LIVRE TROISIÈME
personnel, met tout en usage pour s'en faire aimer. A peine en a-t-il obtenu les plus innocentes faveurs ; mais il peut se flatter que, si elle était capable d'en accorder d'autres, ce ne serait qu'à lui seul. — Eh ! qui vous dit le contraire? interrompit don Mathias d'un air railleur. Je conviens avec if vous que c'est une fille très honnête. De mon côté, je suis un fort honnête garçon. Par conséquent vous devez être persuadé qu'il ne s'est rien passé entre nous que de très honnête. — Ah ! c'en est trop, interrompit don Lope à son tour ; laissons là les railleries. Vous êtes un imposteur. Jamais dona Clara ne vous a donné de rendez-vous la nuit. Je ne puis souffrir que vous osiez noircir sa réputation. Je suis aussi trop discret pour vous dire le reste. » En achevant ces mots il rompit en visière à toute la compagnie, et se retira d'un air qui me fit juger que cette affaire pourrait bien avoir de mauvaises suites. Mon maître, qui était assez brave pour un seigneur de son caractère, méprisa les menaces de don Lope. « Le fat ! s'écria-t-il en faisant un éclat de rire. Les chevaliers errants soutenaient la beauté de leurs maîtresses ; il veut, lui, soutenir la sagesse de la sienne : cela me paraît encore plus extravagant. »
La retraite de Velasco, à laquelle Moncade avait en vain voulu s'opposer, ne troubla point la fête. Les cavahers, sans y faire beaucoup d'attention, continuèrent de se réjouir, et ne se séparèrent qu'à la pointe du jour suivant. Nous nous couchâmes, mon maître et moi, sur les cinq heures du matin. Le sommeil m'accablait, et je comptais de bien dormir ; mais je comptais sans mon hôte, ou plutôt sans notre portier, qui vint me réveiller une heure après, pour me dire qu'il y avait à la porte un garçon qui me demandait.
« Ah! maudit portier, m'écriai-je en bâillant, songez-vous que je viens de me mettre au lit tout à l'heure ? Dites à ce garçon que je repose, et qu'il revienne tantôt. — Il veut, me répUqua-t-il, vous parler en ce moment ; il assure que la chose presse. » A ces mots, je me levai ; je mis seulement mon haut-de-chausses et mon pourpoint, et j'allai, en jurant, trouver le garçon qui m'attendait. « Ami, lui dis-je, apprenez-moi, s'il vous plaît, quelle affaire pressante me procure l'honneur de vous voir de si grand matin. — J'ai, me répondit-il, une lettre à donner en main propre au seigneur don Mathias, et il faut qu'il la lise tout présentement ; cela est de la dernière conséquence pour lui : je vous prie de m'introduire dans sa chambre. » Comme je crus qu'il s'agissait d'une affaire importante, je pris la liberté d'aller réveiller mon maître. « Pardon, lui dis-je, si j'interromps votre repos ; mais l'importance...— Que me veux-tu ? interrompit-il brusquement. — Seigneur, lui dit alors le garçon qui m'accompagnait, c'est une lettre que j'ai à vous rendre de la part de don Lope de Velasco. » Don Mathias prit le billet, l'ouvrit ; et, après l'avoir lu, dit au valet de don Lope : « Mon enfant, je ne me lèverais jamais avant midi, quelque partie de plaisir qu'on me pût proposer : juge si je me lèverai à six heures du matin pour me battre ! Tu peux dire à ton maître que s'il est encore à midi et demi dans l'endroit où il m'attend, nous nous y verrons ; va lui porter cette réponse. » A ces mots il s'enfonça dans son lit, et ne tarda guère à se rendormir.
Il se leva et s'habilla fort tranquillement entre onze heures et midi ; puis il sortit, en me disant qu'il me dispensait de le suivre : mais j'étais trop tenté de voir ce qu'il deviendrait, pour lui obéir. Je marchai sur ses pas jusqu'au pré de Saint-