SCENE IV GIL BLAS, MELCHIOR DE LA RONDA
GIL BLAS, à lui-même, en sourfant.
Quel mystère !
MELCHIOR A quoi rêve Gil Blas, pensif et solitaire? GIL BLAS, se levant.
C'est vous, Melchior? Je suis bien aise de vous voir; Je songeais que le sort aveugle a le pouvoir De nous mettre parfois en étrange posture ! Mais que fait Monseigneur?
GIL BLAS CHEZ MONSEIGNEUR n
MELCHIOR
Il finit la lecture
ue sa messe. Nous le verrons dans un moment; Monseigneur a pour vous beaucoup d'attachement, N est-ce pas ?
Quand un cas l'embarrasse, il m'écoute...
MELCHIOR On vous sait le canal de ses grâces.
T, 1 • . , Sans doute
J emploie a le servir toutes mes facultés Et j'ai tranché pour lui quelques difficultés. Trouvez- vous à redire à mon zèle?
MELCHIOR, ironique.
Est louable, la médisance se muselle Q.uand on vous voit servir, ô Gil Blas trop zélé Un pareil maître avec ce zèle signalé ! '
Mais ce zèle trop vif pourrait bien, à la lettre, Goûter au serviteur ce qu'il rapporte au maître Et vous valoir un jour un renvoi sans motif, Pour payer à son prix ce zèle intempestif.
GIL BLAS Qu'est-ce à dire?
MELCHIOR
Mais rien, sinon que tout révèle Combien votre candeur égale votre zèle ; Vous me semblez naïf, mon bon ami Gil Blas... Mais au fait votre sort ne me regarde pas...
J'ai toujours fort prisé votre haute sagesse ; De grâce parlez donc !
MELCHIOR
On se pousse, on se presse, Et l'on se rend indispensable : c'est parfait, Mais on ne compte pas les jaloux qu'on se fait. Ici le coup de main devient le coup de patte Et tout bas on vous mord si tout haut on vous flatte : Ils se livrent entre eux une bataille à mort Mais savent se liguer pour manger le plus fort Car tous ces gens de cour ne font qu'une séquelle ; On ne connaît jamais leur idée et ce qu'elle Dévoile à votre égard de soins par trop touchants Montre que ces jaloux ne sont que des méchants !
GIL BLAS Vive Dieu, cher ami, vous ne flattez personne!
MELCHIOR
[çonne ; Chacun d'eux, vous voyant bien en cour, vous ran- Mais prenez garde au jour, qu'il faut bien redouter, Où vous ne serez plus celui qu'on doit flatter, Car vous m'avez tout l'air d'être un homme sincère Et c'est une vertu qui n'est pas nécessaire : Je vous soupçonne fort de dire à Monseigneur Toutes les vérités qui vous tiennent à cœur. Sans y mettre pour lui beaucoup de flatterie : Prenez garde, mon cher, souvent prélat varie !
Bah! Je prévois le sort qui m'attend un matin
Et l'attends d'autant mieux que j'en suis plus certain;
J'ai vu tant de métiers et couru tant de routes
Que je souris d'avance à toutes les déroutes :
Voleur, volé, valet, barbier ou sacristain,
J'ai fait le diable à quatre et la nique au destin,
Si bien que celui-ci pour se venger, en somme.
Du favori d'un jour peut bien faire un pauvre homme.
Qu'importe! Pour tout voir il faut changer souvent :
Le cœur rempli d'espoir et la bourse de vent.
Je m'en irai demain sans regret et sans haine!
Je connais trop le fond de la nature humaine.
GIL BLAS CHEZ MONSEIGNEUR i3
MELCHIOR
C'est sage, mais pourquoi ne pas rester ici : En montrant pour soi-même un plus grave souci, Auprès de Monseigneur soignez votre fortune. L'existence un beau jour peut vous être importune A courir de la sorte après je ne sais quoi !
GIL BLAS Je ne sais pas mentir et ne peux rester coi 1
MELCHIOR
Vous servez Monseigneur en parfait secrétaire Mais vous ne connaissez que peu son caractère : Il est pieux et docte autant qu'un grand docteur Et se tient de ce fait pour parfait orateur : Pour vous servir, Gil Blas, flattez cette manie !
GIL BLAS Ah! s'il voulait parfois corriger l'homélie!
MELCHIOR Vous pousserez ainsi votre fortune à bout !
Advienne que pourra... mais je m'attends à tout!
Au métier de flatteur je suis encor novice
Et plutôt qu'accepter je sais rendre un service !
MELCHIOR
Il faut être égoïste ou bien être dupé :
A se faire valoir chacun est occupé,
On se pousse en flattant le favori d'une heure
Mais on guette pour soi la place la meilleure :
Vous avez tort vraiment de ne point la garder I
GIL BLAS, souriant.
C'est mon sort ici-bas de ne pas m'attarder J
Mais voici Monseigneur!
{En effet, Monseigneur entre, venant de son ot^atoire.)