‹ Gil Blas. IntrodChapitre 200 sur 277 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

suivante d'une comédienne. De son côté, elle me remit, et nous fîmes une scène de reconnaissance digne d'être employée dans une pièce de théâtre. « Eh ! vous voilà, seigneur Gil Blas ! me dit cette soubrette transportée de joie : vous êtes donc sorti de chez Arsénié, comme moi de chez Constance ? — Oh ! vraiment, lui répondis-je, il y a longtemps que je l'ai quittée ; j'ai même servi depuis une fille de condition. La vie des personnes de théâtre n'est guère de mon goût. Je me suis donné mon congé moi-même, sans daigner avoir le moindre éclaircissement avec Arsénié. — Vous avez bien fait, reprit la soubrette, nommée Béatrix. J'en ai usé à peu près de la même manière avec Constance. Un beau matin, je lui rendis mes comptes froidement ; elle les reçut sans me dire une syllabe, et nous nous séparâmes assez cavalièrement. »

« Je suis ravi, lui dis-je, que nous nous retrouvions dans une maison plus honorable. Dofia Eufrasia me parait une façon de femme de qualité, et je la crois d'un très bon caractère. — Vous ne vous trompez pas, me répondit la vieille suivante ; elle a de la naissance, ce qui se voit assez par ses manières ; et pour son humeur, je puis vous assurer qu'il n'y en a point de plus égale ni de plus douce. Elle n'est point de ces maîtresses emportées et difficiles qui trouvent à redire à tout, qui crient sans cesse, tourmentent leurs domestiques, et dont le service, en un mot, est un enfer. Je ne l'ai pas encore entendue gronder une seule fois, tant elle aime la douceur ! Quand il m' arrive de ne pas faire les choses à sa fantaisie, elle me reprend sans colère, et jamais il ne lui échappe de ces épithètes dont les dames violentes sont si Hbérales. — Mon maître, repris-je, est aussi fort doux ; il se famiharise avec moi, et me traite comme son égal plutôt que comme

son laquais ; en un mot, c'est le meilleur de tous les humains ; et sur ce pied-là nous sommes, vous et moi, beaucoup mieux que nous n'étions chez nos comédiennes. — Mille fois mieux, repartit Béatrix ; je menais une vie tumultueuse, au lieu que je vis présentement dans la retraite. Il ne vient pas d'autre homme ici que le seigneur don Gonzale. Je ne verrai que vous dans ma solitude, et j'en suis bien aise. Il y a longtemps que j'ai de l'afïection pour vous ; et j'ai plus d'une fois envié le bonheur de Laure de vous avoir pour ami ; mais enfin j'espère que je ne serai pas moins heureuse qu'elle. Si je n'ai pas sa jeunesse et sa beauté, en récompense je hais la coquetterie, ce que les hommes ne sauraient assez payer ; je suis une tourterelle pour la fidélité. »

Comme la bonne Béatrix était une de ces personnes qui sont obligées d'offrir leurs faveurs, parce qu'on ne les leur demanderait pas, je ne fus nullement tenté de profiter de ses avances. Je ne voulus pas pourtant qu'elle s'aperçut que je la méprisais, et même j 'eus la politesse de lui parler de manière qu'elle ne perdît pas toute espérance de m' engager à l'aimer. Je m'imaginai donc que j'avais fait la conquête d'une vieille suivante, et je me trompai encore dans cette occasion. La soubrette n'en usait pas ainsi avec moi seulement pour mes beaux yeux : son dessein était de m'inspirer de l'amour pour me mettre dans les intérêts de sa maitresse, pour qui elle se sentait si zélée, qu'elle ne s'embarrassait point de ce qu'il lui en coûterait pour la servir. Je reconnus mon erreur dès le lendemain matin, que je portai, de la part de mon maître, un billet doux à Eufrasie. Cette dame me fit un accueil gracieux, me dit mille choses obhgeantes ; et la femme de chambre aussi s'en mêla. L'une admirait ma physionomie ; l'autre

me trouvait un air de sagesse et de prudence. A les entendre, le seigneur don Gonzale possédait en moi un trésor. En un mot, elles me louèrent tant, que je me défiai des louanges qu'elles me donnèrent. J'en pénétrai le motif ; mais je les reçus en apparence avec toute la simplicité d'un sot, et par cette contre-rusé je trompai les friponnes, qui levèrent enfin le masque.

« Écoute, Gil Blas, me dit Eufrasie, il ne tiendra qu'à toi de faire ta fortune. Agissons de concert, mon ami. Don Gonzale est vieux, et d'une santé si délicate, que la moindre fièvre, aidée d'un bon médecin, l'emportera. Ménageons les moments qui lui restent, et faisons en sorte qu'il me laisse la meilleure partie de son bien. Je t'en ferai bonne part, je te le promets ; et tu peux compter sur cette promesse comme si je te la faisais par-devant tous les notaires de Madrid. — Madame, lui répondisje, disposez de votre serviteur. Vous n'avez qu'à me prescrire la conduite que je dois tenir, et vous serez satisfaite. — Eh bien I reprit-elle, il faut observer ton maître, et me rendre compte de tous ses pas. Quand vous vous entretiendrez tous deux, ne manque pas de faire tomber la conversation sur les femmes ; et de là prends, mais avec art, occasion de lui dire du bien de moi : occupe-le d' Eufrasie autant qu'il te sera possible. Ce n'est pas tout ce que j'exige de toi, mon ami ; je te recommande encore d'être fort attentif à ce qui se passe dans la famille des Pacheco. Si tu t'aperçois que quelque parent de don Gonzale ait de grandes assiduités auprès de lui et couche en joue sa succession, tu m'en avertiras aussitôt : je ne t'en demande pas davantage ; je le coulerai à fond en peu de temps. Je connais les divers caractères des parents de ton maître ; je sais quels portraits ridicules on lui

peut faire d'eux, et j'ai déjà mis assez mal dans son esprit tous ses neveux et ses cousins. »

Je jugeai par ces instructions, et par d'autres qu'y joignit Eufrasie, que cette dame était de celles qui s'attachent aux vieillards généreux. Elle avait depuis peu obligé don Gonzale à vendre une terre, dont elle avait touché l'argent. Elle tirait de lui tous les jours dé bonnes nippes, et, de plus, elle espérait qu'il ne l'oublierait pas dans son testament. Je feignis de m' engager volontiers à faire tout ce qu'on attendait de moi ; et, pour ne rien dissimuler, je doutai, en m'en retournant au logis, si je contribuerais à tromper mon maître, ou si j'entreprendrais de le détacher de sa maîtresse. Ce dernier parti me paraissait plus honnête que l'autre, et je me sentais plus de penchant à remplir mon devoir qu'à le trahir. D'ailleurs Eufrasie ne m'avait rien promis de positif, et cela peut-être était cause qu'elle n'avait pas corrompu ma fidélité. Je me résolus donc à servir don Gonzale avec zèle, et je me persuadai que, si j'étais assez heureux pour l'arracher à son idole, je serais mieux payé de cette bonne action que des mauvaises que je pourrais faire.

Pour parvenir à la fin que je me proposais, je me montrai tout dévoué au service de dofia Eufrasia. Je lui fis accroire que je parlais d'elle incessamment à mon maître, et là-dessus je lui débitais des fables qu'elle prenait pour argent comptant. Je m'insinuai si bien sans son esprit, qu'elle me crut entièrement dans ses intérêts. Pour mieux lui en imposer encore, j'affectai de paraître amoureux de Béatrix, qui, ravie à son âge de voir un jeune homme à ses trousses, ne se souciait guère d'être trompée, pourvu que je la trompasse bien. Lorsque nous étions auprès de nos princesses, mon maître et moi, cela faisait deux tableaux différents dans le même

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