Supra, p. 210, n
pression de Vico, tout ce qu’il y a de généreux dans la meilleure poésie »!. L’Italie, en effet, ne connaît guère que le mélodrame de Metastasio ; en France, Corneille et Molière n’ont pas de successsurs ; en Espagne, le drame, où se manifesta l'esprit national, n’est plus, et règnent le rationalisme et l’imitation des Français ; l'Angleterre à oublié Shakespeare, et l'Allemagne en est réduite à l’imitation néo-classique. Plus de poésie nouvelle. Bien au contraire les philosophes proscrivent la faculté d’imaginer, mère de toutes les erreurs.
N'oublions pas d’autre part qu’Ortes appartenait essentiellement à cette génération de penseurs pour qui les efforts du raisonnement doivent l'emporter sur les créations imaginatives. Il pouvait donc malaisément se libérer de l’emprise rigide de sa formation scientifique pour réaliser les pensers riants qui sont l’âme de la poésie. Il le reconnaît et l’avoue du reste dans son Avis au Lecteur’. On comprend par suite qu’il ait été parfois gêné par l’argument poétique, si loin de ses connaissances précises et rigoureuses, et qu’il nous apparaisse plus apte à sentir le beau pour en dégager les lois et les rapports qu’à l’exposer et le chanter.
Sans doute ses vers ne peuvent supporter la comparaison avec les poésies de Métastasio qui célébrait indistinctement les spectacles champêtres, la beauté des femmes, les amours, les colères, les jalousies, et savait adoucir les images les plus solennelles de joliesses aimables, vives et colorées.
Il n’a pas davantage le tempérament lyrique d’un Algarotti ou d’un Frugoni, et, pour l’inspirer, il faut, certes, plus qu’un fait ou qu’un souvenir. Mais s’il n’eut pas le sens instinctif du vers, il sut, du moins, exprimer avec force et précision, souvent même avec élégance, l’idée
1. — Voir B.CRoCE, La Filos. di G. B. Vico (Traduct. H. Buriot-Darsiles et G. Bourgin), XIX, Vico contre les tendances de la culture de son époque, p. 252.
2. — « …quando...io era in caso di usare più della mia immaginazione che del mio intelletto. » Alcuni Sonetti, Avviso al Lettore (Op. var. autogr., Marciana, ibid., fo 247 recto).
poétique qui, à l’occasion, le hanta et faire preuve aussi d’une fantaisie vive, d’un esprit tendre, d’une sensibilité docile aux émotions généreuses, toutes qualités qui se retrouvent sous une forme parfois heureuse dans les Lamentations du prophète Jérémie pleurant les malheurs de sa Patrie, comme dans ses Sonnets, où, meurtri et résigné, il dépeint son infortune amoureuse... Il n’est pas en somme inférieur à la plupart des poètes de son temps.
III. — L’ESSAI SUR LA PHILOSOPHIE DES ANCIENS EXPOSÉ EN VERS POUR LA MUSIQUE
L’Essai sur la Philosophie des Anciens exposé en vers pour la Musique : parut à Venise en 1757, mais, d’après les annotations ou rectifications marginales d’Ortes, dans une forme assez sensiblement différente du manuscrit ?. Il comprend trois parties, terminées, chacune, par une Conclusion :.
1. — Saggio della Filosofia degli Antichi esposto in versi per Musica. Venise, Giamb. Pasquali MDCCLVII. Le volume conservé à la Marciana comprend trois exemplaires de l'ouvrage. On trouve à la p. 54, dernier feuillet de l’exemplaire, écrite de la main d’Ortes et signée par lui, la mention suivante : « Il ms in fine era segnato, In Venezia in Dicembre 1746. E involto in mia virtù m’ascondo altrui. Ortes. » Bien que d’argument philosophique, nous avons cru devoir classer cet Essai dans la partie littéraire de notre travail, parce qu’écrit en vers.
2. — Ily a d’abord une longue adjonction manuscrite à l’Avertissement, p. 3, 4, 5. Dans l’impression, de nombreuses modification ont été apportées au manuscrit et Ortes les relève avec soin : par exemple, p. 11, Ode a été substitué à Inno I; p. 13, Recitativo à Lezione I ; p. 15, Epodo à Inno II ; p. 27 et 44, Epodo également à Inno ; p. 37, Ode à Inno II ; p. 40, Preghiere à Preci ; p. 47, Aria e Coro à Responsorio ; p. 50, Ode à Cantico. Indépendamment de ces corrections de détail, Ortes a relevé et noté dans l’ouvrage imprimé de nombreuses différences de texte avec le manuscrit, par exemple : 2 vers changés p, 13, et 4 D'idr=tivers D. 1765%3%D 18 22D: 21:01 D 25:10: 6351) 1DD2: L'ouvrage porte également, toujours de la main d’Ortes, du moins pour le premier exemplaire, des corrections nombreuses, notamment : p. 17, 19, 21, 26, 33, 52, et quelques-unes très importantes p. 22, 23, 27, 50, 51, 53.
3. — P. 24 pour la 1'* partie; p. 40, pour la seconde ; p. 53, pour la troisième.
Dans l'Avertissement qui précède le traité, Ortes reproche à ses contemporains de ne pas s’en tenir, dans l'étude des Arts aussi bien que des Sciences, à la nature qui devrait être l’unique modèle, Ils ont, au contraire, la tendance à recourir à ce que d’autres, avant eux, ont pu penser, dire ou écrire. Ce serait là une cause certaine de diminution de la connaissance humaine', en même temps que la raison de la prédominance, admise d’une façon à peu près générale, des Anciens sur les Modernes. Contre cette double erreur, Ortes s'élève avec force. « Plus orgueilleux qu’envieux, je crois pouvoir être philosophe indépendamment de tout autre »?. Et il se déclare nettement hostile à la prétendue entremise nécessaire des Anciens pour acquérir des connaissances que seule une observation réfléchie permettra de se ménager *.
Il affirme de ia sorte, avec Descartes, Malebranche, et presque tous les cartésiens, sa croyance dans un progrès nécessaire de l'Humanité par la suite des temps. Et quelque injuste et aveugle qu’apparaisse parfois ce dédain des Anciens, on ne peut nier qu'il ait été favorable à la liberté philosophique qu’entravait par trop une dévotion exagérée comme une admiration excessive pour l’Antiquité. De cette tendance nouvelle est née la querelle des Anciens et des Modernes, et, au milieu de cette querelle, s’est développée la grande idée de la perfectibilité, dont Ortes se pose ainsi en partisan déclaré, et dont l’honneur revient incontestablement à la philosophie cartésienne et non à la philosophie du xvrrr‘ siècle .
1. — Saggio della Filos. degli Antichi, Avvertim. p. 3. Voir Supra, chap. I, p. 34 et n. 5.
2. — « Io per me più superbo che invidioso, crederô di poter esser filosofo indipendentemente da ogni altro ;… » Ibid., Avver-
tim, p. 4 Nous avons déjà noté cette tendance : Supra, p. 34 et aux notes.
3. — « E in ogni caso sarà sempre inutile, quando ancor non fosse malsicuro ricercar fra le tenebre dell’ Antichità con lusinghe induzioni, e per ritorto cammino quelle cognizioni che possono acquistarsi respirando solamente, guardando su quello che spontaneamente ci si presenta, e riflettando quando siamo stanchi di riposare. » Zbid., Avvertim., p. 5.
4. — FRANCISQUE BOUILLIER, Hist. de la Philos. cartés., t. I, chap. XXIII, Influence du Cartésianisme, p. 500. A
Voilà pourquoi cette philosophie des Anciens, tant respectée jadis — mais que déjà, nous le savons, Guido Grandi avait courageusement combattue! — ïil va la mettre en vers pour la musique, pour ainsi dire en chanson, afin de démontrer, sans la moindre arrière-pensée du reste de créer des systèmes nouveaux?, que les Anciens nous sont en réalité inférieurs, non point par défaut d'intelligence, mais parce que l'apport insensible des siècles permet aux hommes, chaque jour, de mieux juger, et, partant, de mieux concevoir *. Il fait plus qu’appliquer le sage conseil de Sidoïine Apollinaire : Legere cum reverencia antiquos et sine invidia recentes. Il s'affirme affranchi de l’indulgence coutumière dont on entourait à son époque — comme un peu à toutes les époques — les ouvrages du passé “. Les louanges, les jugements bienveillants qui d'ordinaire les accompagnent, ne le prédisposent point en leur faveur. Son esprit critique s'exerce impartial, dans toute sa rigueur, sans égard pour cette tendance générale à chercher dans l’œuvre ancienne, en raison du crédit dont elle bénéficie, un plaisir que l’on n’y trouve le plus souvent que parce qu’on l'espère.
Dans une telle disposition, on comprend le but de son Essai. Mais pour ménager à sa démonstration le caractère général qui lui doit donner toute sa valeur de critique rationnelle et méthodique, il imagina de la diviser en trois Parties. Dans la première il montre que nous