LIVRE QUATRIÈME
pas satisfaire ma curiosité tout à l'heure. Sans adieu, Pacheco, continua-t-il ; si je ne suis point de retour ici dans deux heures, vous pourrez aller seul
^hez ma tante : j'irai vous y rejoindre dans l'aprèsdinée. Vous savez ce que Gil Blas vous a dit de la part de dona Ximena ; vous êtes en droit de faire cette visite. » Il sortit en parlant de cette sorte, et m'ordonna de le suivre.
Vous vous imaginez bien qu'au lieu de prendre la route du Cheval noir, nous enfilâmes celle de la maison où était Ortiz. D'abord que nous y fûmes arrivés, nous nous préparâmes à représenter notre pièce : Aurore ôta sa chevelure blonde, lava et frotta ses sourcils, mit un habit de femme, et devint une belle brune, telle qu'elle l'était naturellement. On peut dire que son déguisement la changeait à un point qu'Aurore et don Félix paraissaient deux personnes différentes ; il semblait même qu'elle fût beaucoup plus grande en femme qu'en homme : il est vrai que ses chappins (car elle en avait d'une hauteur excessive) n'y contribuaient pas peu. Lorsqu'elle eut ajouté à ses charmes tous les secours que l'art pouvait leur prêter, elle attendit don Luis avec une agitation mêlée de crainte et d'espérance. Tantôt elle se fiait à son esprit et à sa beauté, et tantôt elle appréhendait de n'en faire qu'un essai malheureux. Ortiz, de son côté, se prépara de son mieux à seconder ma maîtresse. Pour moi, comme il ne fallait pas que Pacheco me vît dans cette maison, et que, semblable aux acteurs qui ne
"paraissent qu'au dernier acte d'une pièce, je ne devais me montrer que sur la fin de la visite, je sortis aussitôt que j'eus dîné.
Enfin tout était en état quand don Ltiis arriva. Il fut reçu très agréablement de la dame Chimène, et il eut avec Aurore une conversation de deux ou
trois heures; après quoi j'entrai dans la chambre où ils étaient, et m'adressant au cavalier : « Seigneur, lui dis- je, don Félix mon maître ne viendra point ici d'aujourd'hui ; il vous prie de l'excuser ; il est avec trois hommes de Tolède, dont il ne peut* se débarrasser. — Ah ! le petit libertin ! s'écria dofia Ximena ; il est sans doute en débauche. — Non, madame, repris- je ; il s'entretient avec eux d'affaires fort sérieuses. Il a un véritable chagrin de ne pouvoir se rendre ici ; il m'a chargé de vous le dire, aussi bien qu'à dofia Aurora. — Oh! je ne reçois point ses excuses, dit ma maîtresse en plaisantant : il sait que j'ai été indisposée ; il devait marquer un peu plus d'empressement pour les personnes à qui le sang le lie. Pour le punir, je ne le veux voir de quinze jours. — Eh ! madame, dit alors don Luis, ne formez point une si cruelle résolution ; don Félix est assez à plaindre de ne vous avoir pas vue. »
Ils plaisantèrent quelque temps là-dessus ; ensuite Pacheco se retira. La belle Aurore change aussitôt de forme, et reprend son habit de cavalier. Elle retourne à l'hôtel garni le plus promptement qu'il lui est possible. «Je vous demande pardon, cher ami, dit-elle à don Luis, de ne vous avoir pas été trouver chez ma tante ; mais je n'ai pu me défaire des personnes avec qui j'étais. Ce qui me console, c'est que vous avez eu du moins tout le loisir de satisfaire vos désirs curieux. Eh bien ! que pensez-vous de ma cousine ? Dites-le-moi sans complaisance. — J'en suis enchanté, répondit Pacheco. Vous aviez raison de dire que vous vous ressemblez tous deux. Je n'ai jamais vu de traits plus semblables; c'est le même tour de visage ; vous avez les mêmes yeux, la même bouche, le même son de voix. H y a , pourtant quelque différence : Aurore est plus grande | que vous ; elle est brune et vous êtes blond ; vous