Le numéraire n'est pas la richesse
Le numéraire est étroitement uni aux biens, mais il ne constitue pas une richesse propre. Qu'est-ce que cela signifie : être riche? Ce n’est pas posséder de l’or ou de l'argent. C'est avoir un bon logement, des vêtements chauds, de la nourriture et d’excellent vin. C’est avoir l’abondance des biens à consommer personnellement ou à donner à consommer aux autres. Le numéraire, dans ces conditions, apparaît donc
nettement comme le signe de la richesse, sans plus #, la «commune mesure » dont parlent Aristote, saint Thomas d'Aquin,
Tr. « Postochè in una nazione il danaro scorresse più veloce che in un’altra, o scorresse in quella per due volte scorrendo in questa per una, converrebbe dire che lo stesso cibo, lo stesso vestito o mobile che fosse quivi digerito o logorato in un anno, fosse qui digerito © logorato in due.» (Cusropi, 2bid., p. 317, in fine, et 318, princip.)
2. Supposons, par exemple, un fabricant dans les mains duquel circulent 100,000 livres par an, représentatives du travail par lui fourni. Son bénéfice net, sa rente personnelle, 10,000 divres par hypothèse, constituera seule l’alternance. Le surplus «alternera » le mouvement du numéraire chez ceux qui ont contribué à la fabrication ou à la qualification des produits, et auxquels les 90,000 livres restantes iront effectivement.
RACE le ricchezze vere e reali non potran riconoscersi che in questi beni permutati e consumabih, e il danaro preso per segno di tali beni…. non potrà mai prendersi che per segno della ricchezza, e non mai per la ricchezza medesima. » (Econ. nazion., liv. VI, chap. IX) (Cusroni, ibid., p. 322). — Ortes reprend ainsi l’affirmation de Boisguilbert — pour qui l'argent n'était pas «un bien de lui-même» — et partage l'opinion des Napolitains, Filangieri, Galiani notamment (part. I, chap. I, 1, supra, p. 16, notes 2 et 4.
Buridan…. Cela est si vrai, que le numéraire peut manquer sans entrainer la disparition de la richesse. Prendre en un mot le numéraire pour les biens, c’est confondre l'équivalent avec la chose équivalue. La richesse réelle compète aux biens seuls, et le numéraire ne sera que la richesse apparente. Ortes, s’élevant contre l'erreur commise par nombre d'Économistes 1, — «l'illusion crysohédonique », ainsi qu’on l'appellera plus tard ?, — indique comme cause possible de cette confusion le fait que le numéraire, parce qu’il représente précisément les biens, les accompagne toujours étroitement, en sorte qu'il est difficile d’avoir des biens sans argent ni de l'argent sans biens #.
Problème. — L'argent n’est donc que l’image de la richesse. Pourquoi, s’il en est vraiment ainsi, les hommes le préfèrentils aux biens, richesse réelle? Ortes a vu la question et cherche à la résoudre.
L'argent présenterait sur les biens l’apparence favorable d'une possibilité d'échange infiniment plus grande. Quoique richesse imaginaire, en effet, il permettra de satisfaire tous nos besoins, tous nos caprices, toutes nos tendances, parce
1. Notamment par Locke, Montesquieu, Hume (Leté. in propos. . della Econ. nazion., lett. XL à Zenobi Cateni, 13 novembre 1784) (ŒUSTODI) pm, A XXIII, p. 2060). — Ortes reproche à tort à Genovesi la même erreur: cf. Tes di Econ. civ., part. II, chap. VIII, SVT (CUSTOPI, pm: tom. IX p.17)
2. NOVICOW, Gâspillages dans de sociétés modernes. Paris. 1804.
3.. Ce fut, en effet, une des caractéristiques de Ortes de placer la richesse nationale non point dans l’argent, mais, ce qui est tout différent, dans les biens réels et consommables. (Cf. notamment Dell’ Inger. del Govsrn. nel’ Econ. nazion.) (LAMPERTICO, op. cit. Append. V, p. 345). — A ce sujet, il écrivait un jour plaisamment à Cia : CORPS 10 credo che questa volta diranno (les Nouvellistes) di me che dopo più stravaganze da me dette in più luoghi finalmente son diventato pazzo del tutto, con asserire.. che il danaro non è gia ricchezza ma sola immaginazione di ricchezza. » (Lett. XLIII, de Venise, 29 janvier 1785) (CUSTODI, p. m.. tom. XXIV, p. 443).
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qu’équivalant à toutes les richesses réelles qui pourront satis*
faire ces tendances, ces caprices, ces besoins *. De plus, par sa conservation indéfinie, il perpétue cette faculté de jouissance que les biens réels ne pourraient assurer, parce qu'incommodes à réunir vu leur masse ou impossibles à conserver en raison de leur nature.
Telles sont les raisons qui feraient préférer l'argent aux biens, préférence illogique et injustifiée dans son principe, trop souvent cause d’une monstrueuse inégalité de répartition.
Cette richesse imaginaire que constitue l'argent ne pourrait toutefois l'emporter indéfiniment sur les biens. L'argent finira toujours par manquer, et qui le possédait sera dépouillé à la fois de la richesse imaginaire et de la richesse réelle. Voilà pourquoi, afin de maintenir leur puissance et leur grandeur première, les riches et les gouvernements devront, tôt ou tard, recourir aux emprunts qui permettront de sauver au moins l'apparence. Mais cette possibilité d’emprunter ne leur étant réservée que dans la mesure du crédit sauvegardé, Ortes d’énoncer cette définition satirique de l'emprunt d’État : « Le crédit du gouvernement quicontraste avec sa pauvreté 2». Aïnsi, la préférence de’ l'imaginaire, le
numéraire, au réel, les biens, apparaît comme forcément :
condamnée, et les Économistes qui s’attachent à soutenir le contraire seraient, au dire de Ortes, comparables, mais à rebours, aux alchimistes du Moyen-Age : ceux-ci s’acharnaient
à transformer la matière consommable en or, ceux-là s’obs-
1. Lett. in propos. della Econ. nazion., lett. XVII, à Zenobi Cateni, 20 novembre 1784 (CUSTODI, p. m., tom. XXITII pp. 276,277). — Voir encore lett. XIX, précit. (CuSroDpt, tom. XLIX, suppl, p. 78, 79; 80). |
2. Dell’ Inger. del Govern. nel’ Econ. nazion. (LAMPERTICO, op. cit., Append. V, p. 341). |
tinent à transformer l'or en substance consommable, deux fins également irréalisables !. Et Ortes, comparant les deux termes de l'équivalence, en déduit la loi générale : l'argent, équivalent des biens, sera utile tant qu’on l’appréciera exactement à la valeur de ces biens; il deviendra au contraire nuisible lorsque cet équilibre nécessaire se trouvera rompu ?.