‹ Giammaria Ortes Un Vénitien du SettecentoChapitre 83 sur 197 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

3. — Alcuni Sonetti, Son. IX (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 249 recto). Voir encore : Son. XXVIII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 253 verso, 1° tiercet).

4, — Alcuni Sonetti, Son. VI (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 248 verso). Il disait aussi au Sonnet XXXVIII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 255 verso) :

Mostrati in faccia à lei trista e smarrita E colla tua fosca sembianza il rio Stato in ch’io son lontan da lei le addita.

tellement troublé qu'il lui enlève toute énergie, le dé tourne de toute activité :

«E si conosce agli atti sconsi e lenti Che ogni spirto ogni senso Amor m’à tolto » ‘.

C’est d’ailleurs 1à le thème de ses vers : il accepte la {oi souveraine, toute de tristesse, de son cruel vainqueur :

« So che di quanto io soffro à Amor crudele La sovrumana universal cagione.

So che le dure leggi ei solo impone

Che il mio povero cor sparger di fiele »*?.

Dans l'excès de sa passion, il demeure prostré dans une sorte d’atonie :

« E l’alma innamorata si displica Dal legame de’ sensi infermi e servi E assorta nel desio di possedervi Obblia gli uffici della vita amica » :.

ou bien il est en proie à une sombre désespérance :

« Star condannato in questo fondo oscuro Oppresso da rancore e da tristezea !

Legato il collo come fiera a un muro

Che insensato non mode o anch’ei mi sprezea ! »4.

A l’occasion cependant son amour lui inspire des accents qui ne manquent ni d'expression ni de force, no-

1. — Alcuni Sonetti, Son. VI (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 248 verso).

2. — Alcuni Sonetti, Son. VII (Op. var. autogr., Marciana, ibid. fo 248 verso). Il reprend cette idée au Sonnet XXXVII (Op. var. autogr. Marciana, ibid., fo 255 verso) :

E mi costringe il mio fato inumano A bramar — col vietarmi esser presente — D’esser più che non son da lei lontano.

3. — Alcuni Sonetti, Son. XI (Op. var. autogr. Marciana, ibid., fo 249 verso). Au Sonnet XIV (Ibidem, f° 250 verso), il dit également :

Io stordito rimango, e il mio Signore Giusto mi sembra io mi conosco ingrato E tornano i miei voti in mio rossore.

4, — Alcuni Sonetti, Son. XV (Op. var. autogr., Marciana, ibid.,

fo 250 verso).

tamment dans un Sonnet qui mériterait d’être cité en entier :

« S’io l’amo il ciel mi fulmini e punisca,

E l’aere m'avveleni, e il suol m'’ingoi ;

S’io l’amo il balenar m'incenerisca

Fuimine vie peggior degli occhi suoi » :.

Ce n’est pas du reste qu’il n’accepte bien, à la rigueur, un sort si douloureux, mais il voudrait que le bonheur espéré en fût enfin la rançon :

« E ben di quei martori acerbi e rei Il famelico impresso avido dente Sù queste carni misere torrei

« Purchè gestasse il nuoto mio dolente Stato un germoglio di pietade in lei Facile precursor d’'amor nascente »*.

A vrai dire il n’est point absolument sans espoir. Non pas qu’il soit dupe d’un ridicule sentiment de fatuité, mais par raisonnement..et illusion généreuse. Pour lui, en effet, comme pour Stendhal plus tard, la beauté n’est en somme que l’expresson du caractère, c’est-à-dire des plus nobles qualités morales. La cruauté, le dédain ne sauraient donc s’allier à la grâce divine de celle qu’il chérit :

« Come potrebber sù quel volto il regno Tener le Grazie a beltà somma vestita E albergar sù quel cor fierezza e sdegno ? »*.

D'ailleurs, remarque-t-il non sans ingénuité, il ne devrait pas en être autrement, puisque la ténacité doit, en toutes choses, trouver son équitable récompense :

«Se di lungo servir s’ottien mercede, E se pietà ne’ Numi non disdice

1. — Alcuni Sonetti, Son. XVIII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 251 recto).

2. — Alcuni Sonetti, Son. XXXII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 254 verso).

3. — Alcuni Sonetti, Son. VII (Op. varie autogr., Marciana, ibid., fo 248 verso).

Amor perchè da un suddito infelice Merce e pietade semmpre invan si chiede ? »!

En attendant de l'obtenir, il vit résigné et dolent devant l'indifférence à laquelle il se heurte ?, connaît toutes les affres de l’amour incertain et même de la jalousie :

« Nodrir in sen di gelosia l’impuro Angue che mi divora e il cor mi sprezea ! »°

Et cette jalousie se conçoit d'autant mieux qu’il compte, malgré tout, des jours heureux dans son amour, évoqués avec un réel bonheur d’expression :

« Dal mio pensier non usciran giammai Quei fortunati placidi momenti

Che seco lunge da profane genti

In compagnia d’amor solo passai.

1, — Alcuni Sonetti, Son. VIII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 249 recto).

2. — C’est ce qu’il explique dans un beau Sonnet : Spiego l’insegna orribile ed oscura Per anni eterni logora non anco Morte scarna nud'’ossa il petto e il fianco Ministro inesorabil di natura.

E il pallido nocchier per l’onda impura Del paludoso stagno antico e bianco Spinge la barca a remiger non stanco E il reclamar de’ miseri non cura

Vedo chi tanto adoro ahi ! troppo presa Da tai mostri di vista ai quali oppone Lieve schermo di forze in sua difesa.

E di più sordo aï voti e alla ragione

Trovo il destin, che la saetta tesa

Mentre il mio gli offro, al di lei sen dispone. Alcuni Sonetti, Son. XXXIII (Op. var. autogr., Marciana, ibid. fo 255 recto).

3. — Alcuni Sonetti, Son. XV (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 250 verso). C’est ce sentiment de jalousie qu’il exprime dans un autre Sonnet :

M’empie di gelosia freddo sospetto E contro lei di sdegno ardo e deliro Fingo sprezzarla e il cor mi trema in petto E torno à idolatrarla e me ne adiro.

Son. XVI (Op. var. autogr., Marciana, 1bid., fo 258 recto).

« E quanto in essa di virtù trovai Mi stà sul cor à saggi accorti accenti Le pudiche proteste ed innocenti E il muto favellar de’ vivi rai. >»!

On conçoit que son destin lui semble particulièrement cruel, et justifie les vers désolés dans lesquels il exhale son infortune :

< In un Mar di sciagure à giorni io Mmeno Stretto fra à lacci onde m'avvolte amore Senea sperar che cangi di tenore

Il mio destin par un momento almeno » *.

Evidemment, il mérite un peu cette infortune, car l'amour, surtout pour lui, est une faiblesse blâmable, qu’on aura quelque raison de lui reprocher, ce qu’il note avec une psychologie très fine :

« Io so che il volgo accusator severo

De’ lievi altrui piu che de’ gravi errori

Mi taccia d’uomo debole e leggero

Quasi io mi perda in femminili amori » *.

Aussi s’est-il prudemment efforcé d'y échapper. Hélas ! c'était tomber de Charybde en Scylla. Et pour éviter d'autres dangers plus graves :

« E gia tra crgoglio, ira e avarizia involto Era vicino a inferocire il cuore » “.

a-t-il cru préférable de revenir à l’Amour… Un amour, il est vrai hautement spirituel comme il convient à un sage. C’est là particularité sur laquelle revient Ortes soucieux, on le comprend, de la bien préciser :

1. — Alcuni Sonetti, Son. XXXV (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 258 recto).

2. — Alcuni Sonetti, Son. XVII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 251 recto).

3. — Alcuni Sonetti, Son. XI (Op. var. autogr., Marciana, 5bid., fo 251 verso).

4. — Alcuni Sonetti, Son. XXI (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 252 recto).

« Di tal tempre à l'Amor che stammi in seno E con si rara e inusitata legge

In me Madonna accortamente il regge Ch'io ne son pago e son felice appieno.

« Anzi con tal piacer puro e verace L’intelletto previene e il fa si caro Che quel de’ sensi al paragon mi spiace » !.

Cet amour convenait au surplus à la perfection morale de celle qui avait su l’inspirer, et dont il nous fait la plus flatteuse description :

« Saggia semplicità ne’ scarti detti Cortesia ne’ bei modi ed anno stanea Nel cor sinceri sentimenti e schietti

< Ma quel che in essa ogni altro pregio avanza E’ una ben salda ne’ composti affetti — Rara in volubil Donna — alta costanza » ?.

Ce n’est point que ses dons physiques le cédassent en rien à ces rares qualités. Un Sonnet, de belle venue, nous renseigne pleinement à cet égard :

«Donna il candor che vi si ammira in viso L’ostro del labbro e de’ bei occhi il nero Son della luce à rai ciascun nel vero Primitico color franto e diviso.

« E il gentil vezzo, il molle sguardo, il riso Le grazie, il brio del portamento altero

Son pur fantasmi dell altrui pensiero

Nel proprio immaginar piû intento e fiso»s.

1. — Alcuni Sonetti, Son. XXIII (Op. var. autogr., -ciace, ibid., f° 252 verso).

2. — Alcuni Sonetti, Son. XXV (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 253 recto).

3. — Alcuni Sonetti, Son. XXXIX (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 256 recto). Cf. encore les Sonnets XXIV (ibid. fo 252 verso), XXVII (ibid., f° 253 verso) où il chante les qualités physiques de son amante. Le Sonnet XXVI (ibid. fo 253 recto) est d’une belle inspiration.

IIL.— Ces citations — que l’on pourrait encore multiplier — démontrent, contrairement aux critiques de Lampertico :, que l’amour d’Ortes ne procédait pas « comme un syllogisme, de ses études scientifiques ». C’est un amour timide, réservé et discret, n’ayant rien de commun avec les passades sentimentales si courantes à Venise : il correspond bien au caractère d’Ortes. Il importait de mettre en lumière, dans sa pure spiritualité, de préciser la nature réelle de cet amour tardif chez un homme tout pénétré de sciences exactes.

Ce n’est pas dire, cependant, que la tendance scientifique — nous le savons, très marquée dans la Littérature du Seitecento — ait, même un moment, disparu chez Ortes devant le sentiment nouveau qui l’envahissait. Si son amour, en effet, n’est pas une simple manifestation de sa culture scientifique, cette culture n’en trouve pas moins largement son expression dans certains de ses Sonnets, celui par exemple, d’une noble inspiration, où il parle des Lois de la Nature :

« O vana Mmente Mia, che fai tua cura L’investigar le stabili ed eterne

Leggi motrici che adoprar si scerne Nell’ opere sue geometra Natura.

e< Tu sai comme una Massa inerte e osCura Tratta e respinta ognor in guise alterne Formi e strugga ogni Essenza e la governe Onde cosa mortal passa e non dura.

« E sai pur come alternamente scende E sale il mar, che a Cintia su esso impressa Innamorato in sen si spigne e tende.

« E come tratta ai corpi vi si oppressa La luce e vari di color li rende Pel vario quardo ond’' à franta e riflessa » ?.

1. — LAMPERTICO, Giam. Ortes e la Scienza econ. al suo tempo, p. 36.

2. — Alcuni Sonetti, Son. XL (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 258 verso).

ou cet autre, de haute allure, dans lequel, amende honorable insigne chez un homme tel que lui, il contraint la Science à s’incliner devant l'Amour :

«Vana mia mente, alfin cogliti a questi Santi lumi d'Amor, e quindi apprendi Quanto a saper di meglio e più ti resti»*.

Même tendance dans le Sonnet, daté de 1745, et dédié à une cantatrice qui n’était pas belle, où il célèbre l’Harmonie :

« O divin armonia ! Tu gli elementi In dolce nodo d'union sostieni

E in più guise mescendoli li tieni Legati in piante, lapidi e viventi.

« Tu moderi dell’ alma i sentimenti Stimoli à tardi, i tropno ardenti affreni Tu dal duolo il piacer derivi e meni Col moto che ne’ semi eccisi o allenti » °.

De l’idée scientifique, il est naturel de rapprocher l’idée philosophique. même en poésie. C’est la matière d’un Sonnet où Ortes chante le prétendu âge d’or dans les couvents et les monastères, ce qui provoque cette remarque ironique de Lampertico : que n’avait-il ces idées quand il quitta les Camaldules ! ÿ. Quoi qu’il en soit, le Sonnet en question n’est pas sans qualité :

« Dicon che nell’ antica età di pria V'avesse un uso invero aureo e giocondo, Che la dovizia ond’era il suol fecondo Egualmente d’ogn'un fosse in balia.

1. — Alcuni Sonetti, Son. XLI (On. var. autogr., Marciana ibid, fo 259 recto). De ce Sonnet, il convient de rapprocher celui qu’il dédia « à une fillette » où il note la supériorité de la femme : Son. L (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 259 verso).

2. — Ailcuni Sonetti, Son. non numéroté (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 259 verso).

3. — « Non si direbbero versi di chi ha tanto scrupoleggiato sulla validità della sua professione. » <Giam. Ortes e la Scienza econ. al suo tempo, p. 111).

« Ma il finger questo e solita follia Di vate poco esperto e assai facondo Sempre vi fù, sempre regnô nel mondo Rapacità, avarizia, e tirannia > :.

IV.— Indépendamment de leurs qualités psychologiques, on ne saurait refuser à ces Sonnets maintes qualités de style, des expressions et des idées heureuses, quand par exemple Ortes, désenchanté, marque sa défiance pour le Destin en un quatrain où tous les mots portent, expressifs et justes :

« Tardo, labile, scarso, incerto e breve Di fortuna il favor tra noi s’ottiene, E pit travagli tollerar conviene

A chi con sua viltà poscia il ricerve » ?.

Comment ne pas retenir la joliesse de son apostrophe à une Nymphe, qui n’est guère sans doute qu’un marivaudage, mais si gracieusement délicat :

« Ben ne’ tuoi rai o Ninfa pergoletta

In codesti luccenti e neri rai

Prepara Amor di quante fece mai

Cred’ io la più leggiadra sua vendetta »:.

1. — Alcuni Sonetti, Son. XLV (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 257 recto). À côté de ces Sonnets dont l'Amour est le thème, il en est d’autres, au Manuscrit de la Marciana, comme celui écrit en 1746 à l’occasion de l’arrivée d’un Procurateur : Sonnet non numéroté (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 260 recto) ; celui dédié à deux Nonnes, ses cousines, en 1738 : Sonnet XLVIII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 257 verso) ; celui composé à l’occasion de la présence des jeunes Princes de la Maison d’Este à un théâtre de Marionnettes en 1746 : Sonnet non numéroté (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 260 recto) ; ceux composés à la mort d’un ami en 1747 : Sonnet non numéroté (Op. varie autogr., Marciana, 1bid., f° 260 verso) ; pour une Nonne dont la tante était moribonde : Sonnet non numéroté (Op. varie autogr., Marciana, {bid.), ou pour Francesco Zanotti en lui envoyant un ouvrage en 1744 : Son. XLIX précit. (Op. varie autogr., Marciana, ibid., f° 262 recto).

2. — Alcuni Sonetti, Son. XLIII (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 256 verso).

3. — Alcuni Sonetti, Son. non numéroté (Op. var. autogr., Marciana, ibid., f° 259 recto).

Et quelle douce ironie pour demander grâce de son amour indiscret :

« Chiedo un rigor tanto minor sol quanto Basti a salvar la vostra dignitate

« Dell’ ire vostre usar le grandi imprese Bella nemica mia non ben conviene Contro chi è vinto e più non à difese »!.

Il sait encore, d’aimable façon, énoncer des maximes de sagesse lorsqu'il constate, notamment, que la fortune des uns ne saurait être un remède aux malheurs des autres :

« Che il veder altri con mani impedite Non scioglie ceppi e libertà non rende >» ?.

V.— Que penser des Sonnets @’Ortes ? Il faut reconnaître que Lampertico n’avait pas absolument tort de les juger « pénibles >» dans leur ensemble. Ils sont loin toutefois de « déchirer les oreilles italiennes », et ne méritent pas d’être rabaissés au rang des élucubrations de Chiari:. Ils ne sont pas non plus extravagants de conception, ni de style exagérément contourné 4 On ne pourrait le soutenir sans injustice, et l’équité doit être de rigueur dans la critique plus qu’en toute autre matière.

Les Treni de Jérémie et les Sonnets permettent, malgré tout, de juger la valeur poétique d’'Ortes.

Tout d’abord il importe de noter que dans cette première moitié du Settecento, où Ortes, nous le savons‘, à écrit tous ses vers, l’Europe est un vaste désert poétique. L’excès de mathématiques et d’abstraction à tué la poésie, Les méthodes analytiques « engourdissent, selon l’ex-

1. — Alcuni Sonetti, Son. X (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 249 verso).

2. — Alcuni Sonetti, Son. I (Op. varie. autogr., Marciana, ibid., fo 247 recto).

3. — LAMPERTICO, Giam. Orles e la Scienza econ. al suo tempo, p. 36.

4, — LAMPERTICO, OUT. Cité, p. 34.

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