VII. — RÉFLEXIONS SUR LES MÉMOIRES DE LA COUR DE BERLIN
L'Œuvre politique d’Ortes, nous l’avons vu, est d’une façon générale étroitement liée à son œuvre religieuse. Il est cependant, parmi ses manuscrits, de courtes Réflexions sur les Mémoires de la Cour de Berlin’, où le problème abordé est envisagé au plus strict point de vue politique.
autogr., Marciana, ibid., f° 86 recto). Il ne s’agit du reste que d’une richesse strictement limitée aux besoins de l'Eglise et des pauvres, distinction subtile permettant toutes les justifications (chap. VIII, ibid., fo 85 verso). Dans un chapitre final, non numéroté, Ortes revient une fois de plus sur cette question du temporel, base de l'indépendance de l'Eglise (Della Differ. cella Relig. Catt. (Op. varie autogr., Marciana, ibid.. f” 93 verso, 94 recto).
1. — Riflessioni dimostrative sopra le Memorie quasi dimostrative della Corte di Berlino del 1756. (Op. varie autogr., Marciana, It. class. II, cod. CXXXVIII, f° 71 et 72 recto et verso).
Dans ces Réflexions, Ortes pose pour principe que la fourberie est nécessaire en politique internationale. L'existence des Etats dépendrait d'elle autant que de la force !. Bien plus, elle serait, en quelque sorte, une conséquence logique et indispensable de la force même, à laquelle elle viendrait tout naturellement s'opposer pour en contrebalancer les effets ?. Elle apparaîtrait pour ainsi dire comme un élément stabilisateur de l'équilibre entre les peuples : « Sans elle l’équilibre entre les puissances serait rompu et une puissance se trouverait avoir le droit de dominer sa voisine par ia force, ce qui est contraire à la raison naturelle » *.
La fourberie se trouverait ainsi justifiée par la raison d'Etat, puisqu'elle est un élément nécessaire de l’existence nationale { Si bien que chaque fois qu’un souverain imposerait une paix de violence, celui auquel cette paix serait imposée aurait incontestablement le droit de s’y soustraire, en recourant à la fourberie‘. Une seule limite à cette faculté de fraude : la rigoureusement déterminer à la nécessité d’éluder la violence injuste. Elle est, en effet, un mal nécessité par un mal plus grand. Et c'était le moins que pût admettre Ortes dans cette discussion délicate qui s’'accommodait malaisément avec ses sentiments de droiture personnelle et son besoin de sincérité tant de fois affirmé.
1. — « Io stabilisco un principio, che la sussistenza d’un Principato dipender dalla misura delle forze proprie moltiplicate nell’ inganno per difendersi dalle forze dei vicini. » Rifless. dimostr. (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 71 recto).
2. — « Da ciô ne segue che subito che un sovrano è appreso d’essere superiore al vicino colla forza, dà dirito a questo d’usare contro esso tanto più d’inganno quanto la forza di quello è appresa maggiore della forza di questo. » Rifless. dimostr. (On. varie autogr., Marciana, tbid., fo 71 recto).
3. — Rifless. dimostr. (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 71 recto).
4. — C’est une idée que nous retrouverons dans une de ses Tragédies (Infra, chap. IV, xt, Le Théâtre, p. 279, n. 2).
5. — « …questo — le plus faible — ael segnar pace medesima acquista tanto diritto e non più per eluderla coll’inganno, quanto gli vien fatto allora di forza per segnarla. » Rifless. dimostr. (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 71 recto).
D’après ces Réflexions toute convention internationale mettant fin à des conflits, n’a grère de chance d’être définitive. Dans chacune il y a forcément un vainqueur qui dictera sa volonté, et, par suite, un vaincu qui s’efforcera, par des moyens qualifiés « politiques » d’éluder les obligations qu’il aura dû consentir. Ce fait, Ortes ne le nie pas. Il n’y aurait, d’après lui, que des « suspensions de guerre ». Et, remarque-t-il, les souverains ne sont pas dupes de ce fait puisque, malgré les paix signées, ils conservent leurs armées..!. Il est du reste pour ie Prince deux seules alternatives : massacrer son voisin dans une guerre déclarée, ou le berner dans cette guerre sournoise et pleine d’embûches, qu'est la paix. Egorger pour n'être pas soi-même égorgé est une loi de nature *?.
C’est au nom de ces principes qu’Ortes — résidant alors à Vienne — prend parti pour la Maison d'Autriche dont il justifie les efforts tendant à éluder les conséquences du traité de Dresde.
On ie voit dans ses Réflexions sur les Mémoires de la Cour de Berlin, Ortes se pose en véritable disciple de Machiavel et justifie en fait la diplomatie séculaire de 14 République qui, faisant preuve tour à tour et suivant les circonstances, d'énergie, de temporisation ou de violence, sut toujours, presque jusqu’à la fin, parfaitement s’adapter aux événements et admirablement unir la force à la duperie pour réaliser ses vastes ambitions ou même ses simples desseins politiques.
1. — « Se si opponesse che con ciô le Paci sarebbero inutili, e non potrebbero chiamarsi che sospensioni di guerra, non si direbbe che quello che i Principi stessi comparvano esser vero col fatto. Giacchè seguite ancora le paci mantengono le Armate cosa che non farebbero se fossero persuasi esser le paci un affare di serietà. » Rifless. dimostr. (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f° 71 verso).
2. — « Per altro non fà torto ai sovrani il dire che sian costretti ad essere o omicidi del vicino colla guerra palese, o traditori di esso colla guerra tacita che si nomina pace. Questo poi è una conseguenza della condizione umana.. ed è giustificata dalle necessità di strozzare il compagno quando a giusta ragione, si teme di essere strozzato da lui. » Rifless. dimostra. (Op. varie autogr., Marciana, 1bid., fo 72 verso).
CONCLUSION
Tout au long des écrits qu'Ortes a consacrés aux choses de la Philosophie, de la Religion ou de la Politique, à côté de productions qui furent parfois moins des ouvrages müûrement étudiés que des passe-temps agréables !, à côté de pures et subtiles discussions au plus démonstratives, si besoin était, de la virtuosité de son esprit, on trouve des aperçus originaux, exposés en de solides raisonnements. Certaines de ses démonstrations sur la Vérité de l'Histoire par exemple, et nombre d’observations sur le Calcul de la Valeur des Opinions, des Plaisirs et des Douleurs, sont caractéristiques à cet égard. Même dans ses traités plus spéculatifs, dans les Sciences Utiles et Agréables entre autres, on rencontre des théories ingénieuses et vraies sur le mécanisme de l’acquisition des connaissances, notamment, ou sur le rôle de l’Intelligence et de l’'Imagination. Ses Réflexions sur le Langage, dont il fait une minutieuse étude critique, sont loin d’être sans intérêt, si les conclusions auxquelles il aboutit demeurent par trop discutables. Même logique, même ardeur de discussion, dans les Considérations du Philosophe Européen, sur la vie en société, dont il décrit le processus avec précision et netteté; même volonté tenace dans l’amoncellement d'arguments et de raisons qu’il échafaude pour justifier la participation politique prétendue nécessaire de la Religion au Gouvernement, qu’il rachète, du reste, par de hardies conceptions sociales qu’au nom de principes philosophiques les plus élevés, il ne craint pas, le premier, du moins à Venise, d’énoncer et de défendre. Il n’est pas jusqu’en diplomatie où il ne nous apparaisse singulièrement moderne. avec sa théorie de la duplicité indispensable... Sans doute il pourrait malaisément supporter un parallèle avec nos Philosophes des
1. — Voir Supra (chap. I, p. 40, n. 3), ce qu’il dit au sujet de son Calcul sur la Valeur des Opinions.
XVI et xvItr siècles dont nombre de ses idées heurtaient les systèmes et les tendances. Mais on ne peut méconnaître, ni ne pas admirer, la conscience Scrupuleuse de ses déductions, qui, à l’occasion, le rapprochèrent singulièrement de nos Encyclopédistes dans un élan généreux d'émancipation et de solidarité humaines.