LIVRE QUATRIÈME
ginais être aimé, que dis-je, aimé? je croyais être adoré d'Isabelle. J'avais quelque estime pour cette créature-là, et je vois bien que ce n*est qu'une coquette digne de tout mon mépris. — J'approuve votre ressentiment, dit Aurore en marquant à son tour de l'indignation. La fille d'un docteur en droit devrait bien se contenter d'avoir pour amant un jeune seigneur aussi aimable que vous l'êtes. Je ne puis excuser son inconstance ; et, bien loin d'agréer le sacrifice qu'elle me fait de vous, je prétends, pour la punir, dédaigner désormais ses bontés. — Pour moi, reprit Pacheco, je ne la reverrai de ma vie ; c'est la seule vengeance que j'en dois tirer. — Vous avez raison, s'écria le faux Mendoce. Néanmoins, pour lui faire connaître jusqu'à quel point nous la méprisons tous deux, je suis d'avis que nous lui écrivions chacun un billet insultant. J'en ferai un paquet, que je lui enverrai pour réponse à sa lettre. Mais avant que nous en venions à cette extrémité, consultez votre cœur : le sentez-vous assez détaché de votre infidèle pour ne craindre pas de vous repentir un jour de lui avoir rompu en visière? — Non, non, interrompit don Luis, je n'aurai jamais cette faiblesse ; et je consens que, pour mortifier l'ingrate, nous fassions ce que vous me proposez. »
Aussitôt j'allai chercher du papier et de l'encre, et ils se mirent à composer l'un et l'autre des billets fort obhgeants pour la fille du docteur Murcia de la Llana. Pacheco surtout ne pouvait trouver des termes assez forts à son gré pour exprimer ses sentiments, et il déchira cinq ou six lettres commencées, parce qu'elles ne lui parurent pas assez dures. 11^ en fit pourtant une dont il fut content, et dont il avait sujet de l'être. Elle contenait ces paroles : «Apprenez à vous connaître, ma reine.
« et n'ayez plus la vanité de croire que je vous « aime. Il faut un autre mérite que le vôtre pour « m'attacher. Vous n'êtes pas même assez agréable «pour m'amuser quelques moments. Vous n'êtes «propre qu'à faire l'amusement des derniers « écoliers de l'université. » Il écrivit donc ce billet gracieux ; et lorsque Aurore eut achevé le sien, qui n'était guère moins offensant, elle les cacheta tous deux, y mit une enveloppe, et me donnant le paquet : « Tiens, Gil Blas, me dit-elle, fais en sorte qu'Isabelle reçoive cela ce soir. Tu m'entends bien ? ajouta-t-elle en me faisant des yeux un signe que je compris parfaitement. — Oui, seigneur, lui répondis- ' je, vous serez servi comme vous le souhaitez. »
Je sortis en même temps ; et quand je fus dans la rue, je me dis : « Oh çà, monsieur Gil Blas, on met votre génie à l'épreuve ; vous faites donc le valet dans cette comédie ? Eh bien ! mon ami, montrez que vous avez assez d'esprit pour remplir un rôle qui en demande beaucoup. Le seigneur don Félix s'est contenté de vous faire un signe. Il compte, comme vous voyez, sur votre intelligence. A-t-il tort ? Non. Je conçois ce qu'il attend de moi. Il veut que je fasse tenir seulement le billet de don Luis : c'est ce que signifie ce signe-là ; rien n'est plus intelligible. » Persuadé que je ne me trompais pas, je ne balançai point à défaire le paquet. Je tirai la lettre de Pacheco, et je la portai chez le docteur Murcia, dont j'eus bientôt appris la demeure. Je trouvai à la porte de sa maison le petit page qui était venu à l'hôtel garni. « Frère, lui dis- je, ne seriez-vous point par hasard domestique de la fille de M. le docteur Murcia ?» Il me répondit qu'oui, d'un air qui marquait assez qu'il était dans l'habitude de porter et de recevoir des lettres galantes. «Vous avez, lui répliquai-je, la physionomie si