LIVRE QUATRIÈME
rent la joumée par des embrassades qu'Aurore fut obligée de donner et de recevoir, pour bien jouer le rôle de don Félix. Ils allèrent ensemble se promener dans la ville, et je les accompagnai avec Chilindron, valet de don Luis. Nous nous arrêtâmes auprès de l'université, pour regarder quelques affiches de livres qu'on venait d'attacher à la porte. Plusieurs personnes s'amusaient aussi à les lire, et j'aperçus parmi celles-là un petit homme qui disait son sentiment sur ces ouvrages affichés. Je remarquai qu'on l'écoutait avec une extrême attention, et je jugeai en même temps qu'il croyait mériter qu'on l'écoutât. Il paraissait vain, et il avait l'esprit décisif, comme l'ont la plupart des petits hommes. « Cette nouvelle traduction d'Horace y disait-il, que vous voyez annoncée au public en si gros caractères, est un ouvrage en prose, composé par un vieil auteur du collège. C'est un livre fort estimé des écoliers ; ils en ont consumé eux seuls quatre éditions. Il n'y a pas un honnête homme qui en ait acheté un exemplaire. » Il ne portait pas de jugements plus avantageux des autres livres ; il les frondait tous sans charité. C'était apparemment quelque auteur. Je n'aurais pas été fâché de l'entendre jusqu'au bout : mais il me fallut suivre don Luis et don Félix, qui, ne prenant pas plus de plaisir à ses discours que d'intérêt aux livres qu'il critiquait, s'éloignèrent de lui et de l'université.
Nous revînmes à notre hôtel à l'heure du dîner. Ma maîtresse se mit à table avec Pacheco, et fit adroitement tomber la conversation sur sa famille. « Mon père, dit-elle, est un cadet de la maison de Mendoce, qui s'est établi à Tolède ; et ma mère est propre sœur de dona Ximena de Guzman, qui, depuis quelques jours, est venue à Salamanque pour une affaire importante, avec sa nièce Aurore,
fille unique de don Vincent de Guzman, que vous avez peut-être connu. — Non, répondit don Luis ; mais on m'en a souvent parlé, ainsi que d'Aurore, votre cousine. Dois-je croire ce qu'on dit de cette jeune dame ? On assure que rien n'égale son esprit et sa beauté. — Pour de l'esprit, reprit don Félix, elle n'en manque pas ; elle l'a même assez cultivé. Mais ce n'est point une si belle personne ; on trouve que nous nous ressemblons beaucoup. — Si cela est, s'écria Pacheco, elle justifie sa réputation. Vos traits sont réguliers, votre teint est parfaitement beau ; votre cousine doit être charmante. Je voudrais bien la voir et l'entretenir. Je m'offre à satisfaire votre curiosité, repartit le faux Mendoce, et même dès ce jour. Je vous mène cette après-dinée chez ma tante. »
Ma maîtresse changea tout à coup de matièr^, et parla de choses indifférentes. L'après-midi, pendant qu'ils se disposaient tous deux à sortir pour aller chez doiia Ximena, je pris les devants, et courus avertir la duègne de se préparer à cette visite. Je revins ensuite sur mes pas pour accompagner don Félix, qui conduisit enfin chez sa tance le seigneur don Luis. Mais à peine furent-ils entrés dans la maison, qu'ils rencontrèrent la dame Chimène, qui leur fit signe de ne point faire de bruit. « Paix, paix ! leur dit-elle d'une voix basse, vous réveilleriez ma nièce. Elle a depuis hier une migraine effroyable qui ne fait que de la quitter, et la pauvre enfant repose depuis un quart d'heure. — Je suis fâché de ce contretemps, dit Mendoce en affectant un air mortifié ; j'espérais que nous verrions ma cousine. J'avais fait fête de ce i)laisir à mon ami Pacheco. — Ce n'est pas une affaire si pressée, répondit en souriant Ortiz ; vous pouvez le remettre à demain. » Les cavaliers eurent une
conversation fort courte avec la vieille, et se retirèrent.
Don Luis nous mena chez un jeune gentilhomme de ses amis, qu'on appelait don Gabriel de Pedros. Nous y passâmes le reste de la journée ; nous y soupâmes même, et nous n'en sortîmes que sur les deux heures après minuit, pour nous en retourner au lOgis. Nous avions peut-être fait la moitié du chemin, lorsque nous rencontrâmes sous nos pieds, dans la rue, deux hommes étendus par terre. Nous jugeâmes que c'étaient des malheureux qu'on venait d'assassiner, et nous nous arrêtâmes pour les secourir s'il en était encore temps. Comme nous cherchions à nous instruire, autant que l'obscurité de la nuit nous le pouvait permettre, de l'état où ils se trouvaient, la patrouille arriva. Le commandant nous prit d'abord pour des assassins, et nous fit environner par ses gens ; mais il eut meilleure opinion de nous lorsqu'il nous eut entendus parler, et qu'à la faveur d'une lanterne sourde il vit les traits de Mendoce et de Pacheco. Ses archers, par son ordre, examinèrent les deux hommes que nous nous imaginions avoir été tués ; et il se trouva que c'était un gros licencié avec son valet, tous deux pris de vin, ou plutôt ivres-morts. « Messieurs, s'écria un des archers, je reconnais ce gros vivant. Eh ! c'est le seigneur Hcencié Guyomar, recteur de notre université. Tel que vous le voyez, c'est un grand personnage, un génie supérieur. Il n'y a point de philosophe qu'il ne terrasse dans ime dispute ; il a un flux de bouche sans pareil. C'est dommage qu'il aime un peu trop le vin, le procès et la grisette. Il revient de souper de chez son Isabelle, où, par malheur, son guide s'est enivré comme lui. Ils sont tombés l'un et l'autre dans le ruisseau. Avant que le bon licencié fût
recteur, cela lui arrivait assez souvent. Les honneurs, comme vous voyez, ne changent pas toujours les mœurs. » Nous laissâmes ces ivrognes entre les mains de la patrouille, qui eut soin de les porter chez eux. Nous regagnâmes notre hôtel, et chacun ne songea qu'à se reposer.
Don Félix et don Luis se levèrent sur le midi ; et, s'étant tous deux rejoints. Aurore de Guzman fut la première chose dont ils s'entretinrent. « Gil Blas, me dit ma maîtresse, va chez ma tante don a Ximena, et lui demande de ma part si nous pouvons aujourd'hui, le seigneur Pacheco et moi, voir ma cousine. » Je sortis pour m'acquitter de cette commission, ou plutôt pour concerter avec la duègne ce que nous avions à faire ; et quand nous eûmes pris ensemble de justes mesures, je vins rejoindre le faux Mendoce. « Seigneur, lui dis- je, votre cousine Aurore se porte à merveille ; elle m'a chargé elle-même de vous témoigner de sa part que votre visite ne lui saurait être que très agréable; et dona Ximena m'a dit d'assurer le seigneur Pacheco qu'il sera toujours parfaitement bien reçu chez elle sous vos auspices. »
Je m'aperçus que ces dernières paroles firent plaisir à don Luis. Ma maîtresse le remarqua de même, et en conçut un heureux présage. Un moment avant Te dîner, le valet de la sefiora Ximena parut, et dit à don Félix : « Seigneur, un homme de Tolède est venu vous demander chez madame votre tante, et y a laissé ce billet. » Le faux Mendoce l'ouvrit, et y trouva ces mots, qu'il lut à haute voix : Si vous avez envie d' apprendre des nouvelles de votre père et des cJwses de conséquence pour vous, ne manquez pas aussitôt la présente reçue, de vous rendre au Clieval noir, auprès de l'université. « Je suis, dit-il, trop curieux de savoir ces choses importantes, pour ne