‹ Gil Blas. IntrodChapitre 131 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

porte. Je ne laissai pas néanmoins de me retirer très satisfait de ma bonne fortune, bien que je ne fusse pas encore parfaitement heureux. « Si, disais- je en moi-même, je n'ai obtenu que des demi-bontés, c'est que ma dame est une personne qualifiée, qui n'a pas cru devoir céder à mes transports dans une première entrevue. La fierté de sa naissance a retardé mon bonheur ; mais il n'est différé que de quelques jours. » Il est bien vrai que je me représentai aussi que ce pouvait être une matoise des plus raffinées. Cependant j'aimai mieux regarder la chose du bon côté que du mauvais, et je conservai l'avantageuse opinion que j'avais conçue de ma veuve. Nous étions convenus en nous quittant de nous revoir le siu'lendemain ; et l'espérance de parvenir au comble de mes vœux me donnait un avantgoût des plaisirs dont je me flattais.

L'esprit plein des plus riantes images, je me rendis chez mon barbier. Je changeai d'habit, et j'allai joindre mon maître dans un tripot où je savais qu'il était. Je le trouvai engagé au jeu, et je ^ m'aperçus qu'il gagnait ; car il ne ressemblait pas à ces joueurs froids qui s'enrichissent ou se ruinent sans changer de visage. Il était railleur et insolent dans la prospérité, et fort bourru dans la mauvaise fortune. Il sortit fort gai du tripot, et prit le chemin du Théâtre du Prince. Je le suivis jusqu'à la porte de la comédie ; là, me mettant un ducat dans la main : « Tiens, Gil Blas, me dit-il, puisque j'ai gagné aujourd'hui, je venix que tu t'en ressentes : va te divertir avec tes camarades, et viens me prendre à minuit chez Arsénié, où je dois souper avec don Alexo Segiar. » A ces mots, il rentra, et je demeurai à rêver avec qui je pourrais dépenser mon ducat, selon l'intention du fondateur. Je ne rêvai pas longtemps. Clarin, valet de don Alexo, se présenta

tout à coup devant moi. Je le menai au premier cabaret, et nous nous y amusâmes jusqu'à minuit. De là nous nous rendîmes à la maison d'Arsénié, où Clarin avait ordre aussi de se trouver. Un petit laquais nous ouvrit la porte, et nous fit entrer dans une salle basse, où la femme de chambre d'Arsénié et celle de Florimonde riaient à gorge déployée en s' entretenant ensemble, tandis que leurs maîtresses étaient en haut avec nos maîtres.

L'arrivée de deux vivants qui venaient de bien souper ne pouvait pas être désagréable à des soubrettes, et à des soubrettes de comédiennes encore : mais quel fut mon étonnement lorsque dans une de ces suivantes je reconnus ma veuve, mon adorable veuve, que je croyais comtesse ou marquise ! Elle ne parut pas moins étonnée de voir son cher don César de Ribera changé en valet de petitmaître. Nous nous regardâmes toutefois l'un l'autre sans nous déconcerter ; il nous prit même à tous deux une envie de rire que nous ne pûmes nous empêcher de satisfaire. Après quoi Laure (c'est ainsi qu'elle s'appelait), me tirant à part tandis que Clarin parlait à sa compagne, me tendit gracieusement la main, et me dit tout bas : « Touchez là, seigneur don César ; au lieu de nous faire des reproches réciproques, faisons-nous des compliments, mon ami ! Vous avez fait votre rôle à ravir, je ne me suis point mal non plus acquittée du mien. Qu'en dites- vous ? Avouez que vous m'avez prise pour une de ces jolies femmes de qualité qui se plaisent à faire des équipées ! — Il est vrai, lui répondis-je; mais qui que vous soyez, ma reine, je n'ai point changé de sentiment en changeant de forme. Agréez, de grâce, mes services, et permettez que le valet de chambre de don Mathias achève ce que don César a si heureusement commencé, — Va,

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