‹ Gibier de Saint-LazareChapitre 10 sur 14 · MAISONS TOLÉRÉES · texte numérisé non relu

MAISONS TOLÉRÉES

Les femmes inscrites sur les contrôles de la prostitution se divisent en deux catégories : les isolées, ayant un domicile particulier, et les pensionnaires, séjournant dans les maisons dites « de tolérance ». Elles peuvent passer d'une catégorie à l'autre, mais, libres ou en maisons, elles restent toujours sous la dépendance d'une infinité d'exploiteurs.

Au centre de Paris, les maîtresses de tolérance se font appeler madame par leurs pensionnaires. Dans l'ancienne et la nouvelle banlieue, elles conservent encore le titre de maman maca (entremetteuse).

Aucune femme mariée ne peut tenir ou gérer une maison sans le consentement écrit de son mari; et ce consentement une fois donné, la préfecture de police ne connaît plus cet

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homme, qui devient alors le domestique de sa femme, car elle seule reste responsable des désordres pouvant se produire soit à l'intérieur, soit à l'extérieur de l'habitation par le fait des filles qu'elle loge ou reçoit passagèrement. Le livre de police est à son nom et mentionne ses devoirs professionnels, devoirs qui doivent être rigoureusement suivis, sous peine de fermeture immédiate de l'établissement. Il leur est surtout interdit de recevoir des mineurs, ainsi que les élèves des collèges, écoles nationales civiles et militaires en uniforme.

Parmi les époux de ces tenancières, plusieurs ont exercé des métiers nécessitant des aptitudes spéciales, tels que pour la gravure, la mécanique, l'horlogerie et le professorat. L'un d'eux, surpris de mon étonnement, me disait : « Ma femme gagne beaucoup d'argent et je pourrai doter mes filles. » Un second s'est vaillamment conduit à la défense héroïque de Châteaudun. Un troisième, ancien colporteur^ ne sachant ni lire ni écrire, a réalisé, par son intelligence et sa rouerie, une fortune prisant le million. C'était son mot. Il plaçait son orgueil à créer des maisons aussi bien à Paris qu'à l'étranger; il mourut à Anvers dans le plus beau de ces établissements, après s'être fait entourer d*un espalier de filles on costume de travail. « Elles sont toutes « au salon, » dit-il à sa femme. Et ce fut sa dernière phrase.

Très pou de maris se montrent dans les maisons exploitées par leur femme ; ils se lèvent vers midi , déjeunent et se rendent chez les

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fournisseurs. La lin de la journée s'écoule à jouer aux cartes et au billard. Ceux qui fréquentent les courses, les spectacles, les cirques et les concerts, s'occupent de placement de billets de théâtres, ou de commissions pour leurs confrères de province. La vie paresseuse et de plaisirs qu'ils mènent ne les empêche point de se retirer des affaires et d'aller vivre de leurs rentes à la campagne où leur origine n'étant pas connue, ils deviennent, grâce à la tolérance du suffrage universel, les premiers notables de l'endroit.

Les titulaires d'un livre do police sont toujours majeures et ne doivent pas plus se livrer à la prostitution que vivre maritalement, mais elles peuvent voir leurs amants dehors. Les propriétaires de tolérances avec estaminets emploient, pour nettoyer la salle, ouvrir et fermer les volets, mettre à la porte les ivrognes tapageurs, de grands, solides, vigoureux garçons, véritables Hercules qui, leur service officiel terminé, vont, la plupart, se reposer dans le lit de leur patronne.

Ii'exploitation d'un établissement toléré est rarement héréditaire, et la fille ne continue pas le honteux commerce de sa mère. Cependant, le cas s'est présenté : la femme d'un ingénieur qui voulait surveiller elle-même ses intérêts consentit à gérer une maison, le temps nécessaire au retour à la santé de sa mère, veuve, et en résidence à Alger. Élevée au couvent, elle exigeait de la déférence et certains égards des pensionnaires au nombre de trente.

Aucun homme n'avait le droit de lui parler le chapeau sur la lète. « Je suis une honnête femme ^ s'écriait-elle avec un air courroucé, et Ton m'insulte en restant couvert. » Elle n'admettait pas qu'en se mettant au service de la débauche, en commandant à ses trois bonnes de faire et défaire les lits, elle salissait ce titre d'honnête femme et qu'un beau matin elle pouvait, à la suite d'un délit de droit commun, se réveillera Saint-Lazare. Elle souffleta la sousmaîtresse qui, en lui faisant la révérence, l'avait ironiquement appelée : « Madame de la Bordelière ».

Plusieurs maîtresses de maisons jouent à la grande dame, elles ont hôtels, chevaux, voitures, et entretiennent des chanteurs légers dont la moralité n'est pas aussi claire que la voix. Elles abandonnent alors leurs tolérances aux soins de la sous-maîtresse, pour aller s'amuser dans les villes d'eaux et aux salons de jeux de Monte-Carlo.

A chaque semestre, le chef du service actif des mœurs remet au Préfet de police, avec le nombre des maisons dites de tolérance, le recensement de leurs pensionnaires.

Voici pour le département de la Seine le dernier résultat connu :

Paris possède 64 de ces maisons, dont 25 avec des estaminets; Boulogne, Courbevoie, Saint-Denis et Vincennes en comptent 8, ce qui forme un total de 72 tolérances.

En 1810, il on existait 180

Les partisans de leur suppression peuvent L^tre satisfaits, les maisons publiques se ferment ot cela au détriment de la santé publique.

Dans ces maisons figurent 750 pensionnaires, en les joignant aux i.lOO filles ayant un domicile particulier, et, aux 800 logées en garni, on trouve 2.6o0 vendeuses de joie régulièrement enrégimentées.

Sur ces 2.6S0 femmes actives on en compte 106 âgées de 50 à 60 ans, 30 de 60 à 70, 145 mariées, 32 veuves et 120 mineures.

Le chiffre des filles inscrites était :

En 1810, de 1.500

Il est aujourd'hui réduit à 2.650.

Le recrutement des femmes pour les tolérances n'existe pas à Paris; elles vont s'offrir dans celles qui leur conviennent le mieux; cependant on a vu des maîtresses de maisons se tenir aux abords du dispensaire et racoler des filles en état de vagabondage. Ce fait a lieu quand les pensionnaires, trop peu rétribuées,

font défaut aux établissements installés sur les anciens boulevards extérieurs.

A Tinté rieur de la capitale, les titulaires de tolérance n'ont jamais besoin de faire des démarches pour avoir du personnel. Comme on gagne de l'argent chez elles, les tilles s'y rendent continuellement. Il n'en est pas de même en province où les tolérances manquent souvent de sujets présentables, ce qui oblige les tenanciers à faire ce qu'on appelle : la remonte. Après avoir consulté \ Annuaire spécial aux maisons de société, dans lequel se trouve par ordre alphabétique la nomenclature des villes de France et de l'étranger avec leur population flottante et sédentaire, ils se mettent en route, et ramènent de Belgique, de Hollande, de Suisse, d'Italie et d'Espagne des filles rencontrées dans les brasseries, les bureaux de placement, et c'est ce qui donne naissance aux différents articles publiés dans la Presse, sous la rubrique : Traite des blanches.

Etranges filles que ces pensionnaires. Jolies, laides, bêles, spirituelles, toutes ont leur minute de folie et de désespoir ; elles passent simultanément du rire aux larmes, des menaces aux caresses. Si on écoute leurs confidences, elles imputent à la fatalité la cause de leur premier abandon, et pour mieux exciter la pitié des clients, elles renouvellent cette éternelle et vieille histoire de filles séduites. Aucune n'était née pour ce genre de vie et c'est par besoin qu'elles exercent ce répugnant métier. La corruption morale est rarement

complète, car dans leur chambre particulière, nue, délabrée, se trouvent des objets de piété, des fleurs desséchées, souvenirs du pays, et des livres honnêtement écrits. J'y ai vu VAbbé Vonstantin, de Ludovic Ilalévy ; les Amours d'un Interne, de Jules Claretie ; Sans Famille, cette perle d'Hector Malot ; les Femmes au Cœur d'or, d'Eugène Moret.

La plupart de ces filles sont superstitieuses à Texcès. Je me souviens d'une, nommée Cuivre, arrêtée pour ivresse et outrage aux agents. Extraite du Dépôt par un jeune garde de Paris, qui devait la conduire au petit Parquet, elle persuada à ce militaire qu'il fallait se rendre à la 10' Chambre correctionnelle, où elle était attendue.

On chercha le dossier introuvable et le Président donna Tordre d'amener la fille Cuivre au service de sûreté, afin d y fournir des explications. Elle me débita ce qui suit avec sangfroid et conviction :

« J'ai reçu mon assignation et je dois compa- » raître devant mes juges, demain vendredi 13 ; » comme je redoute les funestes conséquences » de cette date toujours néfaste pour moi; » faites-moi, je vous en prie, juger aujour- » d'hui ou samedi 14, car demain je serais cer- » tainement condamnée à la prison. »

En dehors du quantième 13, si redouté et du vendredi fatal, les filles en maisons conservent la plus grande confiance dans les cartes qui, pour elles, ne mentent jamais ; aussi, les interrogent-elles à tout propos. Les as devien-

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nent des clients, les trèfles, des messagers de recettes, et le valet de pique, l'inspecteur des mœurs, muni des clés de Saint-Lazare, dont il ne manque pas de faire usage. C'est donc un avertissement certain d'une incarcération prochaine. Si la journée est mauvaise, le soir, elles cherchent à deviner ce que sera celle du lendemain, en jetant sur le sol une pièce de monnaie. Le côté pile représente le chagrin, le côté face la réussite.

Ces mercenaires de la prostitution officielle, malgré Tabsence de désirs physiques, sont en contact perpétuel avec les hommes, et n'ayant que la joie des autres pour vivre, elles se soumettent à un travail absolument mécanique.

Aux environs des casernes, comme celles de Grenelle, les jours de presse, elles fonctionnent à la série ; chaque soldat moyennant cinquante centimes reçoit un numéro d'ordre.

Dans les quartiers excentriques : à Montrouge, aux Deux-Moulins, à Charonne, le prix varie de un à cinq francs, selon rimportemce, le luxe de la maison.

Les pensionnaires, habillées de diverses couleurs, ont la poitrine et les bras nus. Sur le maillot se noue le petit jupon court s'arrêtant à la naissance des jambes. Rebut du centre de Paris et presque toutes se livrant à l'intempérance, ces femmes, âgées de 30 à 40 ans, guettent l'arrivée des clients composés d'ouvriers et de rôdeurs. Si, par hasard, deux ou trois personnes ayant une mise convenable, se présentent, les filles, subitement décontenancées,

n'abordent les nouveaux venus qu'après y avoir été invitées par la maîtresse de rétablissement, et encore, n'ont-elles pas, vis-à-vis de ces inconnus, le sans-gêne dont elles font preuve avec leurs favoris habituels.

Entre les rues do Charonno et du Faubourg- Saint-Antoine, se trouve la rue Sainlo-Margueritc avec son aspect sordide, misérable, foyer de maladies infectieuses, toujours visitée par le choléra. Cette voie de sept mètres de largeur sur deux cent quatre-vingt-dix mètres de loni^^ueur doit son nom à une vieille église à la- (|uolle attenait un cimetière où fut enterré, le 16 juin 1795, le pauvre petit enfant de Louis XVI, mort à la prison du Temple. Sur cent dix immeubles, trente sont pourvus d'hôtels à la nuit et cinquante ont pour locataires des crémiers, cabaretiers et gargotiers, dont la plupart servent de refuge aux chiffonniers et aux malfaiteurs de toute natm^e. Les habitants honorables de la rue désignent leurs jolis voisins sous les épithètes suivantes : portiers le matin, car ils font le guet ; voleurs à midi, et souteneurs le soir, parce qu'ils s'exercent effectivement au vol en plein jour et à l'exploitation des filles dès la nuit.

Cette fameuse rue Sainte-Marguerite, légendaire par sa saleté, aussi malsaine que pittoresque, ne possède aucun de ces établissements que l'on peut visiter.

VjU 187o, une fille publique, mariée à ce lutteur si connu à Paris, créa néanmoins, au milieu de cette population interlope, un estaminet

luxueux converti en maison de tolérance. Trois ans plus tard, rétablissement était revendu avec un assez fort bénéfice.

La maison possède au rez-de-chaussée une grande salle garnie de glaces, et au premier le salon spécial, isolé, où sont admis les clients sérieux, marchands de chiffons en gros et entrepreneurs d'ébénisterie de la rue du Faubourg- Saint- Antoine. Douze chambres servent au travail des passes et vingt-deux pensionnaires y font le service. Celles-ci ont figuré dans les tolérances de premier ordre et de cinq, dix et vingt francs qu'elles valaient, elles sont descendues à trois francs. Le prix des consommations est modéré : la bière coûte un franc, le vin cacheté le double ; quant au Champagne, il n'apparaît qu'au moment des grandes fêtes, où les ouvriers artistes dans l'ameublement se mettent en goguette. Chose rare, la maison est tenue par une veuve fort convenable, au point de vue des apparences et ayant reçu une certaine éducation. Jeune encore, elle vient de perdre son mari, ancien soutenem', doué d'une force herculéenne. Il avait sa voiture et deux chevaux pour aller se promener au Bois, ce qui mécontentait ses voisins les chiffonniers. Un jour, dans une rixe avec ceux-ci, il fut roué de coups et en mourut (1).

Les maisons de tolérances établies non loin de la Bourse et du Palais-Royal sont montées

(1) Cette maison publique a été fermée en 1884. Elle vient défaire sa réouverture. (Avril 18S8.)

avec la plus grande fantaisie. En y pénétrant, on est ébloui par le scintillement des glaces ouvi'agées, la profusion des dorures, Féclat des lumières- Chaque i^etiro^ décoré de riches et brillantes tentures, a un luxueux confortable, dont le cachet particulier, original, rappelle aux étrangers le coin intime de la patrie absente. Parmi les pièces aux ameublements curieux figure la chambre transformée en cabine de paquebots de hauts bords. Les murs, tendus en toile, se relient, à Taide de cordelettes et de poulies, à des voiles déployées qui servent de rideaux. Le lit, placé dans un filet, a la forme du hamac et se trouve suspendu par des cordages de navires. Il en résulte que le roulis d'un vaisseau se produit chaque fois que la personne étendue sur le lit opère le moindre mouvement. Un tonneau fixé sur chevalet contient le petit meuble indispensable, des ballots servent de sièges, et la malle, recouverte en coutil, renferme les objets de toilette.

Le voyageur, au milieu de ces agrès, peut s'imaginer qu'il fait une heureuse traversée.

La chambre obscure mérite sa mention spéciale. Eclairée par rélectricité, elle possède un lit encadré de lîdeaux noirs avec franges et glands d'or. Les rayons lumineux, aux couleurs changeantes, se dirigent sur un plafond de ciel azuré, au milieu duquel plane Eve en costume du Paradis terrestre.

L'installation d'un de ces établissements, rempli d'objets d'art, a coûté quinze cent mille francs, et ses frais dépassent trois cents francs

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par jour. La baignoire, en cuivre repoussé d'une seule pièce, représente quatre mille francs, et la chambre à coquille, en guise de lit, a une énorme conque marine qui repose sur le tapis broché exprès et simulant la mer. Cette conque a été construite dans la pièce même, et, s'il fallait la sortir, on serait obligé de la mettre en morceaux.

En 1878, à la dernière Exposition, on y a encaissé jusqu'à cinquante mille francs par mois et les bénéfices ont dû être énormes puisqu'ils se chilTrent en moyenne à 75 p. 0/0. Du reste, cette année-là, les établissements de co genre ont doublé leurs recettes, malgré le nombre insuffisant des pensionnaires.

En dehors de leur Annuaire les maîtresses de maisons usent des moyens de publicité à l'aide d'invitations, photographies, dessins, remis aux gérants de cercles et de réunions privées, ou bien encore avec de l'argent adroitement versé entre les mains d'employés des gares de chemins de fer, de cochers, des garçons de restaurants et d'hôtels. C'est ainsi que plusieurs membres d'un cercle très important invitèrent leurs amis à souper en compagnie des filles d'une maison de premier ordre. La seule boisson permise était le Champagne. L'orgie terminée, la patronne donna l'ordre de refuser le prix des dépenses. Le lendemain, elle reçut un bracelet enrichi de gros brillants dont la valeur dépassait de beaucoup les frais du souper. Ces jeunes gens formèrent la clientèle de la maison : comme on le voit, c'était assez bien imaginé.

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Les maîtresses de maisons publiques importantes, occupent sous-maîtresses, lingères, couturières, femmes de chambre, cuisinières et vingt à vingt-cin(i pensionnaires. Deux garçons facilitent les gros ouvrages. Elles ne peuvent recevoir aucune autre personne du sexe féminin, cela est formellement interdit sous peine de fermeture momentanée et même définitive.

Cependant des femmes d'origine étrangère, des actrices renommées, des filles entretenues y viennent en cachette : les unes par curiosité, les autres par dévergondage. Les membres des clubs et des cercles amènent aussi des femelles qui, avec le concours des pensionnaires, organisent des tableaux intimes, où un seul sexe apparaît sur le tapis de velours noir.

Ces débauchés fraternisant avec la prostitution officielle, sont discrètement exploités par les maîtresses de maisons, et comme les sommes reçues ont leur importance, elles s'arrangent de façon à n'être pas surprises.

Choisies avec 1(* plus grand soin, les belles filles abondent dans les hautes maisons de plaisir, et le soir, habilement maquillées, elles paraissent fraîches, bien que leur manière de vivre soit accidentée, fatigante et fatale à leur beauté. Depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du matin , elles sont obligées de se tenir à la disposition des clients et de boire le Champagne outre mesure. La plupart ont leurs habitués, et gagnent énormément d'argent, si on en juge d'après les carnets de celles qui tiennent leur comptabilité au jour le jour.

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On y voit des mois ayant rapporté mille, douze, et quinze cents francs. Il y a des femmes mariées qui, pour avoir leur tranquillité,, entre^ tiennent ainsi leur mari. Ces filles pourraient donc avoir de sérieuses économies, mais Tamant de cœur est là ; s'il ne pénètre jamais dans la maison, il la surveille de la brasserie voisine et quotidiennement il envoie le commissionnaire toucher son prêt.

Les toilettes de salon confectionnées dans les tolérances changent à chaque trimestre : les filles portent soit des vêtements uniformes, soit des corsages et maillots de différentes couleurs, ou ne sont couvertes que d'un léger voile de gaze permettant d'exhiber leurs charmes. Toutes les semaines elles versent vingt francs pour T^atretien, l'usure et les changements de leur choix.

Les passes sont de cinq, dix et vingt francs, les consommations le même prix, et les visiteurs ne donnent guère moins aux femmes de leur choix.

Les pensionnaires font quatre- repas ; le premier à midi, se compose de trois plats, le dessert et la demi-bouteille de vin. Au deuxième repas, vers six heures, on ajoute au précédent menu le potage et le café ; le troisième a lieu à minuit et le quatrième à cinq heures du matin. A ces derniers soupers on ne sert que de la viande froide, de la salade et du vin. C'est une fortune pour les fournisseurs, car le personnel con* somme jusqu'à deux cents francs de vivres par jour.

En dehors de la vi^ile hebdomadaire ordonnée

par la Préfecture de police, un médecin particulier vient régulièrement examiner les filles sur le fauteuil ou lit de visite^ et, au moindre malaise, elles restent consignées jusqu'à nouvel avis du docteur.

Si les chambres servant au service des passes sont merveilleusement agencées ; il n'en est pas de même de celles situées aux étages supérieurs, où logent les filles.

Autant chez les unes, on remarque des soins luxueux offrant tout le confort désirable, autant les autres sont pauvres et sales, c'est le contraste frappant, l'image de la vie dans son réalisme le plus vrai : son beau et son vilain côté. En effet, il est étrange de voir ces femmes se prostituer sur des lits moelleux, aux superbes tentures, marcher sur d'épais tapis, se servir d'objets d'art avec l'aisance que donne l'habitude de la fortune ; puis, dans l'obligation d'aller dormir sur une couchette réduite à sa plus simple expression, entourée de pots à eau et de vases malpropres, dans une chambre où le ménage n'est fait que lorsque les domestiques ont du temps à perdre.

Contrairement à la règle imposée, elles couchent à deux, et chaque pièce renferme plusieurs lits.

Les persiennes hermétiquement closes sont cadenassées ou scellées par des pattes en fer laissant à peine le passage de l'air respirable et si un incendie éclatait subitement dans l'escalier, les malheureuses n'auraient aucun moyen de fuir.

Dans ces réduits appelés bahuts, il se passe des scènes révoltantes causées par Tivresse et la jalousie.

Une maison publique a eu longtemps de la notoriété ; on en parlait dans les cercles, les restaurants àla mode; et les vieux libertins, après souper, ne manquaient jamais d'aller voir « la lune » soit pour achever de se griser, soit pour y rencontrer des filles, des enfants, disaient-ils, qui se prêtaient volontiers à toutes leurs exigences, moyennant des sommes insignifiantes.

Rendez-vous de débauchés qui croyaient fermement cet endroit inconnu de la police, il passait pour conlenir des fillettes sa^es ou presque sages. A la vérité, la maison, depuis vingt ans exploitée en tolérance, ne renfermait que des pensionnaires inscrites sur les contrôles, et parfaitement en règle avec l'administration. Grâce à Fintelligence de la titulaire, Terreur. ^es habitués a subsisté longtemps. Ancienne femme soumise, elle sut d'une manière fort habile disposer l'immeuble de façon à lui ôter son cachet spécial tant à Textérieur qu'à l'intérieur. Le gros numéro, enseigne habituelle fut enlevé, ainsi que les persiennes vertes qu'on remplaça au rez-de-chaussée par une barrière de bois munie d'une sonnette d'appel. Au premier étage, le bureau prit le titre de loge du concierge, et la porte à droite (le salon) fut décoré d'une magnifique plaque de cuivre sur laquelle on lisait : « Modes et Fleurs. » Des salles nïeur blées avec goût composent le second étage, au troisième, les chambres de passes garnies de

glaces jusqu'au plafond, ne laissent rien à désirer par la multiplication des faits et gestes des filles se livrant à la débauche. L'escalier ayant conservé sa simplicité primitive, paraît ne desservir que des appartements loués à des bourgeois ou à des industriels, dont les plaques indicatives achèvent d'entretenir l'illusion ; enfin, l'ensemble sauve toutes les apparences, satisfait la clientèle, la propriétaire et les voisins. Le succès de cette maison reposait sur un simple tour d'adresse, admirablement exécuté par la titulaire : choisir parmi les filles celles ayant des visages enfantins et l'apparence de n'être âgée que de quinze à dix-huit ans, afin de les dresser, par d'habiles conseils, à remplir le rôle d'ouvrières en rupture de famille. Cette classe de nouvelles élèves obtint un renom fameux parmi lès amateurs d'ingénues. Ceuxci satisfaits de la découverte d'un nid mystérieux, certains d'assouvir leurs mœurs dépravées, dans un endroit créé à leur usage personnel, se gonflaient d'amour-propi'c d'autant plus qu'ignorant en matière do spéculations sur la prostitution autorisée, ils se croyaient vain- <[ueurs d'obstacles multiples.

Ingénieuse, la maîtresse de maison, prenant soin de souligner sa prétendue faute, ses ris- ([ues, son châtiment; par l'exagération de ses plaintes, elle imposait silence au propre et au figuré, car, disait-elle, des locataires grinchetu: la menaçaient de lui faire donner congé au moindre bruit. Généraux, marquis, financiers, bourgeois, marchaient donc avec précaution en

redescendant l'escalier, et passaient doucement devant le fameux écriteau : « Modes et fleurs », où le soi-disant ménage grincheux habitait.

Ils s'estimaient encore heureux de payer relativement cher les faveurs de filles publiques et le droit de monter sur la pointe du pied dans une maison de tolérance.

Des restaurateurs , des maîtres d'hôtels, s'étaient également laissé prendre aux manœuvres de cette femme, convaincus qu'elle faisait commerce de petites filles débauchées; ils lui firent des commandes sous le couvert de plumes ou de fleurs de telle ou telle nuance ; elle leur expédiait alors les pensionnaires paraissant le mieux répondre aux désirs de ses correspondants.

La Préfecture de police se lassa de recevoir des plaintes contre cette maîtresse de tolérance signalée comme excitant à la débauche de jeunes miueures, lui intima Tordre de ne plus costumer les filles soumises avec des vêtements semblables à ceux des honnêtes ouvrières et de supprimer ce titre de : Maman, dont elle aimait à se parer au milieu de son troupeau féminin.

Les trous voyeurs pratiqués dans les portes des chambres de passes furent bouchés et des visites de nuit successives mirent bientôt en fuite les « vieux amis » de la maison qui finirent enfin par reprocher à l'exploiteuse de les avoir... mis dedans; mais six années des plus lucratives lui avaient permis de réaliser de forts bénéfices et de vendre cinquante mille francs une tolérance achetée quinze mille.

L'histoire de cette femme est des plus curieuses : originaire du Midi et mariée à seize ans avec un étranger, elle serait devenue veuve six mois après son mariage.

Profitant de son indépendance, elle vint à Paris et se livra à la prostitution. Sa beauté, ses formes, son caractère et surtout ses excentricités la désignèrent aux chercheurs d'aventures galantes. Grande, bien faite, portant convenablement la toilette, elle se montrait d'abord sur les boulevards, toujours vêtue de noir et ne parlait jamais à personne ; elle voulait seulement être suivie.

Au seuil de la porte, elle se retournait en souriant, puis se montrait à la fenêtre de son salon situé au premier étage. Presque aussitôt, la bonne introduisait les amateurs. Elle prit pour amant un joli gardon, nettoyeur de boutiques, dont elle voulut faire sa chose on l'affublant de rhabit et du gilet de, cérémonie ; mais en promenade il écartait plus les clients qu'il ne les attirait ; elle voulut s'en débarrasser. Il résista, et, à la suite d'une scène violente, la fenêtre s'ouvrit et le souteneur, n'étant plus soutenu, tomba sur la voie publique. Relevé .sans blessure apparente, on le remonta dans l'appartement où il reçut des soins dévoués de la part de celle qui l'avait si impitoyablement fait passer par le chemin des amoureux. Aussitôt debout, il s'enfuit achever sa convalescence en province, où il se guérit à tout jamais du désir de revoir la capitale. Ce portedrapeau en habit noir n'ayant pas réussi, la

prostituée essaya d'une nouvelle combinaison.

Un joueur d'orgue, jeune et manchot, venait trois fois par semaine moudre les airs de sa mécanique sous la porte de la maison ; elle songea à tirer parti de cet homme en lui envoyant des poignées de sous, ce qui attira les gamins et l'attention du public. Ce n'était pas suffisant. Un matin, elle envoya sa bonne auprès de celui sur qui elle avait jeté son dévolu pour lui dire de monter. — Mon ami, lui demanda-t-elle sans préambule, voulez-vous être mon amant?

Interloqué d'une semblable proposition, le pauvre diable se demanda si la belle dame n'était pas folle, et elle, pour dissiper un compréhensible embarras, se hâta de lui donner un supplément d'explications.

— Vous abandonneriez, ajouta-t-elle, cette affreuse musique qui doit au l'epos vous casser les reins quand elle ne vous casse plus les oreilles.

Le manchot crut rêver et demanda la nuit pour réfléchir. Le lendemain, il déjeunait avec sa nouvelle maîtresse qui lui promettait de subvenir à ses besoins et à ses plaisirs, à la condition qu'il porterait pantalon gris, blouse bleue, cravate jaune et casquette de velours. Le mai'ché conclu, signé, elle reprit ses promenades en compagnie de son manchot transformé en souteneur de bas étage, lui d'une propreté irréprochable avec du linge fin, des souliers vernis, elle vêtue de satin noir et de jais. De distance en distance, laissant tomber, comme par mégarde, en retirant son mouchoir, des cartes enjolivées d'oiseaux, favoris de Vénus ; l'estropié compre-

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nait enfin toutes les finesses du métier, et se prêtait à merveille à cette réclame consistant à afficher une femme comme autrefois il étalait sa misère.

Fidèle à son système, elle voulait bien être suivie, mais non qu'on lui parlât dans la rue. Au jardin du Palais-Royal, un homme Tayant engagée avec insistance à monter dans une voiture, elle lui cracha au visage; l'inconnu leva sa canne, mais le manchot aussi bon pour la désigner aux amateurs que pour la défendre, sortit de sa poche un solide crochet d'acier avec lequel il harponna l'indiscret qui, dans sa frayeur, s'enfuit, abandonnant au bout de l'outil, un morceau de son pardessus.

Bientôt l'ex-musicien trouvant bonne chère et vie paisible, acquit un embonpoint gênant pour l'élégante fille. Elle voulut le congédier, il résista naturellement, elle lui dépeignit le sort du nettoyeur de boutique ; et, ma foi, le manchot ^près avoir hésité entre la fenêtre ou la porte, choisit cette dernière, le chemin étant moins périlleux. Ce fut avec désespoir qu'il rendossa la bretelle de son orgue de Barbarie dont il recommença à jouer lamentablement sous les croisées de sa belle, et les sous qu'elle lui jeta par dérision, ricochèrent dans ses carreaux.

Nouvelle réclame, joli scandale, autant de profil pour la prostituée. Ses excentricités nécessitèrent plus d'une fois son arrestation : déjà sa seule personne ne suffisait plus à son commerce et elle exploitait quelques-unes de ses acolytes qu'elle faisait passer pour de pauvres ouwières

innocentes et maltraitées de leurs familles.

Cependant toutes, comme elle, figuraient sur les contrôles de la prostitution.

D'un coup d'œil, elle toisait les agents des mœurs et, suivant le résultat de Texamen, elle jugeait la dose d'habileté à déployer pour les éconduire à Taide de scènes tragiques, comiques ou sentimentales , suivant la tête des bonshommes et le cas de la faute reprochée.

Après avoir usé de tous les stratagèmes, pour éviter de les suivre au DépAt, elle priait les employés de Tattendre au salon où était suspendu le portrait en pied d'un vieux général recouvert par une légère tapisserie fixée en haut du grand cadre doré. Portrait et cadre provenaient de l'Hôtel des Ventess « Je vais m'apprêter », disait-elle, et apparaissant bientôt en peignoir de batiste ouvert, les cheveux défaits, la figure épouvantée d'un geste théâtral, elle relevait la tapisserie masquant le portrait, et, à genoux, elle s'écriait, en joignant les mains : « Tu vois, pauvre père, ton enfant, » pour qui tu as tout sacrifié, ta fortune, ta » vie, tu la vois, elle est repentante, et ces » sbires, que je ne puis fléchir, veulent l'en- » voyer en prison. Oh! pardonne, pardonne à » ta malheureuse fille qui implore la mort pour » aller te retrouver au ciel. » Des sanglots étouffaient sa voix, et elle se laissait tomber anéantie sur le tapis. Les agents, anciens militaires, s'attendrissaient et, après s'être consultés, ne maintenaient pas toujours l'arrestation. Comme pièce à conviction, elle retirait

d'un écrin les décorations de son soi-disant père.

Le général finit par perdre de sa valeur, il reparut à l'Hôtel des Ventes et fut remplacé par le portrait d'un officier supérieur de la marine, qu'elle présentait comme son frère, mort courageusement pom* la France.

Pendant près d'un demi-siècle, cette femme pratiqua la débauche, tant pour son compte personnel que pour celui de ses semblables, sut satisfaire à tous les vices et personnifier la prostitution sous toutes ses formes. Maintenant, retirée des affaires, ne pouvant plus rien s'offrir ni offrir aux autres, elle répand des aumônes autour d'elle et assiste aux cérémonies religieuses avec une édifiante régularité. Elle prétend préparer sa paix avec Dieu, et déclare tout bas qu'aujourd'hui c'est « son homme ».

Le nombre des maisons de toléremce dans les communes suburbaines a également diminué, par l'augmentation incessante des brasseries et cabarets ouverts à la débauche.

La cherté des logements à Paris, la facilité des moyens de transports, l'usage des cartes d'abonnements sur les lignes des chemins de fer de la banlieue, ont éloigné du centre une quantité de filles n'ayant d'autres moyens d'existence que la prostitution, et les villes de garnison, telles que Vincennes, Courbevoie, Saint-Denis, Suresnes en sont infestées.

En 1873, les arrondissements de Sceaux et de Saint-Denis comptaient seize tolérances, réduites aujourd'hui à huit, aussi les bulletins

signalant les militaires malades ont plus que triplé. Ces bulletins sont envoyés par les chefs de corps à Tétat-major de la Place de Paris, qui les fait parvenir à la Préfecture de police'. L'inspecteur ayant mission de rechercher les filles atteintes de maladie vénérienne se présente à leur domicile et les invite à se rendre au dispensaire. Les unes promettent d'y aller, les autres opposent un refus formel et toutes le lendemain se réfugient, sous de faux noms, dans les communes voisines, où elles continuent facilement leur commerce, en se riant des polices locales insuffisantes à les poursuivre. Sur vingt filles signalées malades par des soldats, on arrive, en se conformant aux conditions réglementaires, à en conduire deux au bureau médical, et le plus souvent elles sont l'objet d'une vengeance et par cela même r^cowjiues saines.

Dans les maisons de tolérances, si des rixes se produisent entre civils et militaires, l'administration ferme pour huit ou quinze jours ces établissements, qui sont en outre consignés pendant plus d'une année pour la troupe.

C'est ainsi qu'à la Sainte-Barbe, le 4 décembre, fête traditionnelle des artilleurs, célébrée avec entrain dans la plupart des casernes, les tenanciers de tolérances de Vincennes, Courbevoie, Saint-Denis, ont ordre de tenir leur porte fermée à partir de neuf heures du soir.

Les maîtres d'hôtels, les cabaretiers, recevant en permanence les prostituées, provoquent

les jours fériés ce genre de scandale dont ils font leur profit.

Lamennais a dit, en parlant des courtisanes stériles : « Le blé ne pousse pas sur les grandes routes ». Cette parole est exacte pour la majorité des femmes galantes. Celles qui deviennent mères ne sont généralement pas de mauvaises natures et c'est à la suite de défaillances causées par Tabandon, la misère, qu'elles ont demandé leur inscription et leur séjour en tolérance.

J'interpellai l'une d'elles, enceinte et pensionnaire dans une maison publique du quartier latin.

— Connaissez- vous au moins le père de votre enfant ?

— Assurément, car parmi tous les hommes auxquels mon infect métier m'oblige à me livrer, je n'en aime qu'un ; et j'ai voulu lui prouver mon amour par la maternité. C'est, ajoutât-elle d'un air soucieux, peut-être le moj^en de me relever en devenant une bonne mère.

— Où accoucherez-vous ?

— En province, chez ma grand'mère. — Je lui viens en aide, à la pauvre vieille, elle ne connaît pas ma position et me croit domestique dans une maison bourgeoise.

Les nombreux abonnés de la Revue des Deux iWonrf«5 ont lu avec intérêt, les belles et curieuses études sur « le combat contre le vice à Paris ». Au milieu de ces pages instructives, M. le comte d'Haussonville , en observateur fidèle, a raconté le fait suivant : « Un soir que j'ac-

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compagnais, aux environs de la barrière d'Italie, une ronde de police, nous trouvâmes dans une maison soumise à la surveillance une petite fille de cinq ans. Ce fait, monstrueux en luimême, étant, de plus, contraire aux règlements formels sur la matière, la maîtresse du logis fut sommée de fournir des explications. Voici comment elle s'excusa :

L'enfant était fille d'un ouvrier de la rue voisine. La mère étant morte et le père chargé de famille, elle avait adopté cette petite qu'elle élevait dans cet ignoble milieu et qui était l'enfant gâtée de la maison. L'affaire n'en resta pas là. Quelques personnes charitables, informées de cette situation, voulurent recueillir l'enfant. Mais il fut impossible de l'obtenir. Le père véritable ne voulait pas intervenir et la mère adoplive (s'il est permis de profaner ce nom!) ne voulait pas la rendre. Tout ce qu'on put obtenir fut la promesse qu'on la ferait élever ailleurs. Je gage qu'elle l'aura placée dans une maison religieuse ; car lui ayant demandé moi-même comment cet attachement si passionné avait pris naissance, elle me répondit : « Je suis sa marraine : c'est moi qui l'ai tenue au baptême ». (1)

Personnellement, je suis intervenu; et comme il est interdit aux filles et aux maîtresses de maisons de conserver chez elles des enfants ayant dépassé l'âge de quatre ans, l'administration fit fermer la tolérance jusqu'au placement définitif de la petite fille.

[ l ) Revue des Deux-Mondes, numéro du i ^' janvier i 887.

La Préfecture de police autorise gratuitement les ouvertures de maisons de tolérance sans s'occuper des vendeurs et des acheteurs. Les endroits autorisés pour favoriser la prostitution ne sont pas, du reste, reconnus par les tribunaux, et, en cas de différends entre les parties, les juges déclarent l'incompétence, en se basant sur ceci : qu'une vente et un achat de ce genre sont un « acte illicite ». Pour remédier à cet inconvénient, les traficants de ces maisons ont le soin de ne céder soi-disant que le matériel garnissant l'immeuble, et passent ainsi des actes enregistrés; dans ces conditions, les billets souscrits restant impayés peuvent être protestés et passibles de poursuites contre les signataires, comme s'U s'agissait de la vente d'un fonds de commerce ordinaire.

Au sujet de la succession vacante d'une des plus anciennes maisons de tolérance, des bruits malveillants avaient couru sur le personnel de la Préfecture de police. J'ai voulu voir et entendre propriétaires, commerçants, agents d'affaires, et voici le résultat de mon enquête sur cet étrange négoce de la débauche publique :

A Menton, hôtel des Orangers, la titulaire de cette maison venait de mourir : ce décès avait mis en émoi un grand nombre d'individus vivant dans le monde de la haute prostitution ou ayant des accointances par leur commerce et autres intérêts avec cette tenancière. On se préoccupait beaucoup de la personne appelée à remplacer cette fille. Les candidats nombreux, et, plus nombreux les protecteurs, s'étaient mis

en campagne dans le but de faire réussir tel ou tel concurrent.

Des personnalités dépourvues de scrupules prétendaient se trouver au mieux avec de hauts fonctionnaires de l'administration et promettaient au candidat de leur choix un succès complet, si celui-ci leur remettait une certaine somme d'argent qu'ils devaient offrir discrètement aux agents susceptibles de faciliter l'obtention de la pièce nécessaire à l'exercice de la tolérance. D'autres insinuaient qu'un objet d'art porté au domicile privé du chef de bureau pouvait applanir bien des difficultés. Plusieurs avaient reçu des fonds devant senir à payer de copieux repas aux petits employés en vue de les rendre favorables au postulant. Tous exploitaient ainsi leurs protégés qui croyaient naïvement par ce moyen réaliser leurs désirs.

Ces protecteurs de circonstance n'étaient ni autorisés ni encouragés à se comporter de la sorte, et ce qu'ils soutiraient aux concurrents devenait leur propriété.

Des commerçants, créanciers pour de grosses sommes, ne craignirent pas d'affirmer à ces mêmes concurrents qu'ils étaient disposés k intercéder en leur faveur, auprès d'autorités puissantes, s'ils prenaient l'engagement de les rembourser en totalité. Ces commerçants poussèrent encore plus loin le cynisme. A la suite du décès de la tenancière, ils se présentèrent à la maison de tolérance gérée provisoirement par une sous-maîtresse et demandèrent, sur un ton

impératif, à être mis en possession des recettes quotidiennes. Chaque jour, en effet, ils se rendaient, d'un commun accord, dans rétablissement, afin de se partager le produit de la prostitution de la veille et de la nuit précédente. On voyait là des tapissiers, des joailliers, des marchands de comestibles et de vins fins, mêlés aux couturières, aux lingères et aux modistes.

Ces créanciers, à de rares exceptions, étaient très peu intéressants et leurs mémoires méritaient certainement un sérieux contrôle. Le bijoutier présentait une facture montant à près de cent mille francs, et le marchand de vins sur la sienne notait un total de vingt-cinq mille francs. Les agents d'affaires, avec leurs longs mémoires, exigeaient quarante mille francs, et des individus s'intitulant rentiers, et dont l'un d'eux était conseiller municipsil, revendiquait la restitution de petites sommes variant de dix à trente mille francs.

Le mépris public marque au front les maîti'esses de maisons et les proxénètes ; mais ce qu'on ignore, c'est l'hypocrite spéculation de ces gens notables, honorés, estimés, devenant de véritables tenanciers de maisons de tolérances, plus âpres au gain de la débauche, que ceux qui exercent habituellement cette profession, nécessaire peut-être, mais profondément immorale.

Je fus obligé d'intervenir, pour faire cesser le scandale, et la sous-mal tresse remit à un avoué les comptes de sa gestion, en attendant que la Préfecture de police put statuer sur la

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situation. Les comptes, du reste, paraissaient tenus régulièrement. La maison était pourvue d'une caissière, qui alternait avec la gérante. La première faisait le service de jour et la seconde celui de la nuit.

La maîtresse de maison de tolérance, décédée à la suite d'orgies de toute nature, possédait une lille reconnue et encore en nourrice. Par testament , elle avait légué au père de son enfant et pour Tentretien de celui-ci le mobilier et le droit au bail de dix-huit années, le tout représentant une valeur de cent cinquante mille francs, mais, si ce legs peut sembler beau, il n'était pas mention au testament d'une dette de trois cent mille francs.

La location officielle de l'immeuble n'était pas excessive, et, comme apparence, le propriétaire ne pouvait être classé dans la catégorie des exploiteurs ; cependant, chaque année, à l'approche du premier janvier, il encaissait, en dehors du loyer, une vingtaine de mille francs, « ses petites étrennes, » comme il se plaisait à le raconter aux intimes. On lui prêta t l'intention de présenter une de ses parentes pour la continuation de l'exercice de la tolérance. Ses intérêts, de cette façon, ne pouvaient en souffrir, car il savait que les chambres de passes meublées avec luxe ne rapportaient pas moins de deux cent cinquante mille francs par année. La clientèle, composée exclusivement de gens riches et de personnages sérieux, n'avait jamais varié, et la maison était réputée comme une des plus tranquilles de Paris.

Il était facile de s'expliquer les compétitions et les désirs que faisaient naître chez un grand nombre d'individus Tappât d'une semblable tolérance.

A l'étranger comme dans les villes de province, les autorités locales acceptent les hommes en qualité de tenanciers, cela n'existe pas à Paris, et si la Préfecture de police s'occupait, cette fois, de la succession vacante, son but était louable, puisqu'il s'agissait de sauveg-arder les intérêts de l'enfant mineure.

Au milieu de ce monde agité gravitaient des agents d'affaires spéciaux, retords, louches, toujours à l'affût des ventes et gestions d'établissements immoraux. Ces sujets, intéressants à observer, prêtent les mains à tous les tripotages moyennant des honoraires arrêtés d'avance, et ils deviennent l'âme des maisons publiques. Les tenancières les connaissent, les craignent, et cependant elles ont recours à eux dans toutes les conjonctures scabreuses.

C'est toujours l'administration qui fixe le prix d'achat d'une maison. En apparence, ce prix est accepté par le vendeur et l'acquéreur, mais il existe entre ceux-ci une convention secrète, et la tolérance est généralement vendue cinq ou six fois plus chère que ne Tautorise la police. L'excédent du prix officiel convenu se solde par des sommes données au comptant ou par des billets à ordre.

Les hommes véreux traitent et concluent d'abord l'affaire dans les conditions précitées et démontrent ensuite à l'acquéreur que la maison

lui a été vendue à un taux trop élevé et que, sûr la remise de tant du cent, ils se chargeront d'obtenir une semblable réduction de la part du vendeur, encore possesseur des billets souscrits. S'adressant alors à ce dernier, ils lui présentent que les billets étant signés par la femme, seule en nom dans l'acte, ne sont pas valables lorsqu'elle est en puissance de mari, et qu'il n'est guère possible de plaider pour des trafics de cette nature, mais si on veut leur confier les billets, ils pourront s'arranger à en faire solder une partie, et c'est ainsi qu'ils obtiennent de l'argent d'un côté comme de l'autre.

Ce développement m'a paru nécessaire pour donner une appréciation exacte des manœuvres de ces agents d'affaires, qui ne cessaient de harceler la sous-maîtresse de la tolérance dont la titulaire était morte.

Abandonnant à eux-mêmes cette tourbe de concurrents avec leurs protégés, la Préfecture de police n'avait, comme je l'ai déjà dit, qu'à se préoccuper de deux points :

1° Les intérêts de la mineure représentés par le droit au bail et le mobilier de la maison ;

2° La continuation de l'exercice de la tolérance

Cette mineure était assurée pour une somme de trente mille francs, qu'elle devait toucher à sa majorité; mais il y avait encore là un sujet de crainte. La Compagnie pouvait trouver le moyen d'éluder le paiement de cette somme, attendu que la mère avait pris la qualité de rentière, et que toute fausse énonciation dans une assurance entraîne la nullité du contrat.

A la fin de mon enquête, j'ai conclu au maintien de l'ouverture de la maison sans désigner aucune titulaire, d'autant plus que la gérante provisoire connaissait mieux que personne toutes les affaires relatives à son exploitation.

Six mois après, elle adressait à TAdministion la demande définitive du livre de police en s'engageant à solder les frais, à désintéresser les créanciers, à déposer une somme relative à la situation et, pour l'avenir de l'enfant mineure enfin, à obtenir du légataire universel, père de l'enfant, la cession du matériel et du droit au bail.

Si ce genre de maison trouve toujours du crédit pour s'alimenter, les tolérances de second ordre ne réalisent que des bénéfices insignifiants, et celles plus inférieures encore se forment à la suite de faillites.

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