‹ Gil Blas. IntrodChapitre 192 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

soupaient ensemble, et s'entretenaient comme s'ils se fussent connus de longue main. Aurore s'aperçut, à mon air content, que je ne m'étais point mal acquitté de ma commission. « Te voilà donc de retour, Gil Blas, me dit-elle ; rends-nous compte de ton message. » Il fallut encore payer d'esprit. Je dis que j'avais donné le paquet en main propre, et qu'Isabelle, après avoir lu les deux billets doux qu'il contenait, au lieu d'en paraître déconcertée, s'était mise à rire comme une folle, en disant : «Par ma foi, les jeunes seigneurs ont un joli style; il faut avouer que les autres personnes n'écrivent pas si agréablement. — C'est fort bien se tirer d'embarras, s'écria ma maîtresse ; et voilà certainement une coquette des plus consommées dans son art. — Pour moi, dit don Luis, je ne reconnais point Isabelle à ces traits-là ; il faut qu'elle ait changé de caractère pendant mon absence. — J'aurais jugé d'elle aussi tout autrement, reprit Aurore. Convenons qu'il y a des femmes qui savent prendre toutes sortes de formes. J'en ai aimé une de celleslà, et j'en ai été longtemps la dupe. Gil Blas vous le dira, elle avait un air de sagesse à tromper toute la terre. — Il est vrai, dis-je en me mêlant à la conversation, que c'était un minois à piper les plus fins ; j'y aurais moi-même été attrapé. ^

Le faux Mendoce et Pacheco firent de grands éclats de rire en m'entendant parler ainsi ; et, loin de trouver mauvais que je prisse la liberté de me joindre à leur entretien, ils m'adressèrent souvent la parole pour se réjouir de mes réponses. Nous continuâmes à nous entretenir des femmes qui ont l'art de se masquer ; et le résultat de tous nos discours fut qu'Isabelle demeura dûment atteinte et convaincue d'être une franche coquette. Don Luis protesta de nouveau qu'il ne la reverrait

jamais ; et don Félix, à son exemple, jura qu'il aurait toujours pour elle im parfait mépris. Ensuite de ces protestations ils se lièrent d'amitié tous deux, et se promirent mutuellement de n'avoir rien de caché l'un pour l'autre. Ils passèrent l'aprèssouper à se dire des choses gracieuses, et enfin ils se séparèrent pour s'aller reposer chacun dans son appartement. Je suivis Aurore dans le sien, où je lui rendis un compte exact de l'entretien que j'avais eu avec la fille du docteur : je n'oubliai pas la moindre circonstance ; j 'en dis même plus qu'il n'y en avait, pour mieux faire ma cour à ma maîtresse, qui fut charmée de mon rapport. Peu s'en fallut qu'elle ne m'embrassât de joie. « Mon cher Gil Blas, me dit-elle, je suis enchantée de ton esprit. Quand on a le malheur d'être engagée dans une passion qui nous oblige de recourir à des stratagèmes, quel avantage d'avoir dans ses intérêts un garçon aussi spirituel que toi ! Courage, mon ami, nous venons d'écarter une rivale qui pouvait nous embarrasser ; cela ne va pas mal. Mais, comme les amants sont sujets à d'étranges retours, je suis d'avis de brusquer l'aventure, et de mettre en jeu dès demain Aurore de Guzman. » J'approuvai cette pensée ; et, laissant le seigneur don Félix avec son page, je me retirai dans un cabinet où était mon Ut.

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