‹ Gil Blas. IntrodChapitre 143 sur 277 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

différents. — Tu ne sais pas, continua-t-il, quel est mon dessein ? Le voici : mais sois discret ; il y va de ta vie. Comme je trouve quelquefois des gens qui me vantent leurs bonnes fortunes, je veux, pour leur damer le pion, avoir dans mes poches de fausses lettres de femmes que je leur lirai. Cela me divertira pour un moment, et, plus heureux que ceux de mes pareils qui ne font des conquêtes que pour avoir le plaisir de les publier, j 'en publierai que je n'aurai pas eu la peine de faire. Mais, ajoutat-il, déguise ton écriture de manière que les billets ne paraissent pas tous d'une même main. »

Je pris donc du papier, une plume et de l'encre, et je me mis en devoir d'obéir à don Mathias, qui me dicta d'abord un poulet dans ces termes : «Vous ne vous êtes point trouvé cette nuit au « rendez- vous. Ah ! don Mathias, que direz- vous «pour vous justifier? Quelle était mon erreur! « et que vous me punissez bien d'avoir eu la vanité « de croire que tous les amusements et toutes les «affaires du monde devaient céder au plaisir de « voir dona Clara de Mendoce ! » Après ce billet, il m'en fit écrire un autre, comme d'une femme qui lui sacrifiait un prince ; et un autre enfin, par lequel une dame lui mandait que, si elle était assurée qu'il fût discret, elle ferait avec lui le voyage de Cythère. Il ne se contentait pas de me dicter de si belles lettres, il m'obligeait de mettre au bas des noms de personnes qualifiées. Je ne pus m'empêcher de lui témoigner que je trouvais cela très délicat ; mais il me pria de ne lui donner des avis que lorsqu'il m'en demanderait. Je fus obligé de me taire, et d'expédier ses commandements. Cela fait, il se leva, et je l'aidai à s'habiller. Il mit les lettres dans ses poches ; il sortit ensuite. Je le suivis, et nous allâmes dîner chez don Juan de Moncade, qui

régalait ce jour-là cinq ou six cavaliers de ses amis.

On y fit grande chère : et la joie, qui est le meilleur assaisonnement des festins, régna dans le repas. Tous les convives contribuèrent à égayer la conversation, les uns par des plaisanteries, et les autres en racontant des histoires dont ils se disaient les héros. Mon maître ne perdit pas une si belle occasion de faire valoir les lettres qu'il m'avait fait écrire. Il les lut à haute voix, et d'un air si imposant, qu'à l'exception de son secrétaire tout le monde peut-être en fut la dupe. Parmi les cavaliers devant qui se faisait effrontément cette lecture, il y en avait un qu'on appelait don Lope de Velasco. Celui-ci, homme fort grave, au lieu de se réjouir comme les autres des prétendues bonnes fortunes du lecteur, lui demanda froidement si la conquête de dona Clara lui avait coûté beaucoup. « Moins que rien, lui répondit don Mathias ; elle a fait toutes les avances. Elle me voit à la promenade ; je lui plais. On me suit par son ordre ; on apprend qui je suis. Elle m'écrit, et me donne rendez-vous chez elle à une heure de la nuit où tout reposait dans sa maison. Je m'y trouvai ; on m'introduisit dans son appartement... Je suis trop discret pour vous dire le reste. »

A ce récit laconique, le seigneur de Velasco fit paraître une grande altération sur son visage. Il ne fut pas difficile de s'apercevoir de l'intérêt qu'il prenait à la dame en question. « Tous ces billets, dit-il à mon maître en le regardant d'un air furieux, sont absolument faux, et surtout celui que vous vous vantez d'avoir reçu de dofia Clara de Mendoce. Il n'y a point en Espagne de fille plus réservée qu'elle. Depuis deux ans un cavalier, qui ne vous cède ni en naissance ni en mérite

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