A noter cependant que cet état négatif est la contre
Mais si vraiment le plaisir éprouvé n’est qu’un remède à une douleur antérieure, on peut dire que l’homme n’est guère sujet qu’à la douleur. De pius, plaisirs et douleurs seront proportionnels, pour teux qui ont trait aux sens, au nombre des fibres qu'Ortes qualifie « vives » : c’est en fonction de ces fibres que les fluides circulant dans l'organisme peuvent être troublés dans leur mouvement comme rétablis dans leur équilibre. Les douleurs et les plaisirs d’Opinion seraient proportionnels au nombre des fibres dites « mortes » !. Du reste douleurs et plaisirs sont déterminés également par l’état physique lui-même. Les tempéraments robustes réagissent beaucoup plus facilement contre la douleur des sens, la redoutent moins que les tempéraments débiles. Par contre les douleurs d’'Opinion les affectent moins qu’elles n’éprouvent ces derniers. Mais la diversité des conditions ne diversifie pas la nature, ni la qualité des douleurs et des plaisirs chez chacun ?. Du reste la condition n’est qu’un plaisir d'Opinion qui faci-
partie exacte de l’état positif de douleur, donc si l’on admet avec Ortes que les objets, parce que sensations positives, provoquent une même douleur en tous temps et en tous lieux — ce qui est impossible par suite des diversités physiologiques de l4 nature humaïne, — il est bien difficile d'admettre qu’il n’en soit pas ainsi pour le plaisir, contre-partie de la douleur. Le rétablissement d'équilibre d’un excès ou d’un défaut devrait être, en un mot, partout le même, parce qu'intimement dépendant de cet excès ou de ce défaut qui en est la seule raison d’être.
1. — « il numero dei dolori e dei piaceri detti volgarmente di senso, sarà in ciascuno proporzionale al numero delle fibre vive ; perciocchè a misura di questo numero i fluidi che vi scorrono possono essere turbati e rimessi nel loro moto. Il numero -poi dei dolori e dei piaceri detti d’opinione sarà proporzionale al numero delle fibre morte, perchè a misura di queste il moto universale degli spiriti che risulta dalla somma di tutti i particolari divien debole e desunito, vale a dire men atto à sostenere l’impressioni degli altri o in maggior necessità di simular forza per sostenerle. » Calcolo de’ Piac. e de’ Dol., $ V. (Custopr, ouv. cit, ibid., p. 308). Indépendamment du nombre des fibres, Ortes indique que l'intensité de la douleur ou du plaisir des sens, ou d'opinion, sera encore proportionnelle à l’élasticité des fibres vives ou à la rigidité des fibres mortes, elle-même proportionnelle au nombre des fibres vives ou mortes. (Ibid., p. 309).
2. — « Una libbra di pane, il riposo d’un’ora, una moglie gradita, ristora ugualmente un gran signor e un bifolco. » (Cus- TODI, OU, Cit., ibid., p. 316).
lite le plaisir réel. Voilà pourquoi, remarque judicieusement Ortes, il n’est souverain décrépit qui ne troquât bien sa condition contre celle d’un jeune berger...
Telles sont, dans leur ensemble, les idées, confuses et mal enchaînées, qu’Ortes développe sur les Plaisirs et les Douleurs. Il reconnaît, et regrette, qu’elles n’offrent pas une rigoureuse exactitude géométrique. C’est peut-être un défaut, mais il n’est pas le seul. Cette thèse psychophysiologique n’est guère, en effet, que chimère dans l’ordre affectif en même temps qu’erreur dans l’ordre intellectuel, car il est des sensations agréables, des plaisirs intellectuels qu’elle expliquerait malaisément parce qu’ils semblent bien naître et se développer en dehors de toute douleur préexistante, Tout au plus peut-elle étayer la tendance pessimiste d’Ortes, pour qui, en définitive, douleurs et plaisirs ne seraient guère qu'illusion, comme les raisonnements humains ne sont guère, souvent, que folies 1.
$ III. — DES SCIENCES UTILES ET AGRÉABLES PAR RAPPORT A LA FÉLICITÉ HUMAINE
Dans ce traité ?, tout spéculatif comme le Calcul sur la valeur des Opinions et sur les Plaisirs et les Douleurs,
1. — Calcolo de’ Piac. e de’ Dol. (Cusropt ouv. cit., ibid., p. 318).
2. — Delle Sciense Utili e delle Dilettevoli per rapporto alla felicità umana, Ragionamento. L'ouvrage parut en 1785, mais sans date ni indication de lieu, ni nom d’auteur ou d’imprimeur. Il existe à la Marciana un exemplaire de l’ouvrage qui compte XXII chapitres avec une adjonction manuscrite de VIII autres chapitres, formant un ensemble de XXX chapitres pour le traité tout entier. Ce traité a été publié dans la collection des Economisti classici italiani de Cusront, t. XXIV (p. 113 à 256) pour les chapitres I à XXII; t. XLIX supplément (p. 255 à 310) pour les VIII autres chapitres et les Pensieri qui suivent. A noter que les trois premiers chapitres du t. XLIX supplément doivent être insérés après le chapitre XV du t. XXIV, et les autres après le chapitre XVI du même tome, qui devient ainsi le chapitre XIX. Toutefois pour éviter des erreurs de références, nous avons pensé qu'il serait préférable de conserver les indications de chapitres telles quelles figurent dans chacun
Ortes reprend une thèse qu’il a déjà effleurée dans d’autres écrits! : il est capital pour la connaissance humaine de distinguer le réel de l’apparent. Son raisonnement sur les Sciences Utiles n’est guère, en effet, qu’une longue démonstration de la nécessité sociale de ce principe. Avec sa minutie habituelle et toute l'expérience d’une longue vie — il avait alors soixante-douze ans — il s'attache, une fois de plus, à démontrer cette vérité à laquelle tendent presque toutes ses méditations. Peu de temps du reste avant de faire imprimer son ouvrage, il informait Michele Ciani qu'il s’efforçait de mettre en lumière cette distinction, trop perdue de vue, et cependant essentielle ?.
des deux volumes XXIV et XLIX, sauf à indiquer, après chaque chapitre, le volume où il est rapporté. On trouve dans les Manuscrits d’Ortes un certain nombre Ge chapitres de l’ouvrage. C’est ainsi que cinq d’entre eux (les chapitres XX, XXI, XXII, XXIII, XXIV) sont au registre Opere varie autografe, Marciana, It. class. II, cod. CXXXVIII, f* 263 à 270 recto et verso. À la suite de ces chapitres, on trouve également un certain nombre de Pensées (Pensieri restati indietro negli ultimi quattro capi del Ragionamento, f° 270 recto et verso, 271 recto). Dans un autre registre manuscrit (Siudi varii autografi, Marciana, It. class. XI, cod. CXXXV, f°”* 67 et 68 recto et verso), sont rapportées la fin du chapitre XVI (publié au t. XLIX, supplément de Cusropt), relatif à l’Imagination dans les Sciences, et la presque totalité du chapitre XVII (publié également dans le t. XLIX, suppl.). Il faut noter qu’il existe quelques différences de détails ou d'expressions entre le manuscrit de ces deux chapitres et la publication qu’en a donnée Custodi. Au cours de notre étude, nous renverrons, pour les références d’abord, au manuscrit d'Ortes, puis, pour la commodité du lecteur, à l’ouvrage de Custodi.
1. — Economia Nazionale parue en 1774; Riflessioni sugli Oggetti apprensibili, sui costumi e sulle cognizioni umane per rapporto alle lingue, parues en 1775; Della Religione e del Governo dei popoli per rapporto aglè spiriti bizzarri e increduli de’ tempi presenti, paru en 1780.
2. — « L’applicazione che al presente più mi diletta è quella di distinguere nelle scienze e nella mente umana le due facoltà intelletto e immaginazione, ciô che da altri non fù fatto prima, o che fù fatto da altri in modo molto diverso da quel che da me vien fatto. Dal confondere queste due facoltà, o dal credere di ragionare e operare coll’Intelletto quando si ragiona ed opera coll'Immaginazione procedon tutti gl’inganni e tutti gli errori fra gli uomini.. » Lett. XLV, de Dolo, le 10 juin 1785. (Custopnt, ouv. cit., p.m., t. XXIV, p. 447 et 448).
Cette distinction entre l'intelligence et l'imagination reflète l'exigence cartésienne des idées claires et distinctes de la Mathématique pure qui se détachent devant l'esprit’. La précision de ces idées, leur immutabilité centrastent avec l'obscurité et le caractère fugitif de la qualité sensible’. Pour Ortes, comme pour Descartes ë, la raison repose sur un « fonds d'évidence et de simplicité ». Par cette notation précise du réel et de l'imaginaire, le système d’Ortes se rapproche nettement de la méthode cartésienne qui restreint la part de l'imagination pour mettre en jeu l’activité de l'intelligence. Et l’influence de Descartes s'affirme encore dans la hiérarchie des fonctions spirituelles mise en lumière par les deux penseurs “.
Cette confusion entre l'intelligence et l'imagination serait, à l’en croire, l’origine de tous les mécomptes et de toutes les tristesses des hommes, parce que génératrice d'erreurs au point de leur laisser entrevoir comme possible l’impossibilité elle-même ‘. Pour lui, comme pour Spinoza, l'imagination est la source dangereuse des idées feintes ou fausses, comme le sont encore les sensations fortuites et isolées qui ne dépendent pas de la puissance de l’entendement. Par contre les idées vraies naissent de la vertu propre de cet entendement®. Et c’est précisément,