LIVRE QUATRIÈME
êtes enjoué, elle est sérieuse : voilà tout ce qui vous distingue l'un de l'autre. Pour de Tesprit, continua-t-il, je ne crois pas qu'une substance céleste puisse en avoir plus que votre cousine. En un mot, c'est une personne d'un mérite infini. »
Le seigneur Pacheco prononça ces dernières paroles avec tant de vivacité, que don Félix lui dit en souriant : « Ami, je me repens de vous avoir fait faire connaissance avec dona Ximena ; et, si vous m'en croyez, vous n'irez plus chez elle : je vous le conseille pour votre repos. Aurore de Guzman pourrait vous faire voir du pays et vous inspirer une passion...
— Je n'ai pas besoin de la revoir, interrompit-il, pour en devenir amoureux , l'affaire en est faite. — J'en suis fâché pour vous répliqua le faux Mendoce ; car vous n'êtes pas un homme à vous attacher, et ma cousine n'est pas une Isabelle, je vous en avertis. Elle ne s'accommoderait pas d'un amant qui n'aurait pas des vues légitimes. — Des vues légitimes ! repartit don Luis ; peut-on en avoir d'autres sur une fille de son sang ? C'est me faire une offense que de me croire capable de jeter sur elle un œil profane ; connaissez moi mieux, mon cher Mendoce : hélas ! je m'estimerais le plus heureux de tous les hommes si elle approuvait ma recherche et voulait lier sa destinée à la mienne.
— En le prenant sur ce ton-là, reprit don Félix, vous m'intéressez à vous servir. Oui, j'entre dans vos sentiments. Je vous offre mes bons offices auprès d'Aurore, et je veux dès demain essayer de gagner ma tante, qui a beaucoup de crédit sur son esprit. » Pacheco rendit mille grâces au cavalier qui lui faisait de si belles promesses, et nous nous aperçûmes avec joie que notre stratagème ne pouvait
aller mieux. Le jour suivant, nous augmentâmes encore Tamour de don Luis par une nouvelle invention. Ma maîtresse, après avoir été trouver dona Ximena comme pour la rendre favorable à ce cavalier, vint le rejoindre. «J'ai parlé à, ma tante, lui dit-elle, et je n'ai pas eu peu de peine à la mettre dans vos intérêts. Elle était furieusement prévenue contre vous. Je ne sais qui vous a fait passer dans son esprit pour un libertin, mais il est constant que quelqu'un lui a fait de vous un portrait désavantageux : heureusement j'ai entrepris votre apologie, et j'ai pris si vivement votre parti, que j'ai détruit enfin la mauvaise impression qu'on lui avait donnée de vos mœurs.
« Ce n'est pas tout, poursuivit Aurore ; je veux que vous ayez, en ma présence, un entretien avec ma tante ; nous achèverons de vous assurer son appui. » Pacheco témoigna une extrême impatience d'entretenir dona Ximena, et cette satisfaction lui fut accordée le lendemain matin. Le faux Mendoce le conduisit à la dame Ortiz, et ils eurent tous trois une conversation où don Luis fit voir qu'en peu de temps il s'était laissé fort enflammer. L'adroite Ximena feignit d'être touchée de toute la tendresse qu'il faisait paraître, et promit au cavalier de faire tous ses efforts pour engager sa nièce à l'épouser. Pacheco se jeta aux pieds d'une si bonne tante, pour la remercier de ses bontés. Là-dessus don Félix demanda si sa cousine était levée. «Non, répondit la duègne, elle repose encore, et vous ne sauriez la voir présentement ; mais revenez cette après-dînée, et vous lui parlerez à loisir. » Cette réponse de la dame Chimène redoubla, comme vous pouvez croire, la joie de don Luis, qui trouva le reste de la matinée bien long. Il regagna l'hôtel garni avec Mendoce, qui ne prenait pas peu de plaisir