‹ Gibier de Saint-LazareChapitre 2 sur 14 · LE RACOLAGE · texte numérisé non relu

LE RACOLAGE

Aux Fortifications

Comme les anneaux d'une chaîne, tout se tient dans la prostitution, et c'est par une triple ceinture que la débauche et le vice enserrent Paris. La plus étroite de ces ceintures et la principale, se développe sur les boulevards intérieurs, notamment de la Madeleine à la Bastille ; en s'élargissant, elle gagne les boulevards extérieurs, qui servaient avant Tannée 1859 à délimiter l'ancienne et la nouvelle ville, puis, en s'agrandissant toujours, elle se déroule le long du mur de l'enceinte fortifiée.

Pendant la belle saison, en bon air, en pleine verdure, derrière les fossés et sur les talus gazonnés , la basse prostitution s'exerce librement ; c'est la ressource, le refuge des pauvres gens qui, le soir, peuvent venir jouir à peu de

frais d'une obscurité nécessaire à leurs épanchements.

Les employés de l'octroi en surveillance pour les fraudeurs n'aperçoivent le plus souvent que des ombres chinoises entrelacées.

Près des fortifications, sur les terrains non labourables, et placés dans la zone militaire, se tiennent des fêtes permanentes, avec baraques, saltimbanques, balançoires, chevaux de bois.

Le bruit causé par le zim-boum-boum, le drelin-din-din des cloches, rapprochent flâneurs et flâneuses , leurs mains se touchent , leurs genoux s'agij^ent, et dans ce grouillement, ce désordre, un prurit circule sur les corps de ces êtres attroupés et les racoleuses ennemies du chômage en profitent pour s'offrir.

Plus il y a de trèple sur le trimard, disent les souteneurs, mieux nos marmites mailloehent{i).

Le Bois de Bicradogne

L'orgueil et la parure de Paris sont, sans contredit, à Touest le bois de Boulogne et à Test celui de Vincennes. Aussi les prostituées aavent-elles en tirer d'inappréciables avantages^ Elles connaissent les secrets de ces bois^, et aucun des fourrés, massifs et taillis, ne leur est inconniju

(t) TOiB il y a dTenrondc à on endroit, mieux no» f^minié» travaillent^

Depuis 187S, la proaiLtution dianâ le bois de Boulogne a fait l'objet d'étude» particulièFe» dans les bureaux de votre pi*éfeeture. Le service de répression augmenta sans cesse pour eomr battre Taffluence considérable de prostituées et de souteneurs qui s'y donnent rendez-vous à partir du mois: de mars jusqu'à la fin de l'automne. Le bois» de Boulogne est d'ailleurs, par sa disposition, l'emplacement le mieux apprécié des malfaiteurs; ils y travaillent en toute sécurité. En dehors des principales voies qui conduisent à la cascade, aux champs de courses de Longchamps, ou dans les carrefours fréquentés par le « haut public, » comme le tour du lac, le rondrpoint de, la Vierg'e et tes abords du Pré Catelan , il est facile de reconnaître qjue le reste du bois n'est et ne peut être surveillé d'une manière efficace par les gardes de. la Ville de Paris* Cesf employés surveillent pirincipalement k ce que le matériel ne subisse aucune déprédation, afin de conserver au bois son cai^aetère de lieu d'agrément. Les postes d'observation des hommes de service sont placés près des chaises et fai;M.euils de fer,^ sur lesquels viennent se reposer les promeneurs qui désirent assister au défilé des mondaines et des filles entretenues, plus oa moins horizontalement étalées sur les coussins de leurs voitures.

Au nord comme au sudv à l'est comme à l'ouest,, le bois de Boulogne* a ses lieux de ralr Uemeai pour les individus qui se livrent au vol, au ehantaige, à la débauche.

Au nord^ la partie djangiereuse, avant cinq

heures du matin ou après huit heures du soir^ est celle comprise entre la route de Longchamps à Neuilly, depuis la porte de Suresnes jusqu'à Tavenue de Madrid. Le parallélogramme formé par ces différentes voies, contenant le parc de Bagatelle et ses dépendances, est sillonné par des filles mineures ou qui ont dépassé la trentaine. Au-dessus de cet âge et avant vingt ans, il y en a des quantités, qui augmentent ou diminuent selon la douceur ou la rigueur des saisons.

Les mineures appartiennent à la classe des ouvrières employées dans les blanchisseries, les teintureries de Suresnes et de Puteaux.

Gagnant peu (le salaire, en moyenne, ne s'élève guère à plus de huit francs par semaine), elles abandonnent le travail et vont, près des casernes de Courbevoie et du Mont-Valérien, s'amuser avec les militaires. Ceux-ci les conduisent dans des garnis et cabarets mal famés, où elles se trouvent en compagnie de rôdeurs et rôdeuses de Neuilly, Courbevoie, Puteaux et Suresnes, qui, lassés d'opérer Thiver à Saint- Ouen, à Clichy, ou traqués dans ces parages, viennent se réfugier dans les endroits les plus touffus du bois, sachant par expérience qu'ils seront moins exposés à être poursuivis là que partout ailleurs.

Quant aux prostituées surprises en flagrant délit de racolage, elles refusent de se soumettre aux obligations réglementaires, et Ton voit souvent parmi elles un certain nombre de filles inscrites disparues de leurs visites sanitaires et

incapables de fournir, depuis plusieurs mois, aucune indication de domicile.

Ces femmes, faisant commerce de leur corps, que Ton désigne, à juste titre, sous le nom de « pierreuses », car elles couchent plus souvent sur la terre et les cailloux que dans un lit, entraînent, servent de pilote aux mineures et en font, non seulement des prostituées de la pire espèce, mais aussi des femmes à voleurs et à filous.

Je devais cette explication, nécessaire à établir la raison pour laquelle l'on ne rencontre ordinairement dans le bois de Boulogne que des filles débauchées tout à fait jeunes ou peu éloignées de la quarantaine.

Au sud existe la plus belle partie du bois, la mieux fréquentée, eh bien, sous les grands arbres des allées couvertes et tournantes, en dehors des filles, circulent ces individus se livrant à des actes d'une immoralité révoltante.

Dans ce coin charmant, appelé « la Mare d'Auteuil », un ministre de passage brisa sa canne sur les reins d'un souteneur accompagnant une fille ; tous les deux avaient injurié sa femme. Le souteneur fit arrêter le ministre, et, sans votre intervention, il ne serait pas rentré coucher place Beauvau. Les agents ne cessaient de lui répéter, en le conduisant au commissariat de police : « Le bois de Boulogne est un lieu de promenade consacré à tout le monde, si ces gens-là vous déplaisent, écrivez à la Préfecture, mais ne frappez pas les citovens. »

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A l'Est, depuis la porte Danphine jusqu'à la route sablonneuse , le bois de Boulogne est bordé par des &apins sous lesquels on rencontre quantité de malfaiteur* et de prostituées. Par un temps clair il est facile de reconnaître ce» individus. Les mâles sont étendus sur l'herbe de distance en distance et surveillent ainsi le commerce de leurs femelles, ils ne se lèvent qu'au moment où elles ont réussi à conduire l'homme racolé au taillis le plus sombre pour causer et agir en toute sécurité.

La plupart procèdent de la façon suivante i à un signal convenu, la fille réclame une somme supérieure à celle promise, si le racolé refuse, le souteneur paraît et n'hésite pas à sauter à la gorge de l'homme dont sa maîtresse et lui désirent tirer profit. « C'est un « brillard » (vingt francs), lui dit le malfaiteur ; comment, vous osez marchander une fille aussi gironde (belle), et cela au milieu du bois ; vous êtes fou ! allons, exécutez-vous. »

L'imprudent n'a qu'un désir : celui de sortir viveuient du piège. Il s'exécute et remet la somme.

« Ce n'estpasfini, ajoute le souteneur ; Madame est mariée ; lejaunet appartient à son homme, je suis délicat, et je ne veux rien prendre à mort . aminche (ami d'affiûres), mais comme j'ai droit à une indemnité pour mon dérangement, je la veux... Ne criez pas, ou j'appelle les bons petitscamarade*. » La victime donne au filou une nouvelle pièce de monnaie et se retire suivi jusqu'à la lisière du bois par la fille et son souteneur.

Quaii'e-vingt-dix-neuf fois sur cent, elle n'ose pas porter plainte, il lui faudrait avouer dans queues circonstances elle a été dépouillée.

A rOuest, vers la ville de Boulogne, il n'y a pour ainsi dire que la partie boisée comprise entre la butte de Mortemart, les routes de Saint- Denis et de Saint-Cloud, qui soit parcourue par des femmes ou des individus suspects ; cela s'explique, car de ce côté la circulation est beaucoup moins active que vers les avenues de Neuilly ou de la Muette, mais on y rencontre encore assez souvent des militaires et des jeunes filles venant s'y prostituer.

Personne ne pourra nier que les endroits du bois de Boulogne désignés ci-dessus et d'autre part ne soient très mal fréquentés. A la belle saison les filles y font aussi facilement leurs affaires que dans certaines rues de Paris. Elles pratiquent sûrement le racolage, et les hommes cèdent d'autant plus à leurs provocations qu'ils se figurent être en présence d'ouvrières en rupture d'atelier.

Pour remédier à cette situation autant que les forces et le personnel du service le permettent, des rondes de jour et de nuit, des surveillances ont lieu de concert avec le conservateur du bois qui fait assister les agents par une quantité de gardes placés sous ses ordres ; il en résult<3 qu(^ dans une seule nuit près de cent individus des deux sexes y sont capturés.

Razzias dangereuses à exécuter au point de vue des violences et de rebellions contre les agents; elles le deviennent plus encore par les errem's

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que ceux-ci peuvent commettre. En effet, il n'y a pas que des malfaiteurs et des prostituées qui couchent dans le bois de Boulogne, j'y ai trouvé des jeunes gens en compagnie de leurs maîtresses, des individus légitimement mariés, ayant un domicile à Paris, de réels movens d'existence, et qui, malgré cela, croyaient tout naturel de venir dormir et passer la nuit dans les taillis du Bois de Boulogne, absolument comme des vagabonds.

A la dernière expédition, les agents ont surpris la comtesse de X..., habitant la rue du Faubourg-Sain t-Honoré, en surveillance avec une fille publique. Cette comtesse, âgée d'une cinquantaine d'années, ayant acheté le nom et le titre d'un jeune homme ruiné, peu scrupuleux et sans consistance morale, vit un peu trop tôt roussir sa lune de miel ; non seulement le comte la trompa, mais il n'épargna rien pour la ruiner à son tour.

Voulant se séparer judiciairement, la comtesse se mit en mesure de prouver l'inconduite notoire de son époux ; elle apprit qu'il était en rapport avec des prostituées en circulation aux abords de TArc-de-Triomphe. Elle vit, entendit les filles qui disaient connaître le comte et l'une d'elles, intelligente et fine, se chargea, moyennant une forte rétribution, d'organiser autour de ce mari une habile et sérieuse surveillance .

Quinze jours après, le policier femelle remettait à la comtesse un rapport circonstancié. Le comte était un débauché de la pire espèce, et sa passion favorite consistait à se

rendre, vers minuit, dans les massifs du bois de Boulogne avec des individus et des femmes de mauvaise vie. Tous se déshabillaient complètement et se livraient en commun aux plus ignobles saturnales. Le comte payait ce monde et prenait part à ces scènes nocturnes.

La comtesse n'accepta pas sans contrôle des renseignements si précieux, elle fit son enquête auprès des autres prostituées qui lui en confirmèrent l'exactitude. Néanmoins elle voulut assister à une représentation, et ce furent les agents, cette nuit-là i qui ramassèrent d'abord la comtesse et son pilote, puis le comte, buvant de la bière, en compagnie de souteneurs et de filles.

L'indicatrice de la comtesse avoua que dans un but intéressé, et pour justifier la majeure partie des faux renseignements fournis sur le comte ; elle avait réglé la petite réunion du bois de Boulogne, d'accord en cela avec ses collègues en prostitution.

Aux arrestations en masse, et en dehors de leur danger, vient s'ajouter une autre difficulté. Il n'existe au bois de Boulogne aucun endroit où il soit possible de consigner les personnes susceptibles d'examen. Les postes des gardes ne sont nullement disposés à cet effet, et il faut les conduire à la gendarmerie, avenue de Neuilly, et, de là, au commissariat de police. La plupart des individus sont remis en liberté, dès qu'ils ont pu établir un semblant de domicile, de sorte que le lendemain ils retournent coucher dans le bois.

Quant aux filles, elles sont dirigées vers la

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préfecture de police, mais comme les souteneurs ont généralement plusieurs maîtresses à la fois, la détention de Tune d'elles ne leur cause qu'mi préjudice relatif^ et ne les empêche pas de continuer leur odieux métier.

Les rondçs dans le bois de Boulogne ne produisent pas les résultats qu'on pourrait croire ; elles permettent bien d'atteindre certaines prostituées, mais les souteneurs échappent à toute répression, d'autant mieux que les sui'veillances sont rendues illusoires par la présence de ces mêmes souteneurs, prévenant les filles et lem's acolytes de l'arrivée des agents.

La police du bois a encore pour ennemi le cantonnier qui, l'œil au guet, la lance à la main, se charge, tout en travaillant et sans en, avoir l'air, de faciliter le départ des filles.

Los entraves que les représentants de l'autorité rencontrent, sonU de tous les instants, et rendent peu facile leur mission déjà si délicate par rhostilité que le public manifeste journellement à leur égard.

Bois de Vincennes

Les dimanches et les jours de fêtes la véritable promenade de Thabitant des faubourgs parisiens est le bois de Vincennes. Il y prend son bain d'air, c'est sa propriété, son jardin favori, et sans regret il abandonne le bois de Boulogne à ceux qui, comme les boulevardiers.

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aiment la foule, Içs cavalcades et les files interminables de voitures.

Malgré le passage des bûcherons, le travail des jardiniers, qui ont enlevé les coins sauvages, les fourrés, les massifs solitaires, le Bois de Vincennes conserve encore des côtés pittoresques, des endroits charmants remplis de surprises, offrant la fraîcheur et l'ombrage aux familles désireuses de se (mettre, pendant et après les repas, àTabri des regards indiscrets. Le dîner sur Therbe se retrouve encore là.

Si le bois de Vincennes appartient en son entier, une ou deux fois par semaine, à la classe ouvrière, les autres jours il sert de lieu de rendez-vous habituel aux filous, souteneurs et prostituées.

L'Inspecteur général, directeur des travaux de Paris, ne cesse de signaler la présence de filles de mauvaise vie et de gens sans aveu qui rôdent dans le bois et racolent les promeneurs.

Cet état de choses menaçant pour la sécurité publique, contraire aux bonnes mœurs, éloigne de la promenade la population tranquille.

Les gardes peu nombreux, revêtus d'un costume qui les trahit, sont impuissants à réprimer le scandale, et les agents en bourgeois seuls finissent par procéder à l'arrestation de quelques filles faisant trop ouvertement du racolage aux abords de la pyrotechnie, sur la route Saint-Louis et non loin des allées situées près du cimetière de Charenton. Mais, où les f émîmes vivant de la prostitution sont en plus grand nombre, c'est aux abords du camp de Saint-Maur où est ins-

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tallée l'artillerie ; elles y racolent des militaires et se dispersent ensuite avec eux dans le bois.

La répression y est encore plus difficile qu'au Bois de Boulogne. Les agents ont constaté qu'ils avaient contre eux les vieux rentiers, aux habitudes excentriques, venant pour la plupart satisfaire leurs passions et qui signalent aux intéressés les mesures prises et les surveillances prescrites ; les cantonniers qui préviennent les filles se trouvant cachées dans les massifs en compagnie d'individus racolés ; enfin l'intervention des artilleurs de Vincennes, et celle-ci s'explique, car les prostituées dans ce bois n'ont pas de clients plus assidus. Les soldat^ les rencontrent aux environs du fort, dans les cabarets niai famés des rues du Terrier, du Levant, de Montreuil, et pour quelques sous des couples se forment et vont se livrer dans les fourrés du bois à la plus honteuse débauche.

Parfois la même fille se prostitue à tour de rôle à plusieurs soldats et pendant ce temps il y en a toujours un ou deux qui font le guet.

Ces filles, cela se conçoit, sont atteintes de graves maladies vénériennes et l'autorité militaire, par des notes dites « d'état-major », réclame quotidiennement leur recherche. C'est en se livrant à ces recherches dont l'importance est capitale qlie les agents obligés de fouiller les taillis, les massifs, sont l'objet d'outrages, de violences et de rébellion de la part des malfaiteurs qui pullulent dans ce lieu.

Cette hostilité contre les agents est en quelque sorte permanente à Vincennes, et il ne se passe

pas d'année qu'à la fête de la Sainte-Barbe (4 décembre), l'administration ne se trouve forcée de doubler les services et d'obtenir des surveillances spéciales à l'égard des artilleurs qui saccagent le bois et vont même jusqu'à briser les devantures et le matériel des maisons de tolérance établies dans les environs, ce qui occasionne des rixes et des scènes scandaleuses.

En dehors des filles élisant domicile à la belle étoile et servant d'auxiliaires aux filous, il y a les voleurs -de balles de plomb, au moment où des expériences de tir sont faites au polygone de Vincennes. Ces individus, repris de justice, toujours dangereux, pratiquent le jeu du couteau, ils savent comme ils le disent, ouvrir sans bruit des « boutonnières humaines ».

La lutte est continuelle entre les agents et les différentes catégories de malfaiteurs peuplant le bois de Vincennes. En dehors de cette lutte, lorsqu'il s'agit de procéder à l'arrestation d'une fille ou de son soutenem% un empêchement primordial existe et entrave l'action de la police active. Son personnel doit se conformer aux règlements qui régissent les promenades et les jardins publics de la ville de Paris. C'est pour cette raison que les surveillances sont exercées sm^ la demande du conservateur du bois, lequel en réfère au Préfet de police. Des inspecteurs de la sûreté et des mœurs sont mis à sa disposition, et c'est sous la direction de brigadiers que ceux-là opèrent.

Le concours des gardes en pareille circonstance est indispensable, notamment au Bois de

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Vîncennes, pourvu d'endroits interdits au pfiblic et inconnus aux ag'ents. Pour peu que les g-ens thsTgés de les assister oublient de leur fournir les indications nécessaires, il en résulte des erreurs qui prennent souvent des proportions inattendues.

Les bois de Boulogne et de Yincennes resteront néanmoins les promenades fréquentées par les habitants de Paris ; cependant les amateurs de solitude agiront avec sagesse en évitant de trop s'engager sous leurs épais feuillages, ils pourraient y faire de mauvaises rencontres.

Vous devez, Monsieur le Préfet, contribuer à rendre leur séjour agréable à la population, assurer la sécurité des familles, donner satisfaction aux plaintes nombreuses et légitimes qui nous sont adressées. Le moyen est simple, il s'agit pour cela d'organiser des sui'veillances soutenues, de continuer des rondes imposantes qui ont permis d'envoyer sur les bancs de la police correctionnelle un bouquet choisi de malfaiteurs et de filles. En ce moment les deux bois sont à peu près propres ; je viens d'y détruire deux nids de pédérastes, les oiseaux sont en cage, au repos, àMazas, où vous les verrez prochainement, et vous serez étonné d'apprendre par eux leurs manœuvres de chantage sur les promeneurs attardés auprès desquels ils invoquent la fausse qualité d'agents des mœurs.

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Bonlerards mctérfeunt

De rArc-de-Triomphe à la rotonde de la Villetle ; de cette rotonde à la place du Trôn« ; de la place du Trône à l'entrée des Catacombes ; des Catacombes à l'Ecole Militaire ; et de cette Ecole à Tavenue du bois de Boulogne, tous les anciens boulevards extérieurs, sans exception, appartiennent, après l'allumage des réverbères, aux prostituées, et si vous résistez à leurs aimables avances, elles font appel aux souteneurs qui se chargent de mettre l'accord par des moyens touchants et persuasifs.

Cette catégorie de drôlesses, formée de filles soumises et insoumises, jeunes, alssez jolies, en cheveux, la mine hardie, racolent avec une persistance et une audace révoltantes.

Sur les boulevards avoisinant les anciennes communes de Montmartre, la Chapelle, la Villette, Belleville, Charonne, Montrouge, Ivry et Grenelle, elles sont plus nombreuses et fonctionnent par petits groupes ; leurs allures, les propos qu'elles tiennent en offrant au premier venu leurs faveurs, dégoûtent les familles honnêtes qui n'osent plus se promener avec leurs enfants, ni s'asseoir sur les bancs envahis par de semblables créatures.

d'est à l'angle de la rue éa FauibiMirg-Moni*

â() LA POLICE PABISIENNE

martre, après un stationnement de quelques minutes, que vous avez été, Monsieur le Préfet, frappé de l'effroyable développement que prend la prostitution. Malgré les rafles pratiquées par les agents des mœurs, Sur les ordres écrits de votre chef de la police municipale, le trottoir des boulevards, de la rue Poissonn ère à la Madeleine, est encombré d'ignobles filles qui attaquent avec effronterie les passants, se jettent sur les promeneurs, s'attachent à leurs pas, leur prennent le bras, et ne les quittent que contraintes , et en accompagnant kur départ d'odieux propos et de gestes obscènes.

Ces actes s'accomplissent sous les yeux bienveillants des gardiens de la paix ; ils assistent à ce marché réaliste, honteux, brutal, insolent.

La ligne des boulevards, cette ravissaate promenade si agréable aux étrangers, devient d'un accès difficile aux pères de famille.

La prostitution n'est plus discrète, elle a pris le haut du pavé, elle s'y étale d'une manière impudente, etj le soir, les filles, non contentes d'embarrasser la circulation, commencent à trouver plaisant d'insulter les honnêtes femmes.

Nouvelles actrices de carrefour, c'est sur la voie publique que se dresse leur théâtre ; n'ontelles pas pris maintenant pour piédestal les refuges formés par les trottoirs circulaiines ? On les voit de loin et en pleine lumière.

Les filles inscrites, c'est-à-dire soumises à des obligations sanitaires et disciplinaires, la police peut facilement en avoir raison. Au moindre commandement elles s'éloignent, circulent ou

suivent sans scandale les inspecteurs, mais celles désignées sous le nom d'insoumises, qui paraissent être privilégiées, et laissent par cela même croire à d'odieuses connivences entre elles et les agents chargés du service de répression. Celles-là, dis-je, se montrent audacieuses, sachant combien est pénible l'arrestation sur la voie publique, d'une de leurs pareilles résolue à ne point obtempérer aux injonctions de l'autorité. Elle se sent d'instinct protégée contre les mesures de la police, et ceux qui la soutiennent sont les premiers à réclamer un balayage énergique pour arriver à la cessation des désordres immoraux de la rue.

Les filles insoumises par la diversité de leurs mœurs, l'absence d'examen médical sont beaucoup plus dangereuses que les filles soumises.

Les débauchés placent naïvement leur confiance dans le prix payé, croyant se mettre à l'abri de la contagion syphilitique. Cet aphorisme ne peut pas être regardé comme un axiome, car de nombreux exemples prouvent que le prix élevé n'a jamais garanti personne.

Une actrice de talent, qui a eu de la célébrité au théâtre du Gymnase, a fort compromis la santé d'un Académicien.

On connaît ce trio de femmes malsaines ayant la vogue au bois de Boulogne , aux courses. L'une est ancienne cantatrice de l'Opéra, l'autre, avant de s'affubler d'un nom pris dans le théâtre dé l'auteur du Demi Monde, se rendait chaque soir sur les boulevards, aux Champs-Elysées, en tenue de bonne élégante et

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promenant un superbe chien. Son regard provoca.nt indiquait assez qu'elle cherchait à être suivie. Ses admirateurs affirment que le chien est savant et dressé à des exercices extraordinaires ; la troisième, fausse duchesse polonaise, a empoisonné, sous prétexte de politique, le plus jeune de nos secrétaires d'Etat.

J'oubliais :;ette fille devenue à la mode par sa besogne secrète, ses opérations nocturnes et son papier à lettres, sur lequel est gravé une tête de mort entourée de ces mots, résumant bien l'existence de ses victimes :

Aimer, souffrir, mourir !

A-t-elle assez développé sur sa route d"* affections... vénériennes?

Toutes 2es femmes se font cependant très chèrement payer.

Dans le langage imagé du jour, on se donne beaucoup de mal pour caractériser par un mot nouveau ces commerçantes qui débitent l'amour tarifé; on forge positivement des noms en l'honneur des modernes courtisanes, et certains journalistes vont même jusqu'à en revendiquer la paternité. N'ont-ils pas successivement baptisé l'ancienne lorette de belle petite, agenouillée, ambulante, grande marque, instantanée, gommeuse, luisante, mouquette, permanente, mousseuse, errante, horizontale. Cette dernière et plus heureuse classification , attribuée à M. Aurélien SchoU, est la seule qui dit beaucoup en ne disant rien. En 1871, M. A. Vacquerie surnommait sa Proserpine et ses congénères des universelles.

. Tous ces pseudonymes, passagèrement adoptés dans un milieu qui n'a rien de commun avee la bonne société, ne représentent, pour le public, que la fille cherchant ses moyens d'existence au hasard et par la galanterie vénale.

La police les appelle insoumises, en les classant de la manière suivante :

1° La fille de trottoir;

2° La fille de café;

y La fille de brasserie ;

4° La fille de souper;

S*' La fille de théâtre;

6** La petite maîtresse;

T La femme entretenue.

Les célibataires, selon leur âge, leur rang, leur éducation, les appellent : croqueuses de cœurs, marchandes de sourires, biches, tendresses, attoucheuses, gourgandines, lumineuses ou diamants, et les militaires les nomment :

paillasse la houri (femme attrayante) et la mocker, quand ils ont participé aux campagnes d'Afrique.

Les anciens muscadins, les incoïables du Directoire, les merveilleux, les dandys de la Restauration, les fashionnables , les lions du règne de Louis -Philippe ont cédé la place, pourquoi et comment, aux cocodès, gandins^ huileux, amincis, poisseux^ crevés ^ gommeux et boudinés? noms grotesques auxquels l'Académie ne fera jamais les honneurs du dictionnaire.

Ces petits bonshommes de dix-huit à vingtcinq ans, soi-disant fils de famille, imitent leurs ancêtres et empêchent de ralentir la tradition, en recherchant comme des désœuvrés, les métaphores défectueuses pour se désigner, s'entendre, se reconnaître. Malingres, ridicules, sans esprit, ennemis du bon goût, niais en amour, ils forment dans le demi-monde ce gratin^ cette gomme, cette poisse, ce pschutt et ce ^lan, faciles à plumer, même en voyage, par celles qu'ils intitulent : la cocotte, la crevette^ la grue^ la sotipeuse, la belle de nuit et la campeuse.

La femme du monde qualifie en général les filles de toutes les catégories de créatures et de sing esses.

Le gamin de Paris, ce gavroche spirituel, original, inventif, qui est et restera la terreur des représentants de l'autorité, a son vocabulaire particulier, variant à l'infini, selon l'endroit et les circonstances. Au théâtre, sa maîtresse est une LoMts XF, une bergeronnette ; h. la promenade, elle devient sdi petite poupée , sa grosse tête, sa jolie margot ; quand elle circule isolément, il se fâche et elle passe à l'état de trotteuse, catin, truqueuse^ punaise.

Les souteneurs, ceux défendant les filles et qui reçoivent en retour l'argent qu'elles gagnent à la sueur de leur corps, se servent d'expressions pittoresques, mouvementées, et appropriées au singulier genre de travail des véritables prostituées. En action, ce sont des outils^ des asticots, des éponges^ des marmites.

Entre eux, à leurs bras, ils les appellent y/y(H lettes^ trimeuseSj catiches/ ménesses, largues j railleuses, gerses, linges, persilleuses etgonzesses.

Pour terminer cette écœurante nomenclature, il y a lieu de fixer ici les étiquettes que les hommes à femmes piquent sur la tête de leurs clientes à l'âge mûr et toujours en quête d'amateurs ; ce sont celles de : rouchies, terrières, tortues, carnavals, trumeaux, pétasses, gadoues, tronc des pauvres, morues et vieille-garde .

La plupart des filles insoumises, se traînant dans la rue ou se laissant traîner en voiture, se recrutent dans les basses classes et à de rares exceptions, où elles offrent des types distingués, on ne remarque guère que des physionomies et des manières dénotant leur origine.

Ces filles encombrent les cafés des boulevards et ces établissements sont si mal fréquentés qu'une personne se respectant ne peut y entrer avec sa famille. Des agents en surveillance ont maintes fois constaté de neuf heures du soir à deux heures du matin l'entrée d*une cinquantaine de prostituées. Il y a néanmoins d'excellentes maisons, d'une tenue parfaite, où lés propriétaires refusent de recevoir les horizontales, mais il faut les connaître.

La terrasse qui Tété occupe la moitié du boulevard est surtout le rendez-vous de la tierce élégante, le centre d'exploration de la débauche dont le public se plaint et pour laquelle (singulière dérision) ce même public prend fait et cause chaque fois que l'on cherche à réprimer ce scandale.

Vous avez vu, monsieur le Préfet, autour des tables, assis sur quatre ou cinq raïigs de chaises, les oisifs, les chevalier^'d'industrie, les boudinés^ les hommes à femmes; ils examinent comme des maquignons leurs chevaux les filles qui défilent, les croyant déjà indistinctement en leur possession pour un prix quelconque ; ils lancent à haute voix des obscénités sur leur compte, les estiment, les cotent selon leurs allures, leur beauté, leurs formes ou leurs qualités lascives.

Ces individus, la plupart vieillis dans la connaissance des dépravations humaines, également corrompus et corrupteurs, voués sans exception et sans frein à des passions, à des appétits dégoûtants, habitués à supposer le mal, aie deviner, calomnient les gens qui passent et salissent tout le monde.

C'est sur la terrasse de plusieurs cafés spéciaux que naissent et grandissent les actes les plus odieux. La calomnie, le prix de valeurs déclassées à la Bourse et Tobscénité forment les sujets de leurs conversations. Chacun à sa manière sacrifie jusqu'à son dernier sou pour s'afficher à la porte d'un café. Ayant l'air de mépriser les femmes, ils les confondent intentionnellement avec les fiUes crapuleuses du boulevard que seules ils connaissent et apprécient.

Il y a maintenant si peu de différence physique ou morale entre un fils de famille avili, le garçon que la misère étreint et le souteneur, qu'on ne peut guère les distinguer.

Comme je vous le disais, la grande occupa-

tion de ce genre de consommateurs consiste à voir défiler les femmes de débauche qui infestent les boulevards, Ces malheureuses, couvertes de dentelles de soie et de velours, font le même trajet toute la soirée d'un point à un autre, par la pluie, le beau temps, le froid, la chaleur; elles frôlent les passants, sondent du regard les cafés et reçoivent, avec im calme imperturbable et le sourire aux lèvres, les ignominies qu'on leur lance. Tant que les hommes ne mordent pas, elles continuent leur va-et-vient.

L'heure de l'absinthe indique celle du travail aux prostituées de toutes les catégories.

Les filles logées dans le neuvième arrondissement, celui de l'Opéra, comprenant les quartiers Saint-Georges, la Chaussée-d'Antin, Rochechouart et le faubourg Montmartre, prennent alors place sur les trottoirs, se mettent en chasse, flairent le gibier facile à prendre, tantôt seules, tantôt à deux^ souvent en nombreuse compagnie, riant, criant, se poussant pour se faire remarquer. L'une se détache pour courir après un homme, l'autre s'arrête pour en attendre un second, et la petite armée parcourt ainsi les boulevards dans l'intention de rabattre ceux qui leur paraissent une bonne affaire. Elles sentent l'ail ou le musc et s'offrent indifféremment à l'heure, à la journée, au voyou riche, au gandin décavé ou au vieillard dont la vie ne tient plus qu'à un fil.

La gaieté grossière qu'elles affectent dans leur commerce est une des choses lesplus curieuses de leur existence et si elle n'inspirait pas la

pitié, elle pourrait donner lieu à des études remarquables.

La patience et la ténacité sont les vertus maîtresses des filles. Celle qui flaire un homme sérieux commence à le suivre et trahit sa présence par le frou frou de sa toilette, puis elle coudoie l'individu à lever, passe devant lui et s'arrête de façon à gêner sa route. Forcé de se détourner l'homme à faire la regarde et c'est alors que par un signe rapide, un sourire, elle indique le genre de bonheur dont elle a la spécialité. Sans attendre la réponse elle disparaît et se dissimule derrière un kiosque, une colonne affiche, pour laisser le temps au monsieur de réfléchir et de peser sa bourse.

Le boulevardier refait ou à qui cela ne dit pas est déjà content, mais la femme ne le lâche point, car il la voit bientôt reparaître plus acharnée que jamais.

Si l'off^re n'est pas suffisante, l'infatigable prostituée- quitte l'homme avec autant d'entrain qu'elle avait mis d'entêtement à le poursuivre, et reprenant sa course, traverse à dessein les groupes des flâneurs, rase la terrasse des cafés, pince, bouscule les garçons, fait des grimaces et tire la langue aux consommateurs qui ripostent par des obscénités à un geste immonde au grand ébahissement des promeneurs.

A côté de ces filles, se trouve la femme posée, la femme monument, qui marche au bruissement d'une jupe traînante, à pas comptés, ne perdant pas du regard un mètre de terrain.

Celle-ci distingue bien la place, elle a sa

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clientèle et sait la reconnaître sans causer de scandale.

Il y a ensuite la femme alerte, qui intrigue le passant, rêvant à la possession d'une fillette en course. Il lui adresse quelques mots galants, mais il ne reçoit pas de réponse. La poursuite continue jusqu'au moment où l'innocente s'arrête essoufflée devant la boutique d'un bijoutier. C'est là son truc si l'homme ne la quitte pas, le prix de ses faveurs est vivement débattu.

Cette autre, pour se donner de la contenance, porte soit à la main un rouleau de musique, soit à son bras un petit sac vide ou ne contenant que le peigne, la chemise de nuit et la serviette d'usage. C'est un « en cas!... »

L'autre soir, je vous ai montré deux amies, la paire, qui pour attirer l'attention des étrangers, posent en se qualifiant de comtesse, baronne, et parlent une sorte d'argot ayant la prétention de ressembler à de l'anglais.

Il n'est pas rare d'entendre des filles parler les langues anglaise, allemande, russe, espagnole, italienne et citer les mots d'esprit de nos meilleurs auteurs; elles spécialisent le levage de l'étranger agréablement séduit par la rencontre d'une femme qui le comprend et avec laquelle il traite facilement.

Je ne veux pas oublier la fille qui traîne au bout d'une longue laisse un petit chien maladif, à cause de l'eau-de-vie qu'on lui fait avaler sous prétexte de l'empêcher de grossir; il se tient à peine sur ses pattes et s'entortille en criant autour des jambes des passants. Ce nou-

veau moyen de s'amuser sert surtout à créer la liaison d'une heure ou d'une nuit.

Les filles mères qui racolent des hommes en tenant leur bébé par la main, sont les plu» diffiiciles à mettre en état d'arrestation. Si JMi agenty après avoir constaté à leur charge de nombreux actes de racolage, tente seulement d'interpeller l'une d'elles, il est aussitôt hué, bafoué et battu par le public qui, sans savoir au juste ce dont il s'^agit^ s'empresse de caôer qu'on arrête une honnête mère de famille.

Les boulevards ne sont pas toujours très éclairés; sur leur parcours on y trouve des endroits obscursy notamment la partie comprise entre la rue Basse- du-Rempart et la place de la Madeleine. A partir de neuf heures du soir, un essaim de filles coiffées en cheveux se prennent par la main et barrent le passage aux promeneurs. On ne passe pas, disent-elles, sans choisir sa rameneuse.

L'hiver, le travail sur la terrasse disparait et rien n'est plus curieux ni plus honteux à examiner en détail que l'intérieur des cafés et des brasseries à femmes.

La fortune, Tâge, le rang^ sont confondus dans cette société qui s^'amusi et tous les genres de prostitution y sont représentés.

Le vieil habitué a son eom^ il salue de la main les filles au fur et à mesure qu'elles arrivent et donne son avis sur les nouvelles éébarquéeSy il leur offre des consommations en s'infonnant du cours de ta bourse de Gythère.

Au fond, parmi les groupes bruyants de

femmes on remarque souvent un joli garçon rempli d'entrain, mis avec une élégance de mauvais goût et couvert d'un chapeau mou; il est là dans son élément, boit, fume, réprouve les mouchards dont il fait partie et prône la liberté individuelle dont il abuse pour casser les reins aux hommes refusant les faveurs de sa rouleuse. C'est le souteneur. Sur un signe convenu de l'une des filles il sort, sans payer les consommations, pour être remplacé par un type sérieux (1). Il ne reviendra qu'au moment de la fermeture du café rejoindre sa maîtresse ^toutefois elle est disponible.

Près du comptoir l'aspect change, ce n'est plus le souteneur vantard, hâbleur, mais le jeune homme à l'air timide, embarrassé; il porte la main à son gousset, le tâte, le soupèse et voit avec une certaine inquiétude le nombre des consommateurs s'augmenter. Autant l'autre semblait avoir d'autorité sur ses amies, autant celui-ei est mené par les siennes ; cajolé quand rien ne va, oublié ^i ks araires reprennent, il passe ses soirées dans une alternative de bonheur ou de tristesse sans oser se plaindre. C'est le petit amant de coeur que ces filles se payent l'une après l'autre.

Lorsqu'il veut montrer un peu d'énergie, sa préférée lui rappelle l'heure à laquelle sa famille l'attend pour le coucher, c^est une manière de l'obliger à quitter l'établissement, et eUe lui donne rendez-vous pour le lende-

(1) Homme payant géoéreinement les femmes.

main, à domicile, en Tabsence du type sérieux.

Tout autre est le Monsieur faisant l'assaut des filles avec son beau linge, sa fine chaussure et ses gants irréprochables. Toujours exact, il arrive, chaque soir à la même heure, s'offrir aux regards du côté le plus avantageux pour . sa personne. Il a le soin d'avoir près de lui un petit banc qu'il place sous les pieds de sa voisine en disant au garçon : « Servez ce que madame désire » et, par un signal, il indique son intention de payer la dépense. Il représente le débutant posant à l'homme du monde.

Le vrai boulevardier, le roublard^ traite cavalièrement les filles ; vous l'entendez dire à celle qui finit par lui plaire : « Allons, ne fais pas ta tète, les affaires ne vont pas, sois bonne fille, je te donne un louis, voilà ce que je peux faire pour toi. Si cela te botte^ arrive ; garçon, payezvous et faites avancer une voiture. »

Quelquefois un ouvrier, légèrement pris de boissons s'égare dans une de ces maisons ; il cherche, il veut imiter le gandin. Repoussé par les garçons, il en résulte des scènes burlesques pendant lesquelles les fiJles lui répondent insolences pour insolences, jusqu'au moment de son départ.

Si, au contraire, c'est un étranger qui se présente, le malheureux ne voit pas le vide se produire autour de lui; il devient l'objet de l'attention des filles : appelé par ci, tiré par là, en butte à tous les quolibets et comprenant peu le français, il ne voit dans cet accueil qu'un échantillon de la farce gauloise et s'efforce de

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rire en offrant à boire au. ban et à l'arrièreban de celles qu'il vient d'amuser.

A lïntérieur des cafés à femmes, ainsi que dans certaines brasseries modernes de la rue du Faubourg-Montmartre, la première rangée de tables est généralement émaillée de filles attendant du destin un peu de bien-être.

Les premières, placées non loin de la voie publique, font des signes aux passants, les secondes lisent un journal, les troisièmes griffonnent un semblant de correspondance, et les autres, jacassent, grouillent, racontant leurs aventures, leurs mécomptes, leurs stages à Saint-Lazare.

— Moi, s'écrie une farceuse, je sors du grand hôtel de Saint-Laz où, par protection, je remplissais la fonction de réclameuse.

— Réclameuse, répond son amie d'affaires..., connais pas à Saint-Lazare c'te bête-là.

— Est-elle assez idiote. Réclameuse veut dire sonnette, femme de service chargée de se tenir à la disposition des sœurs et de répondre à leurs appels.

Toutes se signalent, le /loueur qui passe, le poseur de lapin (1). Elles critiquent les toilettes de leurs congénères, font des niches à leurs voisines, versent le restant des verres sur les banquettes, sur les chaises, et comme des habituées de cabarets, boivent beaucoup, fument énormément et crachent partout.

(1) Individu refusant de payer une femme qui a vendu ses faveurs ; par analogie aux jeux de tourniquet dans les foires, où est exposé le lapin qu'on ne gagne jamais.

Pour le travail de la circulation dans la salle, chacune a son tour ; après s'être recollée une mouche et mis sur la figure une nouvelle couche de poudre de riz, commence la tournée de contrôle. Les consommateurs subissent leur examen. Les uns sont injuriés, bousculés, pinces, les autres, ceux qui se chargent de solder les dépenses, sont embrassés, et si les habitués refusent, le garçon est là qui fait crédit à ses clientes ou paye pour elles à la dame de comptoir. Les faveurs d'une nuit, un jour de congé, seront sa récompense en même temps que son remboursement.

A côté de cet assemblage de galvaudeuseSj se formev de petits groupes moins mouvementés, sérieux, pratiques, tout aux affaires. On y entend parler d'hommes valant cinq louis, de soupers épatants, de mobiliers en bois des îles, de voitures, de chevaux et de diamants.

L'heure de la fermeture arrive, il faut sortir des cafés et des brasseries à filles, alors commence ce tohu-bohu général, qui met en marche le troupeau compact des prostituées. Les unes irritées de leur insuccès braillent^ se disputent^ s'insultent et s'arrachent, sur la voie publique, le passant attardé. Les autres, par principe commercial, préfèrent rentrer seules, au lieu de se livrer à un prix inférieur à leur cote habituelle. Quant à celles gâtant le métier, elles se liquident au plus cher enchérisseur.

Une chose digne de remarque , la fille de boulevard, si hautaine pendant le cours de la soîfrée, abaisse sensiblement le chiffre de ses

faveurs ; à partir de neuf heures du soir, elle se vend au rabais ; de cinq louis, elle tombe à trois, à deux, à un et même moins. Celles sans argent, qui ont faim, et le nombre en est grand, se contentent d'une choucroute garnie ; celles qui n'ont point de domicile, acceptent Thospitalité du premier venu ; celles enfin qui étrennent une toilette, ne refusent pas, s'il pleut, de se livrer pour la valeur d'une course de voiture.

Un spectacle plus répugnant a lieu, au moment de l'extinction «du dernier bec de gaz.

Les filles qui ont chargéy comme elles disent, regardent en passant d'un air de pitié leurs camarades attendues par des personnes ne vivant que du produit de la débauche : c'est un souteneur, une mère, un frère, qui viennent chercher une maîtresse, une fille, une sœur, si la chance ne les a pas favorisées ! . . .

Cette infecte population s'écoule lentement et se disperse dans les garnis et maisons^des abords de la rue du Faubourg-Montmartre , tandis que la partie privilégiée, qui elle a chargé, va continuer sa nuit dans les restaurants autorisés à rester ouverts.

Sur les chaises et les bancs, le long des boulevards, viennent s'asseoir, au milieu des familles, des femmes surveillant le travail de leiirs fillettes. On y voit également de jeunes ouvrières qui guettent leur amant au passage, en attendant l'instant favorable pour se lancer dans la circulation. A ces deux catégories se mêlent les filles de rues, affichant leur métier

et stationnant comme les fiacres sur le bord du trottoir. Elles s'étalent sur des chaises, montrent leurs jambes et jettent leurs filets. Ce sont le plus souvent de vieilles tilles détériorées par Tâge et la débauche, et tournant le dos aux promeneurs, afin d'éviter la lumière. Elles ont leurs habitudes, leurs manies. Après avoir dîné dans un restaurant à prix fixe, chacune reprend sa place de la veille et s'appuie contre le même arbre. On forme aussi de petits cercles, où se discutent les événements de la corporation; on y parle de la beauté, de a chance, du cours actuel, des nouvelles tl.es, et Ton classe les clients dans les bons ou es mauvais à faire.

Ces filles, dont certaines ont parfois cinquante ans, sont des spécialistes qui s'adressent aux vieux.

Elles campent de préférence sur le boulevard, de la rue Drouot au marché des fleurs de la Madeleine , endroits sombres où il y a des chaises. Si la plupart d'entre elles vivent au jour le jour, quelques-unes possèdent un petit avoir augmenté du casuel, et partagent le tout avec un jeune souteneur qui les rentre si aucun client ne s'est présenté.

Lorsqu'une fille est lasse d'être assise à la même place , elle en gagne une autre et , d'étape en étape, suit le flot des racoleuses qui se prolonge jusqu'aux Champs-Elysées, autre quartier général des prostituées et des pédérastes.

Champs-Elysées

Ici, .les filles sont en colonnes serrées sur plusieurs rangs, c'est le flux et le reflux sur place, et les habitués des restaurants, des concerts, du Cirque, rencontrent à leur aller et à leur retour cette troupe féminine cherchant à prendre une position stratégique.

Il y a, comme dans la magistrature, celles assises et celles debout, chacune a sa manière de procéder, sa ficelle, et, à partir de dix heures du soir, le vice en permanence, dans toute sa laideur, prend possession des quinconces des Champs-Elysées, et le promeneur isolé doit se tenir en garde contre de singulières aventures.

Si rimprudent se fourvoie dans la foule qui se forme autour des cafés-concerts, il en sort bousculé, meurtri, pour être saisi par des individus se disant inspecteurs de police et qui

l'accusent d'un acte immoral. Il entrevoit une

sotte affaire, une nuit passée au poste, comprend l'inquiétude de sa famille, redoute le ridicule et les commentaires malveillants qui en résulteraient, et c'est - avec empressement qu'il accepte l'offre de le laisser en liberté moyennant une somme variant de dix è cinquante francs. Revenu à luij il reconnaît avoir été la victime de deux maîtres chanteurs.

Si, plus heureux, ce même promeneur échappe à cette odieuse accusation, il verra.

près du rond-point, s'approcher des individus aux mœurs dépravées qui lui glisseront à l'oreille des indications bizarres ; puis, derrière le Palais de l'Industrie, dans l'avenue d'Antin, sur le cours la Reine, des filles le harcèleront en l'engageant à venir s'asseoir, soit sur un banc, soit aux pieds des arbres, pour y faire... une courte station.

L'homme circule encore au milieu de pareils scandales, mais la femme honnête aurait tort de se montrer sur cette promenade où elle peut compromettre sa réputation.

Par les temps froids, humides, les filles se réfugient dans les passages Jouffroy, Verdeau, de l'Opéra, des Princes, Saulnier, Brady, et lorsque les gardiens de ces passages, possédés de la manie décorative, veulent se montrer autoritaires, ils subissent les avanies des racoleuses ou se font bousculer par les souteneurs et les marchancb de cartes transparentes, malgré leur uniforme fantaisiste et la présence de la pacifique épée qui doit servir à les défendre.

Certains passages, comme les squares, les jardins publics, n'étant pas soumis à votre juridiction, le personnel de la police, en dehors de la vindicte publique, n'intervient que sur des actes précis et d'après vos instructions, aussi les rôdeurs, les vagabonds, les mendiants, les

filles se donnent volontiers rendez-vous dans ces endroits, dont la garde est généralement confiée à d'anciens militaires qui s'épuisent en infructueux efforts pour maintenir le bon ordre est la moralité.

Il est interdit aux gardiens de la paix de s'immiscer dans le travail des employés de la Ville, C'est ainsi que le palais de la Bourse dépend, pour la police, de trois différents services. L'allée de droite, en lui faisant face, est du ressort du gardien du square Louvois, le péristyle, l'intérieur des escaliers, les couloirs, sont placés sous la surveillance des garçons, et les abords extérieurs appartiennent à vos agents.

De tous les passages couverts, c'est sans contredit celui des Panoramas où Tindustrie galante a pris sa plus ferme installation et fonctionne avec indépendance. Vous y avez vu de près, devant les étalages illuminés par la lumière du gaz, les prostituées, les souteneurs et les pédérastes. Cela tient à la disposition de ses galeries et mieux encore à son voisinage des rues Saint-Marc, Feydeau et des Panoramas, renfermant une quantité notable de maisons meublées.

Parfois l'envahissement des filles prend de telles proportions que les commerçants vous adressent une réclamation collective et demandant une solution immédiate, mais leur attitude au point de vue de la débauche est singulièrement changeante.

Vous vous rappelez ce scandale causé par

une fille d'origine étrangère, arrêtée à leur instigation. Ils la connaissaient pour la voir se livrer chaque jour, au racolage, et ils avaient appelé sur elle l'attention des deux gardiens. Son enlèvement fit du bruit, car la femme cria son nom à tous les échos de la presse.

L'autorité supérieure émue ordonna l'enquête traditionnelle, et par crainte d'être compromis dans une arrestation, dont ils avaient été les promoteurs, les commerçants rejetèrent toute la responsabilité sur les pauvres diables de surveillants. Ceux-ci, en effet, pour se conformer à leur désir, avaient montré cette fille aux inspecteurs, qui l'ont surveillé et vu jouer agréablement de la prunelle, lever un individu et sans aucune espèce d'hésitation, monter avec lui dans une voiture fermée. A son retour, une heure après, elle a recommencé ses œillades et c'est en sortant de la galerie Vivienne, suivie par un jeune homme, que se voyant prise elle s'est réfugiée dans l'hôtel, dont la gérante venait d'obtenir trois mois de prison et deux cents francs d'amende pour excitation habituelle de mineures à la débauche.

Le commissaire de police du quartier avait, à la suite d'une visite de nuit, ramassé chez elle, six insoumises malades, et deux petites filles, âgées de 15 à 17 ans, précédemment détenues pour faits de prostitution.

is-Royal

Il ne reste pour ainsi dire rien de son ancienne prospérité, et cette promenade de prédilection pour les étrangers, si brillante autrefois, est devenue silencieuse. A midi, quand le soleil le permet, son petit canon produit encore assez de bruit, pour faire aboyer les chiens qui passent.

Le jardin et ses galeries , après avoir été mêlés aux grandes commotions de notre histoire nationale, ne vivent plus que de souvenirs, et si cela continue, Fensemble du Palais- Royal aura bientôt la monotonie de la place des Vosges.

On le croirait frappé au cœur et la vertu ne lui réussit pas.

Il appartient, en titre, au Domaine ; mais il est administré par un syndicat composé de douze membres choisis parmi les commerçants, qui doivent prendre les mesures nécessaires au maintien du bon ordre et de la sécurité.

C'est sur leur avis qjie le régisseur se charge, avec ses surveillants et le personnel de la police municipale, d'expulser des galeries et du jardin les femmes imitant sans réserve les traditions du passé.

Les souteneurs et les filles choisissent parfois le Palais-Royal comme centre d'opérations.

La dernière plainte reçue est signée par une

soixantaine de commerçants ; ils déclarent que leur situation est intolérable. « Nos femmes, disent-ils, n'osent plus circuler sans se trouver en contact avec les racoleuses tenant à haute voix des propos obscènes et se faisant un malin plaisir d'accentuer davantage leur manière d'agir quand elles savent être désagréables aux. gens sus3eptibles de les entendre. »

Ces mêmes signataires attirent égalemeiat l'attention de l'autorité sur les vagabonds couchés le long des bancs, assis au pied des arbres. Enfin, ils se plaignent des bouquetières obsédant les personnes qui ont l'intention de s'arrêter aux vitrines de leurs magasins.

La dernière arrestation, opérée à huit heures du soir, a été pénible pour les agents et scandaleuse pour tout le monde. Il s'agissait d'une insoumise, laquelle, sous le péristyle Valois^ joignait au racolage la vente de photographies malpropres. Lorsque les inspecteurs l'ont invitée à les suivre, cette fille s'est roulée sur les dalles en poussant les cris : « au secours, à l'assassin ».

Parmi les curieux accomms se tenait son souteneur, auquel elle a dit : Tas de ratout^ en avant le ressort aux clignots des remflettes (1).

.Les représentants* de rautorité s'empressèrent d'arrêter ce trop courageux protecteur. La fille courroucée reprit : « Va pour le pétard (bruit), les aminches (amis) joueront du jt^a au

(1) Tu as du courage, jeUe du pohTe aux yeux des agents.

patatro (se sauveront), et, s'étant relevée, elle s'est jetée comme une furie sur les agents; a frappé Tun, égratigné Tautre et a craché au visage de ceux qui voulaient s'approcher d'elle en s'écriant : « Misérables, canailles, mes maquereaux auront le temps de vous reconnaître pour vous crever. »

Les commerçants et le public, pendant dix minutes, ont assisté, calmes, paisibles, à cette odieuse scène, et plusieurs boutiquiers, au lieu de faciliter la triste mission des inspecteurs, blâmaient les arrestations réclamées par leurs confrères en disant que de pareilles mesures éloignaient les clients et, par cela même, causaient un préjudice réel à leur commerce.

Pour eux, l'expulsion des filles, au nom de la morale, était la principale cause de la décadence du Palais-Royal , ressemblant a*ujourd'hui à un jardin sans fleurs.

Jardin des Tuileries

Il a fallu les réclamations, incessantes de la presse pour obtenir un semblant de moralité dans les jardins des Tuileries, devenus depuis 1871 le rendez-vous d'une société fort peu recommandable .

L'Etat a loué ces jardins à la Ville de Paris avec la jouissance des statues , vases de marbre qui en complètent la décoration. Beaucoup de ces œuvres d'art y figurent depuis plus

de trois cents ans et appartiennent au musée du Louvre.

Les rôdeurs et rôdeuses, sans autre raison que le malin plaisir de détruire, ont détérioré à coups de pierres, la plupart de ces valeurs artistiques, surtout dans la partie du jardin en bordure sur la rue des Tuileries.

Cette promenade réservée, d'où la réserve est exclue, se trouve à la merci des souteneurs qui donnent dans les fossés, s'étendent sur les pelouses, tandis que les filles ornent leurs cheveux de fleurs enlevées aux parterres, envahissent les bancs et s'offrent en spectacle aux amateurs.

Cet été, en tournée matinale, j'ai constaté, au milieu d'autres groupes, la réunion de onze souteneurs et filles couchés côte à côte. Le banc placé au milieu d'eux était absolument masqué par cet amas de chair humaine, et les jupes fripées des pierreuses servaient de draps à 3es êtres cherchant, par un sommeil réparateur, les forces perdues la veille et nécessaires au travail à reprendre la nuit suivante.

Un si bel assemblage de mâles et de femelles, bien en harmonie, aux figures rapprochées, en relief, aurait transporté de joie un peintre réaliste. Deux vieux gardiens, décorés de la Légion d'honneur, reconnaissant leur impuissance, se rendaient leur tâche facile en regardant d'un œil paternel cet horrible tas de vermine ; ils fumaient leurs pipes avec philosophie.

A gauche du grand bassin, en entrant par la

place de la Concorde, cette partie du jardin connue sous le nom de Petite Provence^ est devenue une Petite Pologne ; la terrasse du bord de Teau, vers les parages de Torangerie, sert de refuge aux filles en riiptufe de ban avec le service des mœurs. Elles ne rêvent point là au retour du printemps et des hirondelles ; leur promenade n'a rien de sentimental, car elles se livrent à partir de cinq heures du soir à des actes instructifs et de la plus révoltante obscénité.

L'assainissement des Tuileries se continue ; il est, du reste, question de mettre en vigueur un nouveau règlement qui sera confié aux soins du service militaire des palais nationaux.

Le concours des agents ne fera pas défaut, quand il s'agira de faire respecter les bonnes mœurs pour rendre à l'avenir cette promenade agréable aux honnêtes gens.

Le Luxembourg

Si le bois de Boulogne sert à réunir les personnes riches, oisives, honnêtes et vicieuses, pour faire assaut de toilettes et de modes nouvelles, le bois de Vincennes possède ses artilleurs, le Palais-Royal ses étrangers, les Tuileries ses nourrices, ses bonnes d'enfants, le Jardin des Plantes ses savants, ses provinciaux, et le vieux jardin du Palais Médicis a l'heureux privilège d'avoir la jeunesse des écoles.

46 JLA POXI€£ PARLSiKNNE

La mère ne peaat pas tanjours, comme à VBJhcien théâtre Comte, y conduire sans danger sa fitte, surtonA les jotirs de musique miUtaire. Le jardin du Luxembourg a cependant sa terrasse, son parterre à Fouest, qui représente le oôté sérieux, celui où se tiennent les familles.

Selon leur position topographique dans Paris, les endroits publics sont plus ou moins pourvus de filles. Le jardin du 'Luxembourg a les siennes escortées par les exploiteurs de la débauclie.

Commissaire de police du quartier de rOdéon en 1868, 1869, 1870, je pus constater que cette promenade avait, comme aujourd'hui, ses racoleuses, auxquelles il fallait toucher le moins possible pour éviter de donner naissance à une manifestation de la part des étudiants. « Agissez avec beaucoup de circonspection, écrivait M. Piétri à ses fonctionnaires, un effet moral vaut mieux qu'un acte matériel. »

Les instructions de cette époque sont restées les mêmes. Une fille arrêtée dans le jardin du Luxembourg ou sur le boulevard Saint- Michel, disait récemment le chef de la police municipale, peut amener du scandale. Et pour sauvegarder sa responsabilité, il ajoutait : M. le préfet n'en veut à aucun prix.

Les étudiants profitent de la faiblesse inexcusable de l'autorité pour se substituer aux agents des mœurs, ils veulent purifier leur jardin, pour en faire, sans doute, le séjour de la vertu.

GIBTEK 0E SAINT-LAZARE 47

Les mères de famille, habituées de cette promenade, ne sont jamais aussi tranquilles qu'au moment des vacances, c'est-àrdire en Pab&ence des soi-disant épurateurs.

Cette folle jeunesse, avec ses qualités, ses faciles entraînements, sa franchise et ses dér fauts, oublie parfois que le coin antique du quartier latin a perdu sa physionomie, son caractère spécial et qu'il est confondu maintenant aux autres parties de la capitale. La carte d'étudiant n'a plus sa raison d'être pour y circuler et leur bal, leitr jardin sont devenus la propriété de tout le monde. C'est le résultat de la liberté de chacun sur la liberté de tous.

L'ancienne grisette de Murger était de moitié dans les joies et les misères des étudiants, elle savait aimer, le dire, le prouver sans souci de la morale ; en disparaissant, elle a fait place à la fille vulgaire, sotte, plâtrée, vénale, et cette fille, dès son arrivée, a présenté son accestsoire, son maquignon d'amour.

Ils ont vraiment tort de se plaindre. MM. les étudiants, puisqu'ils acceptent, font vivi'e les caboulots, les brasseries à filles, et que le boulevard Saint-Michel, dans sa partie comprise entre le boulevard Sainit-Crermain et la rue Soufflot, a été baptisé par eux du titre significatif de « Marché aux veaux »; c'est donc en plein centre de leur domaine qu'ils tolèrent l'amour tarifé avec sa population flottante. Leur « Mar3hé aux veaux » devient désert à l'époque des vacances.

Où. les filles pullulent, les souteneurs aboa-

dent, et malgré cela, ceux-ci ne sont pas toujours faciles à flairer; tous ne portent pas la casquette traditionnelle et le foulard multicolore ; les uns se coiffent de chapeaux ronds, les autres de chapeaux de haute forme, et ces derniers se trouvent répandus dans toutes les classes de la société.

Les jeunes moralistes du quartier Latin, se croyant en pays conquis, sous prétexte de chasser les souteneurs qui lupanarisaient leur bal, leur jardin, frappent sur de paisibles promeneurs, leur paraissant suspects, et jettent à Peau d'inoffensifs citoyens.

Ce triste jeu, cette démonstration sans portée produisent néanmoins des scènes tumultueuses; la jeunesse aime le tapage, en profite, pour troubler le repos public, s'organise en bande, crie, casse sur son chemin les carreaux des boutiques et brise les tables, les chaises, la vaisselle, les verres des limonadiers.

Pour couronner d'aussi brillants exploits, elle entonne le chant de la Marseillaise, comme si elle venait de délivrer l'Alsace et la Lorraine.

Le lendemain, on solde les dégâts par des quêtes, des souscriptions et je n'ai pas besoin de dire le nom du plus généreux donataire.

Si les étudiants faisaient leur examen de conscience avec autant de soin qu'ils en mettent à passer leurs examens de droit et de médecine, ils deviendraient plus réservés.

Pour arrêter les souteneurs, il faut commencer par les filles ; mais dans le jardin du

Luxembourg comme sur le boulevard* Saint- Michel, grâce à leur maladroite intervention, cette mesure restera aussi difficile à exécuter que s'il s'agissait de refaire la virginité de leurs maîtresses devenues les concubines du public.

des Plantes

La rue des Ecoles et le boulevard Saint- Germain relient le jardin du Luxembourg au jardin des Plantes. Entre ces deux larges voies se trouve le square de Cluny, faisant face à une agglomération de vieilles bâtisses comprises dans les rues de la Harpe, Saint-Jacques, de la Parcheminerie, Saint-Séverin, Zacharie, Galande, du Fouarre et des Anglais.

A travers ce dédale de rues tortueuses, étroites, malsaines, au centre de ruelles fangeuses, sans lumière, sans air, grouillent des filles ne voilant pas leurs vices sous des dehors hypocrites. Contaminées, sales, couvertes de vêtements indescriptibles, laides, osseuses, les cheveux en broussailles, parfois grisonnants; elles font, malgré ce manque de séduction, et, avec leurs yeux brillants par l'ivresse, le. caprice de garçons maçons, terrassiers, balayeurs, clients assidus des cabarets de ce milieu spécial, unique en son genre, et, qui va bientôt disparaître des plans de Paris.

50 1.A POLICE PAmSIENNE

Les*plus jeunes de ces traînées, les moins sales, les mieux vêtues, vont durant le jour racoler au jardin des Plantes, lieu qui a le privilège d'attirer les diverses classes de la so- •ciété, en charmant tous les âges.

Avec ses galeries, contenant le dépM des richesses de la création, il a sa ménagerie, institution assurément populaire.

Aux prostituées de la place Maubert, de la barrière dltalie et du marché aux chevaux viennent s'adjoindre une quantité de malfaiteurs connaissant par expérience cet asile, à l'abri de la police, et qui possède la faveur particulière du publia.

Un observateur, dans cette foule si variée, trouverait le type féminin qui domine sur toutes les autres habituées des parcs, jardins et squares de Paris. Cette ligure est celle de la bonne sans place, vicieuse, ennemie du travail et amie des bêtes. Au Jardin des Plantes, elle ^st à peu près certaine de rencontrer un pays, une connaissance, et de ne pas rentrer seule au logis.

Involoditairement cette catégorie de filles dionne naissance à l'apprenti souteneur, gamin die douze à seize ans, auquel des parents, par insouciance, laissent une liberté trop absolue.

Ce qui se passe sur la voie publique est loin d'être sain, moral, pour la jeunesse; c'est le plus souvent une école de dépravatîoii où elle apprend à pratiquer Le vagabondage, la filouterie ; à tutoyer le premier venu et à parler argot.

GIBIEft DE SAINT-LAZARE 51

Au Jardin des Plantes, pour amuser les filles, se faire remarquer, montrer leur adresse, de jeunes polissons tuent à Taide de chassepierres, les pigeons ramiers.

Sous prétexte de rigoler (c'est leur expression), au moyen de frondes ils crèvent les yeux des animaux. Une lionne de Perse et un ours blanc viennent d'être ainsi mutilés. L'autruche d'A3aaériqu?e (Mandou) a eu le crâne défoncé et le renard blem une patte cassée. Ces m^êsubes vauriens s'introduisent dans les parcs et ramassent les œorfs prov^aant des palnurpèdes.

Au labyrinthe, donit le point culminant sert de belvédère aux amateurs de belles vues, les surveillants ont sui'pris des couples enlacés... l'étonneaaent de €eux-ci dépasesait leur comfusion. Ne s'étaient-ils pas plaioés sous la sauvegarde de gamins vicieux dïargés d'interdiEe le passage aux indiscrets ?

La promenade du Jardin des Plantes est celle qui contient le plus d'éléments mauvais et c'est la moins surveillée.

Les aberrés passionnels aimant la foule, la recherchant, se mêlent aux filles, et satisfont leurs désirs devant le palais des singes et la ménagerie des animaiux féroces. Quant aux pickpockets, il est facile d'énumiérer leurs exploits par la collection de porte-monnaie vides trouvés dans les massifs et les bassins.

Marché aux Chevaux

En sortant par la grille principale du Jardin des Plantes, sur la droite se tient, les mardis et samedis, le marché aux chevaux. Deux portes en facilitent Taccès. L'une réservée aux chevaux entiers, Tautre aux juments. Les chevaux hongres entrent indistinctement par les portes Saint-Marcel et de l'Hôpital, en compagnie des maquignons, souteneurs et filles.

Les prostituées racolent les gens de toute condition qui se rendent à ce marché et les conduisent dans les cabarets borgnes et les hôtels à la nuit en très grand nombre au treizième arrondissement.

• Ce coin de Paris offre un aspect particulier : il ne manque pas de pittoresque au point de vue de sa population , formée d'un mélange d'honnêtes ouvriers et de malfaiteurs. Au delà, au milieu de nouvelles constructions existent de véritables bouges servant de refuges à l'écume de la société.

Grenelle a ses bonnes à soldats, la chaussée du Maine, la rue de la Gaîté, ses fausses ouvrières affectant un cachet de modestie ; l'ex-barrière d'Italie , la Butte-aux-Cailles , les boulevards de la Gare, de l'Hôpital, la place Pinel, les rues Nationale, Harvey, les Deux-Moulins, possèdent les plus dangereuses filles, toujours à la remorque de repris de justice prêts à faire

la chasse aux valseurs (ivrognes) et à dévaliser les passants attardés. Ce vilain monde fraternise, et maquignons, voleurs, assassins, ne sortent jamais sans avoir , comme ils disent, leur dogue y leur dague et leur digue (chien, couteau, femme).

Centre de Paris

De l'autre côté du Jardin des Plantes, se trouve le pont d'Austerlitz, qui conduit à Fancien passage d'Orient, situé entre les rues de Lyon et de Bercy. Cette voie particulière, d'une longueur de cent cinquante à deux cents mètres, est privée de surveillance et sert de refuge aux filles du quartier et à leurs gardes du corps. Les locataires, indignés de voir les agents en uniforme indifférents à leurs plaintes,, se sont entendus, et le mois dernier, profitant d'une scène scandaleuse provoquée par la présence de souteneurs en état d'ivresse, ils ont, vers minuit, les uns armés de balais, les autres porteurs de vases remplis d'eau, opéré un nettoyage qui n'a pas duré cinq minutes. Ce groupe a disparu pour se reformer rue Jules-César, point précis leur permettant mieux encore qu'au passage d'Orient de tenir en observation le boulevard de la Contrescarpe, l'avenue Daumesnil, la gare de Lyon et la place de la Bastille. A cet endroit animé, popu-

54 LA POLICE PAEISIENICE

leux, à Tombre de là colonne de Juillet, monument triomphal, funéraire, sons les yeux du génie de la liberté tenant d'une main des chaînes brisas, de Taistre le flambeau de la civilisation , foisonnent les promeneuses aux ordres du public. Tous les âges sont représentés dans cette légion de filles, rien ne manque à ce comptoir d'échantillons,- depuis l'enfant jusqu'^à la vieille femme fourbue.

La prostitution s'exerce librement sur les trottoirs de la place de la Bastille et sur les boulevards Beaumarchais, des Filles-du-Calvaire et du Temple ; elle y est banale et n'offre qu'un intérêt secondaire. Pour Fanimer, sou:teneurs et filles dansent, de temps à autre, un quadrille accompagné de musique que les petits virtuoses du pavé exécutent-

Place des Vosges

L'administration a heureusement fait cesser les scandales qui se produisaient sur la place des Vosges. Plusieurs jeunes gens, après avoir soustrait de l'argent et des bijoux chez leur père et mère, avaient disparu en compagnie de filles beaucoup plus âgées qu'eux. Arrêtées, elles viennent d'être poursuivies, oodQbdamHées, pour détournemeot de mineurs.

Le jardin reste affecté au monade de la pr€«titution et l'un des membres du Comité d'hy-

GIBI£& B£ SAIIÎT-LAZARE 55

g^iène appelle le concours de la police sur les mauvais sujets qui, nuit et jour, y étalent leur immoralité. La présence de celte triste popudation reiiid, dit-il, la promenade impossible aux personnes désireuses d'y amener leurs enfants.

Les gourgandines et leurs défenseurs naturels, comme des cabotins en représentation, offrent quotidoennennent un spectacle nouveau» Aujourd'hui, c'est une fiUe suivie de ses pareilles, se laissant traîner par deux souteneurs, sous les arcades, d'un angle à l'autre de la place, principalement à la sortie des écoles communales. A un moment prévu, au milieu de la course, eUe est léchée et opère une culbute impressionnable suivie de gros rires et de propos orduriers. Ces mêmes traînées se roulent sur le sol, se tordent en poussant des cris à stupéfier les paisibles promeneuses et simulent des crises hystériques n'ayant pour but que de montrer le:urs... jambes afin d'avoir Toeeasion de se faire frictionner par leurs compagnons habituels.

Du reste, des scènes analogues se passent dans les parcs Monceaux, des Buttes-Ghaumont, Montsouris^ et dans les squares du centre de Paris.

A la tombée de la nuit, la prostitution pi^nd un caractère aussi pubUc que les jardins euxmêmes ; les parties de cache-cache s'organisent et les coupables de pr^fessioM se permettent toutes les impudeurs ; seuLemenl, selon le quartier, riche ou pauvre^ les racoleuses et leurs associés diffèrent.

Comme pour les passages privés, non reconnus par la Ville, la Police s'arrête aux grilles de ces propriétés appartenant à l'Etat, et c'est l'Etat qui se charge de leur entretien et d'établir le service de surveillance.

Ces endroits populaires sont devenus le réceptacle des gens sans aveu, des filles de mauvaise vie, qui, parleurs allures affichantes, tapageuses, leurs paroles déshonnêtes et leurs ébats erotiques, en éloignaient les promeneurs et les élèves des pensionnats.

Les gardes, ainsi que je le disais pour les jardins des Tuileries, ne sont pas assez nombreux. Braves, munis d'excellents certificats, trop âgés, ils ne peuvent, malgré leurs efforts, s'opposer à l'invasion des filles escortées de camarades masculins.

Il faudrait cependant débarrasser d'urgence tous les jardins de ces spectacles écœurants ; l'assainissement doit être général, il ne s'agit que de vouloir et de s'entendre. Le Préfet delà Seine a tout intérêt à se mettre d'accord avec son collègue, sans se soucier du Conseil municipal qui ne servira jamais de trait-d'union à ses deux ennemis dont il cherche à neutraliser les forces en attendant qu'il trouve le moyen de les anéantir.

A la fermeture du jardin de la place des Vosges, les filles se répandent rue Saint-Antoine, rue de Rivoli, jusqu'à la tour Saint- Jacques. Déployées en tirailleuses, vous avez beau chercher à les éviter en changeant de trottoir, elles finissent par vous saisir au pas-

sage, c'est la véritable chasse à rhomme.

Sur la place du Châtelet les bancs sont envahis par des repris de justice, des souteneurs qui attendent, la cigarette aux lèvres, le retour de leurs compagnes sortant de la visite, au dispensaire préfectoral, du quai de THorloge.

Près des Halles, notamment rues Aubry-le- Boucher, Quincampoix, de la Reynie, Maubuée, les filles et les souteneurs forment des groupes, on se dispute, on se bat, sans motif sérieux, des figures sont écrasées à coups de poing et quelquefois les couteaux s'ouvrent. A l'arrivée des gardiens de la paix ce vilain monde disparait, aucun plaignant ne se présente et cependant il y a du sang de répandu.

A deux heures du matin, une fille insoumise a été jetée, par vengeance, dans une charrette de cultivateur, stationnant sur le boulevard Sébastopol, et malgré sa résistance, ses cris couverts par les hurlements des souteneurs, l'un d'eux, surnommé Zizi-Panpan, s'est livré sur elle à des actes de violence.

La rue de VeniBe

Lorsque nous avons à onze heures du soir longé la rue de Venise, son aspect vous a surpris ; et jetant un regard inquisiteur, vous pensiez voir un ennemi caché derrière chacune des portes donnant sur cette voie étroite, sinistre,

sordide, aux pavés noirs, glissants. Sa vie ne commence guère qu'à partir de d-eax heures du matin, moment où les prostituées, n« se déshabillant jamais, se lèvent de leurs grabats, et s'apprêtent à recevoir les clients. La plupart légèrement ivres occupent d'anciennes boutiques transformées en cabinets remplis de rats monstrueux. Ces pièces, situées au rex-dechaussée, prenant jour sur la nie, sont dépourvues de plancheset de carreaux ; privées d'air, de lumière, mal closes, les murs suintent l'humidité et la crasse. Malgré ce délabrement, ces taudis malsains se louant à des prix variant dé trois à cinq francs par journée.

La rue de Venise est aussi peuplée d'individus travaillant la nuit aux halles centrales, en qualité de gardiens de voitures, porteurs, bouviers, enleveurs de détritus. Ils ne gagnent que quatre francs,. mais ils reçoivent des pourboire en nature, tels 'que poissons, légumes, fruits, qu'ils échangent contre du vin ou les faveurs des filles soumises, leurs voisines, dont Texistence est comparable à celle d'un animal. En effet de leur sexe, elles n'ont plus que le nom, vieillies dans le métier, ces abjectes créatures, le rebut des filles, ne sont point traitées en femmes ; d'une obéissance passive, elles s'abandonnent moyennant cinquante centimes, un franc, rarement deux, aux fantaisies lubriques de leurs habitués, parmi lesquels il faut compter un certain nombre de maraîchers.

Si, pour les payer, l'homme manque d'argent, il laisse dos denrées, et, jusqu'à neuf

heures du Biâtia, elles accumulent des provisions dans r antre de décharge/ dont une partie sert à les nourrir, et le reste est porté chez les marchands de vins et logeurs des rues de Venise et de Maubiaée ; mais ce qu'elles préfèrent aux choux, carottes, pommes de terre, poissons, fruits, froHfcage, œufs, c'est lé beurre,

et quel beurre ! celui provenant du goùtage.

Le goùtage consiste à plonger une sonde dans les mottes, et à sucer le morceau de beurre ainsi extrait, pour se rendre compté de sa fraîcheur et de sa qualité. L'acheteur crache le surplus de ce qu'il ne juge pas à propos d'avaler, et comme à Paris rien n'est perdu, quelqu'un le guette et ramasse le tout derrière lui. Les glaneurs s'attaschent aijx pas des goûteurs, et, la moisson faite, vont porter ce régal aux filles, en échange de menues pièces de monnaie.

Celles-ci le remanient, le refondent et le vendent jusqu'à un franc cinquante centimes le kilograonme aux débitants de soupe à dix centimes. L'amuseuse de la rue de Venise dépasse la quarantaine, et, comme sa camarade de la rue des Filles-Dieu, elle ne quitte son logis que pour aller boire, et âe rendre à la visite deux fois par mc»s. Tombée ain dernier degré àe la prostitution, elle se conforme néanmoios, et cela d'uoie façon méthodique aux règlements du dispeiksaire ; la police des mœurs Ure la surveille qu'au point de vue àe» relatioiiàs qu'elle pourrait avoir avec de jeuaes apprentis précoces, en assez grand nombre dans les rues RambuteaUy Simon-le-Fraïuï et .Quincampoix*

Les taudis de la rue de Venise sont très courus, mis à prix, par les filles passées au Sénat de la prostitution.

Cette qualification indique la vieille numérotée (fille soumise, se livrant encore à la débauche, malgré son âge. Une fois locataire, la fille met son amour-propre à faire honneur à ses affaires et cela se résume à se procurer les guenilles dont elle se couvre et à solder cha- <[ue soir le loyer. Les propriétaires sont d'autant plus exigeants que les postulantes attendent le local avec impatience.

Quartier Bonne-Nouvelle

De tous les quartiers de Paris, celui de Bonne-Nouvelle, voisin des Halles centrales, est le plus suivi par les prostituées. Cela tient d*abord aux rues étroites, sombres, qui s'y trouvent, ensuite à sa proximité des portes Saint-Denis et Saint-Martin, enfin aux nombreux établissements où elles peuvent, non seulement se réfugier, mais encore se livrer à leur industrie.

Les filles isolées logeant en garni, les brasseries desservies par des femmes, les maisons de tolérance, au nombre de dix-sept, dominent aussi dans ce quartier, situé au centre des affaires, et, le soir, toutes ces racoleuses s'emparent de la voie publique, se maintiennent

sur un périmètre assez restreint, de sorte que l'attention des habitants est attirée sur elles.

Ce mélange de filles explique leurs différents genres de racolage ; les unes donnent des coups d'ombrelles ou de parapluies aux passants ; les autres font des appels directs, en jetant de petits cris d'oiseaux. Sur le boulevard Bonne-Nouvelle, certaines posent pour le pied, en relevant leurs jupons le plus haut possible ; d'autres pour la main, en agitant continuellement un large éventail, qui dissimule la figure et la beauté de la marchandise. Celle-ci se couvre la tête de frisettes, celle-là se cambre pour mieux faire ressortir sa gorge, et toutes conservent sur leurs lèvres un sourire qui devient une grimace à force de servir.

Les procédés de racolage varient à Tinfini ; il serait impossible de les dépeindre tous, cependant quelques-uns méritent encore d'être signalés en raison de leur caractère original, et pour démontrer combien la fille est tenace, industrieuse, combien elle étend son champ d'exploration quand elle veut arriver à faire sa journée.

Voitures, Omnibus

Il y a la fille modestement vêtue, ayant un petit paquet à la main, qui racole dans les

62 LA POLICE PAKISIKHNB

omnibas. Elle ressemble à Touvrière allant livrer « au magasin » et parcourt le trajet de la Madeleine à la BastiUe autant de fois qu'une voiture de cette ligne. Ses pieds, ses coudes lui servent d'auxiliaires, et, si un voyageur lui adresse la parole, elle saura descendre adroitement à la porte d'un café, d'un restaurant, d'un hôtel, où son voisin ne manquera pas de la suivre.

Gares de cheminFt de fer

Les salles des gares de chemins de fer deviennent, par les temps pluvieux, un refuge pour lès filles n'accostant d'ordinaire les voyageurs qu'à l'entrée ou aux abords desdite^ gares.

Quand elles marchent par deux, on les désigne sous le nomi de « ruttières » , elles attirent alors les individus étrangers à Paris dans le but de les dévaliser.

Devant la cour d'honneur du chemin de fer de l'Est, à deux pas 'du poste de police, stationnent des filles ayant la spécialité de servir de pilotes aux nombreux émigrants de passage qui abandonnent l'empire d'Allemagne avec l'espérance de trouver sous un aufe ciel une patrie heureuse et clémente.

Les saUes de la gare du Nord servent de point de rendez-vous suxx bonneteurs, giii,

aîdés par des filles , racolent , surtout au moment des moissons, les journaliers belges regagnant le pays. Conduits chez des marchands de vins-logeurs, complices des filous, ces étrangers compromettent leur santé et perdent au jeu dit : des trois cartes, les économies de bien des jours de travail.

Mais, de toutes les gares, celle de Saint- Lazare, par Textension de son réseau, la multiplicité de ses trains de banlieue, est la plus animée. Le racolage y reste en permanence.

Le commissaire spécial de la gare, avec le concours des agents, a vainement tenté d'enlever des galeries d'accès aux salles d'attentes la plèbe dont les agissements non équivoques offusquent la grande majorité des paisibles voyageurs. Deux jours après les opérations, les insoumises restées libres retournaient dans Fîmmense salle des Pas-Perdus et, d'un air moqueur, saluaient de la main les agents des mœurs.

Ces filles jouissent de la protection d'individus abonnés, dit-on, au train « des banquiers ».

Si, aux bois de Boulogne et de Vincennes, elles sont protégées par les cantonniers, sur le* promenades publiques garnies de chaises, les loueuses leur servent souvent d'indicatrices, moyennant une légère- rétribution, et, chose mcroyable, certains employés des gares agissent de même .

Trains de banlieue

Des filles que Ton peut appeler « ambulaotes » prennent position dans les gares. Un petit sac à la main, elles vont, viennent, avec un air inquiet, embarrassé, et paraissent attendre l'arrivée d'un train. En réalité, elles ne cherchent et n'attendent qu'un compagnon de voyage.

Après avoir exploré l'extérieur, l'intérieur, les galeries de la gare, elles entrent dans les salles d'attente et se décident à monter dans un compartiment de première classe, souvent celui réservé aux fumeurs.

L'usage des cartes d'abonnement à prix réduit, sur les lignes de banlieue, a créé 3e nouveau genre de racolage pratiqué par les <( wagonnières », qui font jusqu'à cinq et six fois par journée le trajet de Paris.

Les unes, d'un air naïf, préparent l'apprentissage des élèves externes, ou mettent à profit leur expérience consommée au service de vieux débauchés qu'elles entraînent dans d'hospitalières auberges, connues aux environs de Paris pour favoriser la prostitution.

Les autres clignent des yeux, ébauchjent un sourire, mettent le pied sur le bord de la banquette opposée de façon à laisser voir le bas couleur de cbair et la forme du mollet, puis, par des poses étudiées, révélatrices, provoquent habilement lloccasion de déranger leurs jupes

tout en cherchant à les arranger. Ces femmeslà se contentent, sous un prétexte, futile, de donner ou d'accepter un rendez-vous.

Certaines de ces chercheuses de plaisirs ambulants agissent avec moins de discrétion ; elles s'étendent sur les coussins et transforment les voititres publiques en endroits privés.

Une spécialiste, sur la ligne d'Auteuil, pour le prix de cinq francs, montrait aux amateurs ce que, dans une expression imagée, elle appelait « le portrait de son banquier ».

Aux courses

Votre police des jeux a dû, Monsieur le Préfet, vous mettre au courant des tripotages qui se fabriquent sur les hippodromes suburbains. Ces sortes de réunions servent aux bookmakers, aux filous pour opérer en maîtres, sur place et en pleine lumière. Cette même police a également dû vous donner la clef du rébus vous permettant de savoir avant le départ des chevaux quel sera le vainqueur de la course.

Quant aux filles entretenues, séduisantes, calculatrices, ambitieuses, elles font souvent roffice* de cochers ; c'est même leur meilleure façon d'agir. Juchées sur le siège d'une voiture, elles toisent et comparent les aristocrates de race et l'aristocratie de l'argent ; elles flairent, devinent les rastaquouères, les demi-

66 LA POLICE PARISIEUyE

voleurs, les quarts d'escrdcs, les souteneurs du grand monde, qui forment la majeure partie des parieurs. Ces fleurs d'alcôve, agressives, hautaines, réunissent sur les champs de courses l'agrément du jeu à la vie galante, et l'on commence à trouver que ce bataillon de la jeune et vieille garde, manœuvrant sous la conduite des chevronnées, a trop pris la place des honnêtes femme s

Hôtel des Ventes

Au milieu de t3e gros public du bric-à-brac qui forme le fond des habitués de l'Hôtel des Ventes, circulent les filles venant chercher, surtout l'hiver, une température plus clémente que celle de la voie publique. Dans la foule compacte, elles manœuvrent avec leurs genoux et marchent systématiquement sur les pieds des gens oisifs. En s'excusant, elles finissent, par leur emprunter cinquante centimes pour se rendre aux water-closets.

C'est une façon de racoler comme une autre.

Aux cimetières

Les maisons, les endroits où la foule s'amasse, se divertit, fourmillent à Paris; ils sont encore

insuffisants à cette classe de filles se souciant fort peu des convenaace& et n'ayant pas le moindre respect dû aux morts. Profitant de laliberté des cimetières, elles s'y promènent et au beseisi se couchent sur les pierres tombales.

Plusieurs ont été surprises en flagrant délit d'outrage à la pudeur, et cela prouve que la prostitution, au lieu de se condenser, s'étend partout comme une lèpre.

En parallèle à ces « pierreuses de la mort »

voici la jeune veuve, en grand deuil, passant son après-midi dans les cimetières où elle traîne d'un air mélancolique une douleur imaginaire. Elle s'assied sur un banc et laisse, à l'occasion, tomber son mouchoir. Cette veuve, d'un mari qui n'a jamais existé, est une fille qui pratique, avec succès, le racolage à la compassion.

Au théâtre

Celle qui, au théâtre, loue sa place près des sorties trouve amateur dans les salles de spectacle de second ordre.

On entend souvent une conversation comme celkHîi :

— Pardon, mademoiâelle, cette place estelfe* occupée ?

— Non, monsieur, elle est aussi libre que moi.

La fiUe plus fortunée prend une avant-scène et n'y pénètre qu'au moment où commence la principale pièce. Son entrée fait sensation, elle se cemue, s'agite, renverse les petits bancs, et une fois assise, adresse de Tœil un signe amical aux çimies de la scène et de la salle. La bouquetière et les ouvreuses se chargent du reste.

Les tirelires

On appelle « tirelires » la racoleuse de plaisirs nocturnes que surveille son défenseur au coin de la rue ou derrière un kiosque. Elle attend, plusieurs heures consécutives, à la porte des cercles, la sortie de l'heureux gagnant qu'elle pourra lever.

Dans l'ombre, sous les fenêtres flamboyantes du tripot, la tirelire guette le récolteur d'argent.

Les voitures

Bien des hommes ont été victimes du racolage au ver rongeur exploité aux Champs-Elysées et sur la terrasse des établissements publics. Un étranger s'y laisse facilement prendre lorsque la fille assise soit à la devanture d'un

café, soit sur une chaise, le regarde amoureusement. Persuadé qu'elle ressent pour lui un certain désir, il s'approche, commence la conversation galante et finit par lui offrir la promenade en voiture. Cette voiture si imprudemment offerte se trouvait là depuis longtemps, car pour deux heures qu'il comptait s'en être servi, le racolé est dans l'obligation de payer vingt ou trente francs au cocher et cela au moment où il allait monter chez sa racoleuse.

D'autres prostituées, aux abords des gares, se tiennent dans des voitures dont les cochers servent de complices. Un voyageur arrive, croit la voiture retenue et va se retirer, mais la fille lui demande de quel côté il se dirige et toujours il arrive que cette direction est la sienne. Comme il n'y a plus de voitures, elle lui offre une place et le reste se devine. Le tour est joué.

Ce ne sont pas seulement les racoleuses des boulevards et des Champs-Elysées qui le font à la station, on voit souvent des fillettes attendant que de vieux dépravés viennent s'asseoir près d'elles.

Blineurs des deux sexes. — Bouquetières. — Théâtres. — Écoles

Nous vo^ci. Monsieur le Préfet, en présence de la prostitution précoce, immonde, et pénible à la fois : celle des enfants.

70 LA POLICE PABISIENNE

Comme vos prédécesseurs, vous avez été surpris des plaintes sans nombre parvenues dans les commissariats de police au sujet des petites filles offrant des fleurs détachées aux consommateurs assis sur la terrasse des cafés.

Il est en effet démontré que ce prétendu commerce ne sert qu'à déguiser la mendicité, et chose plus grave, à faciliter la prostitution.

Nous avons ensemble vu les endroits spécialement signalés , c'est-à-dire les boulevards Montmartre, des Italiens et Saint-Michel. De dix heures du soir à minuit, les agents chargés de nous suivre ont établi que vingt-trois bouquetières, âgées de huit à douze ans, nous avaient offert des fleurs, et quatre-vingt-deux filles majeures, un marché qui n'a rien de commercial dans le sens absolu du mot.

Le lendemain de cette excursion, vous avez donné à votre chef de la police municipale des instructions précises afin de faire cesser un pareil état de choses. Le soir même, onze de ce& petites marchandes, prises en flagrant délit de racolage, se trouvaient réunies dans vos bureaux.

Examinées médicalement, toutes ont été reconnues vierges*

Par vos soins, elles furent paternellement interrogées. Ayant gagné leur confiance, elles nous racontèrent leur manière de procéder, sans vouloir cependant désigner les personnes qui leur inculquaient ces leçons du mal, doublées d'ignobles spéculations.

Cette effrayante, si profonde immoralité, vous a sérieusement ému... Vous avez appris que ces marchandes de fleurs et de plaisirs, très avancées pour leur âge, faisaient concurrence aux filles et joignaient à leurs petits talents l'art non moins intéressant d'entraîner surtout les vicieux vieillards dans de sottes et vilaines aventures. Elles ont, ou plutôt on a organisé pour elles, un systèime de chantage des plus simples.

En présentant la rose volée dans les cimetières, elles sollicitent la promenade en voiture. Celle-ci, à peine en marche, les stores encore libres, ces jeunes fleurs de péché réclament de cinq à vingt francs, selon l'âge et la mise de rindividu. En cas de refus, et avant de permettre la moindre privante , elles déclarent qu'étant mineures, au moindre cri leurs frères, qui suivent les voitures, vont venir les délivrer. La peur s'empare du monsieur, il s'exécute, arrête le cocher et, la portière ouverte, les gamines sautent dans les bras de jeunes gens, aux allures de souteneurs, auxquels en riant, elles remettent le résultat d'un séjour de cinq minutes en voiture.

Il est certain que les individus malpropres, si peu dignes d'intérêt, victimes de ces petites efi'rontées, auraient tort de se plaindre.

Ce futur gibier de Saint-Lazare, porte comme enseigne les 3heveux étalés sur le dos ou des nattes ornées d'un ruban ponceau. Il a déjà le sourire sur les lèvres, la mine éveillée, le regard provocant et se montre, circule hardi

parmi les filles et la foule, surtout aux concerts dans le jardin du Palais-Royal. Q est dressé à la mendicité, au vol, au chantage, à la prostitution par d'infectes parents qui habitent les quartiers excentriques de Paris.

Cette forme de prostitution est la plus écœurante, la plus honteuse de toutes, il serait urgent de prendre des mesures pour anéantir une bonne fois la plaie de la jeunesse mendiante et impudique. Il faut frapper ferme, longtempsv et ne pas craindre de remonter à la source de cette dégoûtante dépravation.

Déjà la loi qui défend le travail de l'extrême jeunesse dans les manufactures n'est pas applicable aux enfants exhibés sur les scènes théâtrales ; j'ai vu des féeries où ils remplissent des rôles d'amoureux, et les spectacles auxquels ils assistent sont loin de servir d'école à la morale et à la vertu. Le parlé est facile, le geste libre ; mais les parents, à de rares exceptions, occupent un emploi au théâtre et peuvent exercer une surveillance sur eux. Du reste la question, à leur sujet, est encore pendante et doit sous peu recevoir une solution. En attendant, grâce aux nouvelles mesures ordonnées, les pères de famille peuvent désormais laisser leurs enfants revenir seuls du lycée. Les abords des collèges sont enfin assainis par suite de l'arrestation des marchands de photographies obscènes et de ces rôdeuses qui, fatiguées de s'adresser exclusivement aux hommes d'expérience, en étaient arrivées à détourner les externes et les demi-pensionnaires.

Après les différents genVes de racolages, objets da réclamations incessantes à l'autorité, on verra par ce qui précède et va suivre les difficultés que le personnel des mœurs surmonte pour arriver, sans trop de scandale, à maintenir un peu de morale sur la voie publique.

Où commence la prostitution ? où finit-elle ? Personne ne le sait. Elle s'étale ici, là, plus loin, pilleurs, partout. Du trottoir, elle monte s'afficher aux fenêtres des entresols galants, et sur beaucoup de maisons parisiennes, à côté du numéro, il serait aisé de fixer une pièce de monnaie, d'or ou d'argent, indicatrice du prix d'entrée chez les femmes.

Les fenêtres

Certains coins de rues sont très recherchés par les racoleuses ; cela tient au mouvement de la population. Pour les obtenir, elles imitent le chiffonnier qui prend possessesion d'un carrefour et chasse les camarades voulant rôder trop près de ses tas d'ordures. Comme lui, elles adoptent un endroit, se cotisent, s'en- ^tendent avec les concierges dont le concours leur est garanti par les profits.

Il arrive cependant qu'une fille étrangère à cette combinaison s'aventure sur le terrain où ses congénères ont établi leur quartier général.

'aussitôt entraînée, prise aux cheveux, battue, on la force d^aban donner la place.

Ce que j'avance pour la voie publique s'applique aux logements occupés par les filles.

Par leur disposition, leur situation ou leui* clientèle, il y en a qui constituent de véritables fonds de commerce. Les fenêtres de ces logements sont visées, attendues, primées.

Je connais une cinquantaine de ces locaux dont le mobilier n'a jamais varié et qui a toujours été revendu, parce que la maison bien située, les fenêtres supérieurement en vue servaient d'enseigne permanente, bonne à faire monter le client.

Dans les rues et faubourgs» Saint-Denis, Saint-Martin, beaucoup de ces logements ne sont loués qu'aux filles en carte ; elles se les cèdent moyennant trois, quatre ou cinq mille francs.

Que de marchands de vins, charbonniers, logeurs, fruitiers, couchent dans la boutique et sous-louent leur propre chambre d'une manière exorbitante !

Lorsque ces pièces sont achalandées, elles deviennent le point de mire des filles et toutes emploient des moyens inavouables pour arriver à en devenir titulaires. Ceci explique pourquoi chambres et logemçnts sont loués à des prix fantastiques.

Voici la copie d'un acte d'engagement, la forme reste invariable en ce qui concerne les petits locaux.

« Entre les soussignés :

» !** M. B... et demoiselle R..., son épouse^ marchands de chiffons, demeurant ensemble à Paris, rue...

» D'une part ;

» 2° La demoiselle D..., sans profession, demeurant à Paris , rue ...

» D'autre part ;

» Il a été dit, fait, convenu et arrêté ce qui suit :

» M. et M™" B... louent à la demoiselle D...

qui l'accepte une chambre éclairée sur la rue... au premier étage de la maison portant le n°... dont les époux B... sont principaux locataires.

» La présente location est consentie par les parties moyennant une somme fixée par eux que la demoiselle D... s'oblige à payer aux époux B... tous les jours, au matin et d'avance.

» En cas d'actes scandaleux, bruit troublant la tranquillité de la maison ou de non paiement même d'une seule journée de loyer, la location cesse d'elle-même, et sur un simple avertissement verbal des époux B...

» La preneuse devra le lendemain évaluer les lieux sans avoir besoin d'aucune poursuite judiciaire ni aucune signification écrite.

» Il est expressément convenu que la demoiselle D... occupera seule ladite location, toute présence d'autre femme lui est interdite à moins de nouvelles conventions.

» En cas de séparation à l'amiable, la partie

76 LA POLICE PARlSIBNlfE

qui se retire devra prévenir deux jours à l'avance sans autre formalité.

» Telles sont les conditions des parties pour être exécutées de bonne foi et d'honneur.

» Fait double à Paris, le...

» Approuvé : » Approuvé :

» Signé: B... » Signé: D...»

Les mots bonne foi et honneur forment là un accouplement bizarre, on se demande ce qu'ils ont de commun sur des actes signés par .de pareilles gens?

L'écrit, comme oh le voit, ne mentionne pas le prix du loyer, car il varie de trois à dix francs par journée, selon le temps, la saison et les événements politiques.

La moyenne pour cette pièce est de six francs, ce qui constitue déjà un loyer annuel de 2.192 francs, et voilà plus d'un demi-siècle qu'elle est affectée au même usage.

Sur des carnets en possession des contractants, on place la somme payée et reçue.

En réalité, la chambre ne compte pas, la fenêtre seule a de la valeur, et se cote.

Dans les rues de la Chaussée-d'Antin, de la Victoire, Saint-Lazare, de Provence, au lieu de chambres et de petits locaux, ce sont des appartements qui par leur situation sont loués de cent à mille francs par mois, toujours payés à l'avance.

Les quittances relatives au paiement du mobilier, et les actes d'engagement sont fictifs, la contre-lettre seule est valable, et renferme

exactement les conventions débattues et approuvées.

Le tapissier de ces dames touche vingt fois le prix de Targent qu'il a déboursé pour l'installation d'une cocotte.

La fille n'a qu'un rêve : Quitter la maison de tolérance où elle est exploitée par la maîtresse pour se mettre chez elle ; mais une fois ce rêve réalisé, elle se trouve exploitée par tout ceux qui l'entourent. Même en ne regardant pas au prix, elle n'a pas le droit d'être difficile pour son logement; mise en possession du local, il faut solder le propriétaire, qu'il vende des chiffons, rue Mouffetard ; du charbon, rue Quincampoix ; des meubles, rue de Cléry ; des objets de toilette, rue des Martyrs, ou des bijoux fourrés, rue de Provence, tous sont les premiers payés, et l'on sait comment !

Ces marchands interlopes, pour qui l'argent n'a point d'odeur, ont peu souci de la morale publique. Je m'en expliquai avec l'un d'eux et sa réponse fut cellerci :

« Je tiens à remplir ma caisse, et la fille rembourse mes non-valeurs. »

Par mesure administrative, aucune racoleuse ne doit se montrer à la fenêtre, et cependant les psst! psst! se font entendre aux oreilles des passants.

Pour avoir l'air d'obéir aux règlements, la fille des bas quartiers de la ville procède ainsi :

A la jalousie, à demi-relevée, elle attache, % au moyen de rubans multicolores, de petites

boules de jardin. Sur le bas de la croisée, et jusqu'à la hauteur de la barre d'appui, elle place des fleurs, des oiseaux, arrangés de façon à laisser un vide pour montrer sa tête, et, assise sur un tabouret bas carré, elle invite par signe les amateurs à lui rendre visite.

Au centre de Paris, près de la gare des chemins de fer de FEst, rues d'Alsace, de Metz, faubourgs Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple, les prostituées se montrent aux fenêtres avec moins de retenue. Les unes fument des cigarettes, portent des étoffes voyantes conventionnelles entre elles et leurs clients ; par gestes et de la voix elles font des appels directs. Les autres, à la belle saison, prennent l'habitude de se mettre à leur aise toute la journée : en chemise, les seins nus, sans se soucier du passage des femmes et des enfants, elles se tiennent assises sur le bord des fenêtres, et à l'aide de la bouche et des doigts exécutent des manœuvres ne laissant aucun doute sur la nature de leur travail.

Le soir, l'éclairage exagéré commence par la lampe, garnie d'un abat-jour écarlate, vert ou bleu, placée sur un guéridon le plus près du carreau. Les couleurs de l'abat-jour indiquent aux habitués la position momentanée de la fille.

La moindre fenêtre rapporte de 30 à 100 fr.

par jour, mais cela oblige le racolage à outrance, ce qui scandalise les voisins et motive des plaintes. Les agents veulent opérer des arrestations, mais les filles prudentes ont le soin

de mettre aux battants des fenêtres de petites glaces disposées de façon à voir venir la police. Ce qui leur permet de prendre le temps de se cacher soit dans les caves, soit chez des voisins complaisants et intéressés. Leurs portes sont aussi pourvues de trous afin d'observer de l'intérieur ce qui se passe sur le palier. La plupart, dans la crainte d'un danger pour leur liberté, refusent d'ouvrir à l'autorité. Si cependant elles sont surprises, ce qui arrive assez souvent, sous prétexte de se vêtir, elles se déshabillent, et, nues, disent aux inspecteurs : « Emmenez-nous, maintenant, si vous l'osez! »

D'une manière ou de l'autre, elles finissent par être conduites vers le Dépôt et les punitions infligées deviennent plus sévères en raison de leur révolte.

Pendant les détentions, le loyer ne cesse pas et pour se mettre en mesure de le payer, les titulaires tiennent en réserve ce qu'elles appellent : nos filles d'amour.

A leur sortie, elles partagent le produit des passades.

Nombre de prostituées possèdent plusieurs locaux où elles vont quotidiennement recevoir l'argent de leurs filles d'amour.

Il y a rue Saint-Denis, non loin de la rue Grenéta, une fenêtre d'un petit logement qui rapporte à sa titulaire de quatre-vingts à cent francs par jour

Des surveillances spéciales ont permis en une semaine de surprendre* treize filles soumises.

La domestique, ancienne femme rayée du

registre, sans nom à cause de son âge (70 ans), se chargeait du recrutement. Le scandale n'a cessé qu'après son arrestation.

L'enlèvement des filles se livrant au racolage par les fenêtres offre de grandes difficultés ; la plus importante consiste dans la présence chez elle, d'enfants et d'animaux dont voisins et concierges ne veulent pas se charger.

Les chiens, les chats, les oiseaux peuvent être mis dehors ou en fourrière, mais les enfants, qu'elles peuvent conserver jusqu'à l'âge de quatre ans, voilà le véritable obstacle.

L'humanité commande ici à la morale outragée, cela est si exact que le peuple, en matière d'arrestation sur la yoie publique, se tourne contre l'autorité en faveur de la fillemère se livrant à la prostitution, car beaucoup de femmes se servent d'enfants comme d'accessoires et s'en font une égide au moment où elles sont capturées.

Les deux faits suivants pris entre mille et dans deux quartiers opposés serviront à l'établir.

La fille soumise T..., habitant la rue du Faubourg-Saint-Honoré, racolait sur l'avenue des Champs-Elysées, tandis que sa bonne, derrière elle, tenait par la main un petit garçon âgé de six ans.

Signalée et connue des agents, ceux-ci l'invitèrent à les suivre, sans bruit, au moment où elle venait de remettre son adresse à un monsieur. Au lieu de se taire, elle cria, l'enfant accourut et se jeta dans les bras de sa mère.

Dans ses protestations, elle oublia de parler de la domestique, sur laquelle cependant tout pivotait. Le public eut de la peine à comprendre comment elle pouvait, avec son petit garçon, jouant sous ses yeux, faire du racolage. Les inspecteurs devaient commettre une erreur et plusieurs individus les engagèrent vivement à en rester là.

Dans le parc des Buttes-Chaumont, en haut de Belleville, une autre femme en carte laissait sa tille, âgée de sept ans, jouer avec des camarades, tandis qu'elle racolait ostensiblement les promeneurs.

Un service de nettoyage fut demandé par le* personnel de la Ville et motiva son arrestation. Aux cris de la racoleuse, l'enfant, dressée à ce manège, se mit à genoux et se cramponna en pleurant aux vêtements de sa mère. Les habitués du jardin formèrent le cercle et, sans explications, bousculèrent les surveillants et maltraitèrent trois Inspecteurs, qui furent obligés de quitter le parc. La foule hostile, grossissante, hurlait :

« A bas les mouchards, nous sommes chez nous, ils n'ont rien à voir ici. »

Ces enfants, placés en sentinelles, veillaient, protégeaient leur mère, et cependant ils sont moralement ou plutôt immoralemejit abandonnés. Le devoir de l'Administration n'est-il pas de les enlever sans retard à de semblables créatures ?

Le racolage aux fenêtres dans les beaux quartiers a une toute autre physionomie. Le

store, la jalousie disparaissent avec les fleurs, les oiseaux, les boules de jardin ; c'est la persienne et le rideau de mousseline qui s'agite, fonctionne et laisse voir le profil plus ou moins accentué de la racoleuse.

Je citerai comme exemple la rue de la Victoire, dont beaucoup d'immeubles servent d'habitation aux femmes adonnées à la galanterie vénale, et si propriétaires, gérants, concierges ne se plaignent pas de leurs libéralités corruptrices, des voisins s'étonnent de ce que les scandales qu'ils signalent soit par lettres aux journaux, soit par réclamations collectives aux autorités, continuent à se produire sans interruption, sous les yeux de la police impuissante, comme on va le voir, à y apporter le moindre remède.

Plusieurs médecins, avocats, magistrats prirent le parti de faire dresser par huissier des procès-verbaux de constats.

En voici un extrait :

« L'an..., le...

» En notre cabinet, s'est présenté M. . . , avocat, rue de la Victoire, lequel nous a exposé qu'en face de son appartement se trouve la maison portant le n*..., habitée à l'entresol par des filles de mauvaise vie, lesquelles se mettent aux fenêtres, soit ouvertes, soit derrière les persiennes, dans un costume plus ou moins convenable, et attirent des hommes chez elles le jour comme la nuit; que des clients se rendant chez lui ont été l'objet des appels de ces

filles^ et que ce voisinage est devenu intolérable pour lui et sa famille ; qu'en conséquence il nous requiert d'avoir à nous transporter sur place à l'effet de constater ce qu'il avance.

» Obtempérant à cette réquisition, je, soussi-» gné, me suis rendu, aujourd'hui, entre neuf et dix heures du soir, sur et au-devant de l'appartement occupé par M..., avocat, y étant arrivé, j'ai constaté ce qui suit :

» La maison portant le n° de la rue de la Victoire, où se trouve l'appartement occupé par le requérant, a pour vis-à-vis la maison n*»

de la même rue. A l'entre-sol, il existe un local de deux fenêtres. L'une est ouverte, et de temps en temps une femme y apparaît en corsage rose et fait des signes aux hommes.

Un monsieur passe, elle l'appelle en lui montrant la porte d'entrée.

» Sur une nouvelle réquisition, je me suis rendu à l'heure de la consultation de M..., médecin, rue de la Victoire. Je suis entré dans sa maison pour en sortir quelque temps après. En me voyant, la fille de l'entre-sol, dont j'avais déjà hier soir, remarqué les agissements, s'est mise à sa fenêtre : elle était vêtue d'un peignoir blanc, et m'a appelé du doigt, en m'invitant à venir chez elle. C'est en plein jour, à trois heures de l'après-midi, qu'un pareil acte s'est passé, et la dame devait être certainement aux aguets derrière ses persiennes entr'ouvertes, car je sortais à peine de la maison du requérant lorsqu'elle m'a, par signe, invité à monter. Je conclus que de semblables agaceries doivent

ôtre adressées à la plupart des clients hommes sortant de chez le médecin. »

Ce papier timbré fut envoyé au Parquet et le procureur de la République, avec une lettre explicative, l'adressa au préfet de police.

Les huissiers, parleurs constatations, avaient avantageusement remplacé les agents des mœurs, et Ton comprendra une fois de plus encore, pourquoi ces officiers ministériels ont le caractère si mal fait. La loi est formelle et les oblige à instrumenter ; ils ne pouvaient donc refuser cette mission de préservation sociale.

On voulut agir, réprimer ce scandale retracé sur des feuilles coûtant cher aux victimes ; mais avant de posséder la fille pour la mettre dans Tobligation d'ouvrir ou de fermer complètement ses persiennes et de baisser ses rideaux récalcitrants, je vais montrer l'œuvre administrative.

L'insoumise en question racole à sa fenêtre, et des voisins se plaignent. Le commissaire adresse son rapport au Préfet, qui le transmet au chef de la première division. La bureaucratie s'en empare, forme un dossier, rédige une note exigeant pour la signature son passage entre les mains d'au moins quatre chefs. C'est la voie hiérarchique. Elle sort de la division, mais la Police municipale s'en saisit, l'enregistre, la numérote, met son visa sous le nom du fonctionnaire chargé de veiller aux bonnes mœurs, avec ce mot souligné au crayon rouge : urgent.

Des sui'veillances s'établissent, et, comme les huissiers, on constate que le racolage habituel ne cesse pas. Nouveau rapport demandant la délivrance d'un mandat. Ce document suit, malgré l'urgence, la filière ordinaire. Le dossier grossit ; on le gave ; il faut le nourrir, sans cela les employés ne vivraient plus. La signature du Préfet étant indispensable sur le mandat réclamé, la pièce reste trois jours en route avant d'arriver au magistrat opérateur. Il est vrai qu'au-dessus du mot urgent on a placé celui de très.

Le commissaire de police exige de nouvelles surveillances à l'effet d'établir le flagrant délit de racolage.

La fille est toujours présente et continue à se montrer derrière ses persiennes. On se décide à sévir, mais dix jours se sont écoulés.

Ce n'est pas tout. La situation va se compliquer.

Le commissaire arrive, sonne, resonne. Pas de réponse. Il frappe. Même silence. Les agents cognent alors énergiquement et les mots sacramentels : « Au nom de la loi, ouvrez! » se font entendre. Le silence intérieur persistant, le travail du serrurier commence ; il farfouille la serrure l'espace de dix minutes, la met en désordre, et finalement, â l'aide d'un ciseau, enlève la gâche. La porte cède et le magistrat pénètre dans l'appartement, où il trouve la femme de l'entresol étendue sur le canapé et qui, en l'apercevant, lui dit d'un ton calme et sans prendre la peine de se lever : « Ma domes-

tique est absente; je suis seule, un peu malade, et je ne voulais recevoir personne; vous venez de briser ma porte, et j'ai le droit de vous demander ce qui peut légitimer cette violation de domicile? »

— Mon mandat est impératif, répond le magistrat, et vous allez me suivre.

— Où cela?

— Dans mes bureaux et ensuite à la Préfecture.

— L'acte que vous commettez est arbitraire.

Je ne vous suivrai pas.

— Nous allons voir.

Un brancart de secours est arrivé, on enveloppe la fille de couvertures, et comme une malade résignée elle se laisse conduire au Dépôt.

Le médecin du Dispensaire la reconnaît saine. On veut l'inscrire d'office, elle refuse son inscription, le bureau administratif passe outre et, dans le cabinet du Chef, elle déchire la carte et la met sous ses pieds.

Aucune autre mesure ne pouvant être prise à son égard, elle est rendue à la liberté, et le lendemain, rue de la Victoire, à Tentresol de la maison n*^..., huissiers et agents pouvaient recommencer avec succès leurs deuxièmes constatations ; à deux heures le peignoir blanc reparabsait et le soir le corsage rose.

Est-ce assez concluant ?

Voilà pourquoi des ordres sont donnés pour laisser en repos les filles galantes de la rue de la Victoire.

GIBIER DE SAIlfT-LAZARE 87

Cette même fille, après avoir mis en mouvement avocats, médecins, magistrats, officiers iwinistériels, fonctionnaires, agents, serrurier, commissaires, gardiens de prison, devint un sujet de curiosité.

La mesure rigoureuse, arbitraire, inutile, prise à son égard, fit du bruit, lui concilia des sympathies^ et loin d'éloigner sa clientèle, l'augmenta dans de singulières proportions.

Le médecin du Dispensaire ne venait-il pas de lui délivrer un brevet de sécurité?

Agée de vingt cinq ans, .assez jolie, bien faite, des cheveux châtains superbes, des yeux vifs, ouverts, et une bouche garnie de belles dents, tout cela formait un ensemble agréable, relevé par une certaine effronterie dans les gestes et la conversation. A ses réparties vives, heureuses, se mêlaient quelques pointes d'esprit.

Le chef de la police municipale, heureux de montrer son pouvoir à une nullité politique, dont le père était ministre, avait chargé deux agents des mœurs de se rendre chez cette femme et de la menacer d'une poursuite en abus de confiance. Grosse menace, car il ne s'agissait que de la séquestration momentanée d'un chapeau.

' La lettre ci-après explique, sans le légitimer, cet acte particulièrement intime.

Si je transcris cette lettre en supprimant la date, les noms des personnes, c'est dans le but d'établir le rôle ridicule que * des supérieurs naïfs font jouer- à la police active.

« Monsieur Macé,

» Le chapeau que l'on me réclame n'est plus en ma possession, je Tai envoyé au ministère. L'huissier, en examinant ma carte, a dit au commissionnaire : « M. le chef du cabinet » travaille au Sénat depuis ce matin, vous exi- » gez un reçu, le voilà, et j'y place à côté de » ma signature le timbre officiel. »

» Ce reçu, ma seule pièce justificative, je veux avant de m'en dessaisir, le porter à mon photographe.

» Vos employés en ont pris la copie et malgré cela, ils me menacent et veulent absolument rapporter un [chapeau; c'est l'ordre, paraît-il. Je n'ai plus sous la main que celui id'un garçon rôtisseur, l'amant de ma bonne, je leur remets, pour me débarrasser d'eux, et je souhaite que le réclamant puisse s'en servir pour continuer ses études de filles sur les boulevards extérieurs. Sa tête en forme de tirelire, coiffée d'un chapeau mou, aura du succès dans les bals publics.

» Je ne connais pas cet homme ; en venant chez moi, il a voulu faire parade de son esprit et je n'ai retenu de lui que son ridicule et son couvre-chef.

» Jugez-en : J'étais à ma fenêtre, je ne racolais pas.

» On sonne et ma domestique entre suivie d'un individu qui refusait de se nommer pour me surprendre, disait-il.

» — Que voulez-vous, lui demandai-je ?

» — Vous voir.

» — En bête curieuse ?

» — C'est un mot !

» — A votre choix.

» — Je poursuis mes études de femmes.

,) — Et cela vous rapporte ?

» — Rien.

» — Vous êtes reporter ?

» — Quel horreur! moi? chef de cabinet de papa, un ministre.

» — Protestant?

» — Non, opportuïiiste.

» — Enfin, que me voulez- vous ?

» — Je connais votre histoire d'enlèvement par un collègue.

» — Un autre fils à papa ? •

» — Oui. — Vous le connaissez, c'est un crétin, il zozote et vous appelle Uzénie.

» — Vous pourriez ajouter qu'il est généreux et apprécie en financier la valeur du temps. '

» — Je vous ennuie.

» — Passablement.

» — Alors vous n'êtes pas drôle tous les jours comme on me l'avait annoncé.

» — Confiez-moi votre chapeau.

» — Volontiers.

» Je sonnai, et remis cette coiffure à la bonne en lui recommandant de la mettre au vestiaire.

» — C'est une plaisanterie, reprit-il?

» — Non, c'est vingt francs.

» — Vous commettez un abus de confiance; je connais le Code, prenez garde, j'ai des amis à la Préfecture de Police.

» Puis, se radoucissant, il ajouta : Voyons, soyez gentille ?

» — Je ne demande pas mieux.

» — Rendez-moi mon chapeau ?

» — C'est vingt francs.

» — Vous oubliez que les agents des mœurs possèdent votre dossier et qu'ils veillent sur vous?

» — Je ne vous ai pas appelé, vous êtes venu chez moi, pour voir si j'étais drôle et bien, jugez-en.

» J'exerce un métier peu avouable, j'en conviens, mais c'est pour m'enrichir et comme autorité je ne reconnais que la pièce de vingt francs.

»' — C'est un parti pris.

» — Aussi pris que votre chapeau.

» Le chef de cabinet continua ses menaœs et sortit en brandissant une canne à pomme d'or.

» Ceci est toute la vérité.

» Votre servante,

» Eugénie Z... »

Il n'y a pas que les propriétaires, gérants, concierges, qui exploitent les filles racolant par les fenêtres. Par besoin de se soustraire aux menaces de plaintes, et, sous prétexte qu'elles n'ont point de mal à gagner leur argent, la généralité prend l'engagement de s'approvisionner chez les fournisseurs voisins de leur croisée. Le boucher, l'épicier, le fruitier, le charbonnier, en profitent pour leur vendre à fatix

poids des marchandises plus cher qu'aux clients ordinaires. Le blanchissage d'une chemise coûte 4 francs, le repassage d'un jupon 6 francs, et la couturière d'en face, n'habillant que des bossues, lui impose sa confection.

Le marchand de vins surtout veut la fille attirant les consommateurs.

Une prostituée" prise à sa croisée, me disait :

« Ma fenêtre s'ouvre sur un croisement de rues, et chaque maison possède un marchand de vins. Je n'ai obtenu ma tranquillité qu'en me fournissant chez les quatre traiteurs et cela me coûte en moyenne 5 francs par jour.

» Celui qui se plaint aujourd'hui a facilité même mon arrestation, il poursuit un but, il veut m'avoir seule pour cliente, sans m'indiquer le moyen de me mettre d'accord avec ses trois sol^s confrères.

» Ces industriels profitent de mon commei^ce, en me procurant des hommes dans leurs cabinets particuliers, et ils n'ont recours à la police au nom de la morale, que quand la débauche ne leur rapporte pas suffisamment. »

Il est intéressant, à la fin de cette première partie, de mentionner les points de la voie publique interdits aux filles; ils comprennent :

1° Le pourtour des églises ou temples ; à distance de vingt mètres au moins ;

2° Les gares de chemins de fer et leurs abords ;

3° Les passages couverts ;

4° Les quais ;

5* Les ponts ;

6° Les squares ;

7* Les boulevards extérieurs ;

8° Toute la partie des boulevards, comprise entre la Madeleine et la rue Montmartre ;

9° Les Champs-Elysées dans toute leur longueur, ainsi que le cours de la Reine.

10° Le Palais-Royal, son jardin et toutes les galeries et passages y attenant ;

IV Le jardin des Tuileries, la place du Carrousel et la cour du Louvre ;

12° Le Jardin des Plantes dans toute son étendue ;

13° Le jardin du Luxembourg ;

14° L'esplanade des Invalides et la place Vauban ;

15° Les parcs Monceau, des Buttes-Chaumont et Montsouris ;

16° Les bois de Boulogne et de Vincennes.

Quant aux rues, lieux déserts, obscurs, où les filles ne doivent pas circuler, ils sont en si grand nombre dans Paris, surtout dans les quartiers excentriques , qu'il est inutile d'en faire ici le relevé.

Les prostituées se soucient fort peu de ces interdictions ; mais est-ce vraiment la peine de leur délivrer une carte professionnelle pour leur imposer de pareilles défenses ?

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