‹ Gianmaria Ortés: Économiste Vénitien 1713-1790Chapitre 141 sur 155 · SECTION II. — COURT PARALLÈLE ENTRE ORTES ET MALTHUS · texte numérisé non relu

SECTION II. — COURT PARALLÈLE ENTRE ORTES ET MALTHUS

On ne saurait parler de la population sans que la pensée se reporte vers Malthus, dont les lois connurent une prodigieuse célébrité. Le rapprochement est pour nous non seulement intéressant, mais encore indispensable afin de montrer tout ce que le pessimiste Anglais doit au Vénitien dont il a repris et complété les idées principales, pour en tirer la substance même de sa doctrine.

Une première similitude ne manque pas de frapper l'esprit quand. on compare les Riflessioni à l'Essai du principe de la population : l'énoncé de la loi de l'accroissement géométrique de la population. Sans doute, Malthus a complété cette première règle d’une seconde, celle de l'accroissement arithmétique de la production; mais Ortes, lui aussi, a noté que la production, contrairement à la population, est assez étroitement limitée. S'il n’est pas allé jusqu'à énoncer une lot nouvelle, c’est qu'il a compris, malgré sa tendance à tout mettre en formule, que la précision mathématique courait là grand risque d’être méconnue, l'accroissement des produits dépendant non seulement de la population elle-même, mais

1, Riflessioni.…, chap. XXXI (CusroDr, tbid., p. 233 et 234). — Ortes avait déjà noté dans son Économie nationale la tendance des hommes à se rassembler dans certains lieux plutôt que dans d’autres (cf. liv. III, chap. I) (CuSroDt, p. m., tom. XXI, p. 215 et suiv.).

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encore de nombreuses autrès causes. naturelles. La prudente réserve dans laquelle il s’est cantonné n'implique donc pas qu'il ait vu le problème moins complètement que Malthus.

En se basant sur cette seule énonciation commune d’une loi originale, certains auront peut-être la tendance à objecter que le clergyman et le camaldule se sont fortuitement rencontrés sur le même point de la dynamique de la population. Il arrive en effet que des idées imprécises et comme éparses se trouvent brusquement révélées et enseignées dans des lieux fort éloignés, par des hommes de race différente, qui ne.se connaissent point ou même s’ignorent. Ce serait en somme par une pure coïncidence que des idées nouvelles personnelles à chacun d’eux et semblables entre elles se trouveraient à un moment donné exposées. Et l’on pourrait étayer un tel raisonnement, pour le cas qui nous occupe, sur des préoccupations de l’ époque propres à préparer cette découverte, telles que les dénombrements de la Suède, les tables de Wargentin, les recherches de Süssmileh :, les calculs d’Euler, ou des événements contemporains comme la multiplication extraordinaire des colons émancipés des États-Unis.

Certes, l'explication n’est pas inadmissible, et la repousser a priori serait imprudent. Mais nous apportons plus qu’une simple affirmation de l'influence profonde de Ortes sur Malthus; nous présentons un faisceau d'éléments d'appréciation, clairement démonstratif de l’insuffisante justification, par la théorie des productions concomitantes, des nombreux Tapports que l’on relève entre eux.

a) D'abord, — et indépendamment de la particularité singulière qu'offre la prétendue rencontre fortuite de deux esprits si divers sur une loi géométrique touchant une question aussi

L'Ordre divin dans les mouvements de la population.….Berlin, 1740.

. étrangère à la mathématique, — une remarque préliminaire qui ne laisse pas d’être troublante s’impose : le rapprochement des dates où parurent les ouvrages respectifs des deux auteurs.

La force d’argumentation de la théorie de la coïncidence, défendue par d'excellents esprits !, réside précisément dans le fait de la concomitance, ou tout au moins de la quasi-concomitance de la découverte de la loi énoncée. Or, à ce point de vue on ne peut démier qu’un laps de temps considérable — plus de vingt années — sépare la composition des Riflessioni de la publication de l’Essai sur le principe de la population ?. Sans doute, les Riflessioni, écrites en 1775 et refaites en 1785 — comme Malthus reprit et acheva son Essai.en 1817 — ne furent publiées qu’en 1790. Mais il est incontestable que les amis de Ortes, comme il arrivait pour tous ses ouvrages, connurent avant leur publication même ces théories curieuses, sinon absolument et complètement nouvelles 5. Cette élite intellectuelle à laquelle, nous le savons, il soumettait ses écrits, les a sans aucun doute discutées, et ses adversaires n'ont pas manqué de les critiquer. I1 y a donc bien une présomption première singulièrement forte pour que Malthus n’ait pas tout ignoré des idées du Vénitien. Cela est d'autant plus admis-

sible que les rapports entre les penseurs italiens, français et .

anglais, surtout en matière économique ou ethnique, étaient

très fréquents au xvirre siècle. Ortes, notamment, bien qu'il né fît rien dans ce but, surtout parce qu’il haïssait l'Angleterre protestante 4, n’était pas un inconnu pour les intellectuels

1. PECCH10, Séoria dell Econ. polit., trad. Gallois, p.262; WOLLOSKkI, De l'Economie politiqueen Italie (Journ.des Économistes, 15 déc. 1858).

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