LIVRE TROISIÈME
je vous croyais perdu. Il y a sept ou huit jours que je vous ai permis de me venir voir : vous n'abusez point, à ce que je vois, des libertés que les dames vous donnent. »
Je mlexcusai sur la mort de mon maître, siu: les occupations que j'avais eues ; et j'ajoutai fort poliment que, dans mes embarras mêmes, mon aimable Laure avait toujours été présente à ma pensée. « Cela étant, me dit-elle, je ne vous ferai plus de reproches, et je vous avouerai que j'ai aussi songé à vous. D'abord que j'ai appris le ^malheur de don Mathias, j'ai formé un projet qui ne vous déplaira peut-être point. Il y a longtemps que j'entends dire à ma maîtresse qu'elle veut avoir chez elle une espèce d'homme d'affaires, un garçon qui entende bien l'économie, et qui tienne un registre exact des sommes qu'on lui donnera pour faire la dépense de la maison. J'ai jeté les yeux sur votre seigneurie ; il me semble que vous ne remplirez point mal cet emploi. — Je sens, lui répondis- je, que je m'en acquitterai à merveille. J'ai lu les Économiques d'Aristote ; et pour tenir des registres, c'est mon fort... Mais, mon enfant, poursuivis- je, une difl&culté m'empêche d'entrer au service d'Arsénié. — Quelle difficulté? me dit Laure. — J'ai juré, lui réphquai-je, de ne plus servir de bourgeois; j'en ai même juré par le Styx ! Si Jupiter n'osait violer ce serment, jugez si un valet doit le respecter ! — Qu'appelles-tu des bourgeois ? repartit fièrement la soubrette : pour qui prends-tu les comédiennes ? Les prends-tu pour des avocates ou pour des procureuses ? Oh ! sache, mon ami, que les comédiennes sont nobles, archinobles, par les alliances qu'elles contractent avec les grands seigneurs.
— Sur ce pied-là, lui dis-je, mon infante, je puis
accepter la place que vous me destinez ; je ne dérogerai point. — Non, sans doute, répondit-elle : passer de chez un petit-maître au service d'une héroïne de théâtre, c'est être toujours dans le même monde. Nous allons de pair avec les gens de qualité. Nous avons des équipages comme eux, nous faisons aussi bonne chère, et dans le fond on doit nous confondre ensemble dans la vie civile. En effet, ajouta-t-elle, à considérer un marquis et un comédien dans le cours d'une journée, c'est presque la même chose. Si le marquis, pendant les trois quarts du jour, est, par son rang, audessus du comédien, le comédien, pendant l'autre quart, s'élève encore davantage au-dessus du (marquis, par un rôle d'empereur ou de roi qu'il représente. Cela fait, ce me semble, une compensation de noblesse et de grandeur qui nous égale aux personnes de la cour. — Oui vraiment, repris-je, vous êtes de niveau, sans contredit, les uns aux autres. Peste ! les comédiens ne sont pas des maroufles, comme je le croyais, et vous me donnez une forte envie de servir de si honnêtes gens. — Eh bien ! repartit-elle, tu n'as qu'à revenir dans deux jours. Je ne te demande que ce temps-là pour disposer ma maîtresse à te prendre : je lui parlerai en ta faveur. J'ai quelque ascendant sur son esprit ; je suis persuadée que je te ferai entrer ici. » Je remerciai Laure de sa bonne volonté. Je lui témoignai que j'en étais pénétré de reconnaissance, et je l'en assurai avec des transports qui ne lui permirent pas d'en douter. Nous eûmes tous deux un assez long eirtretien, qui aurait encore duré, si un petit laquais ne fût venu dire à ma princesse qu'Arsénié la demandait. Nous nous séparâmes. Je sortis de chez la comédienne dans la douce espérance d'y avoir bientôt bouche à cour, et je