LIVRE QUATRIÈME
officieuse, que j'ose vous prier de rendre ce billet doux à votre maîtresse. »
Le petit page me demanda de quelle part je l'apportais ; et je ne lui eus pas sitôt reparti que c'était de celle de don Luis Pacheco, qu'il me dit : « Cela étant, suivez-moi ; j'ai ordre de vous faire entrer ; Isabelle veut vous entretenir. » Je me laissai introduire dans un cabinet où je ne tardai guère à voir paraître la senora. Je fus frappé de la beauté de son visage : je n'ai point vu de traits plus délicats. Elle avait un air mignon et enfantin ; mais cela n'empêchait pas que, depuis trente bonnes années pour le moins, elle ne marchât sans lisière. « Mon ami, me dit-elle d'un air riant, appartenezvous à don Luis Pacheco ? » Je lui répondis que j'étais son valet de chambre depuis trois semaines. Ensuite je lui remis le billet fatal dont j'étais chargé. Elle le relut deux ou trois fois : il semblait qu'elle se défiât du rapport de ses yeux. Effectivement, elle ne s'attendait à rien moins qu'à une pareille réponse. Elle éleva ses regards vers le ciel, se mordit les lèvres, et pendant quelque temps sa contenance rendit témoignage des peines de son cœur. Puis tout à coup m'adressant la parole : « Mon ami, me dit-elle, don Luis est-il devenu fou depuis notre séparation ? Je ne comprends rien à son procédé. Apprenez-moi, si vous le savez, pourquoi il m'écrit si galamment. Quel démon peut l'agiter. S'il veut rompre avec moi, ne saurait-il le faire sans m'outrager par des lettres si brutales ? » ^ « Madame, lui dis-je en affectant un air plein de sincérité, mon maître a tort assurément, mais il a été en quelque façon forcé de le faire. Si vous me promettiez de garder le secret, je vous découvrirais tout le mystère. — Je vous le promets, interrompitelle avec précipitation; ne craignez point que je
vous commette : expliquez- vous hardiment. — Eh bien ! repris- je, voici le fait en deux mots : un moment après votre lettre reçue, il est entré dans notre hôtel une dame couverte d'une mante des plus épaisses. Elle a demandé le seigneur Pacheco, lui a parlé quelque temps en particulier ; et, sur la fin de la conversation, j'ai entendu qu'elle lui a dit : « Vous me jurez que vous ne la re verrez jamais : ce n'est pas tout, il faut, pour ma satisfaction, que vous lui écriviez tout à l'heure un billet que je vais vous dicter : j'exige cela de vous.» Don Luis a fait ce qu'elle désirait ; puis, me mettant le papier entre les mains : « Informe-toi, m'a-t-il dit, où demeure le docteur Murcia de la Llana, et fais adroitement tenir ce poulet à sa fille Isabelle.
«Vous voyez bien, madame, poursuivis- je, que cette lettre désobligeante est l'ouvrage d'une rivale, et que par conséquent mon maître n'est pas si coupable. — O ciel ! s'écria-t-elle, il l'est encore plus que je ne pensais. Son infidélité m'offense plus que les mots piquants que sa main a tracés. Ah ! l'infidèle, il a pu former d'autres nœuds !... Mais, ajouta-t-elle en prenant un air fier, qu'il s'abandonne sans contrainte à son nouvel amour ; je ne prétends point le traverser. Dites-lui, je vous prie, qu'il n'avait pas besoin de m'insulter pour m'obliger à laisser le champ libre à ma rivale, et que je méprise trop un amant volage pour avoir la moindre envie de le rappeler. » A ce discours elle me congédia, et se retira fort irritée contre don Luis.
Je sortis de chez le docteur Murcia de la Llana fort satisfait de moi, et je compris que, si je voulais me mettre dans le génie, je deviendrais un habile fourbe. Je m'en retournai à notre hôtel, où je trouvai les seigneurs Mendoce et Pacheco qui