciana, ibid., f” 125 verso, 126 verso ; CusrTopi, ibid. p. 62 et 67), soit directement par la force, soit par la politique, cette force déguisée, lui semblent si condamnables qu’il en arrive, lui, le patriote ardent, à blâmer la politique nationale qu’il considère comme un mal nécessaire, tout au plus (Riflessioni sulla Popolaz., chap. XXIII, Op. varie autogr., Marciana, ibid., f”* 140 recto, 140 verso in fine et 141 recto princip.; CUSToDI, ouv. cit. t. XLIX, suppl, p. 193, 197).

noté lui aussi que la production, contrairement à la.population, est étroitement limitée. Malgré sa tendance à tout mettre en formules, il a sans doute estimé que la précision mathématique courait là grand risque d’être méconnue, en raison des nombreuses causes naturelles qui influent sur l’accroissement des produits. La prudente réserve ne saurait donc être interprétée, chez Ortes, comme une compréhension moins complète que chez Malthus du problème de la population.

Cette affirmation, commune aux penseurs, d’une même loi originale est déjà bien difficile à expliquer par le seul fait d’une coïncidence fortuite, invoquât-on pour étager un tel raisonnement, les préoccupations de l’époque — Dénombrements de la Suède, tables de Wargentin, recherches de Süssmileh :, calculs d’Euler — ou les événements contemporains, comme la multiplication extraordinaire des colons émancipés des Etats-Unis d'Amérique, toutes causes sans doute propres à préparer cette double découverte. Mais bon nombre d’esprits dussent-ils en être surpris, nous prétendons qu’il n’y à pas eu là simple coïncidence, mais bien influence profonde du Vénitien sur Malthus. C’est ce que nous allons à grands traits tenter de démontrer en terminant cet exposé sommaire du traité d’Ortes De la Population.

Il convient tout d’abord de noter que les Riflessioni, écrites en 1775, refaites en 1785, furent publiées en 1790. L’Essai sur le principe de Population parut en 1798. !1 s’est donc écoulé huit années entre la publication des deux ouvrages. C’est plus qu’il n’en fallait, en vérité, n’en déplaise à d'excellents auteurs, partisans de la théorie de la coïncidence ?, pour permettre à Malthus, curieux et méthodique, et fils d’un homme fort cultivé que Rousseau comptait parmi ses amis, de se mettre au courant d’un traité touchant cette question de la Population qu’il se proposait d'étudier. Et cela est d'autant mieux admissible que

1. — L'Ordre divin dans les mouvements de la Population, Berlin, 1740.

2. — PEccxio, Storia dell’'Econ. polit., traduct. Gallois, p. 262 : WocLowsxtr, De l'Economie politique en Italie (Journal des Economistes, 15 décembre 1858).

les rapports entre les penseurs italiens, français et anglais, dans tous les domaines, et notamment en matière économique ou ethnique, étaient très fréquents au XvirI® siècle.

Si, d'autre part, nous examinons de plus près l’'Essai de Malthus, nous y trouverons à peu près tous les arguments qu’Ortes avait, avant lui, développés ou simplement indiqués dans ses Riflessioni.

Du premier élément commun de la progression géométrique de la race !, supérieure à la progression des moyens de production ?, les deux auteurs tirent la même conclusion : nécessité de limiter le développement naturel de la population. De plus, l’un et l’autre indiquent le même remède : « limitation de raison », explique Ortes : « contrainte morale », reprend Malthus, autrement dit abstention volontaire et réfléchie du mariage tant qu’on n’est pas en mesure de subvenir aux besoins de sa famille *.

Malthus, comme Ortes avant lui, groupe sous trois chefs les obstacles à l’accroissement de la population : abstinence du mariage ; fraudes avilissantes #; surtout la pauvreté, qu’il appelle le malheur".

L'un et l’autre, enfin, reconnaissent les mêmes effets

1. — Riflessioni sulla Popolaz., chap. I (Op. varie autogr. Marciana, ibid., fo 118 recto et verso ; CUSTODI, OU. cit., p. m., t. XXIV, p. 23 et suiv.) ; Essai, Rapport de l’accroissement de la population et de la nourriture (G. DE MoLtnari, Petite Bibliothèque franc. et étrangère, p. 2 et suiv.).

2. — Riflessioni sulla Popolaz.,, chap. III (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 120 recto ; Cusront, ibid., p. 33 et 34) ; Essai (G. DE MOoLINari, ibid., p. 7 et 11). À noter qu'à côté de la progression de la population, Ortes parle d’une progression arithmétique du temps. Riflessioni sulla Popolaz., chap. I (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 118 verso ; Cusront, ibid., p. 25).

3. — Riflessioni sulla Popolaz., chap. IV (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 120 verso ; Cusrtont, ouv. cit., ibid., p. 36) ; chap. XXVI et XXVII (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f” 143 recto à 145 verso ; Cusrtont, ouv. cit., t. XLIX, suppl, p. 206 à 217). Essai, De la Contrainte morale (G. DE MoLrNari, ibid., p. 30 et suiv.).

4, — Riflessioni sulla Popolaz., chap. IV (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 121 verso ; CusTonr, ouv. cit., p. m., t. XXIV, p. 41). Essai, Obstacles généraux qui s'opposent à l’accroissement de la population (G. DE Mozart, ibid., p. 11).

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