‹ Gil Blas. IntrodChapitre 22 sur 277 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

pas si composées ni si curieuses que la mienne ; je suis sûr que vous en conviendrez. Je dois le jour à une paysanne des environs de Séville. Trois semaines après qu'elle m'eut mis au monde (elle était jeune, propre, et bonne nourrice), on lui proposa un nourrisson. C'était un enfant de qualité, un fils unique qui venait de naître dans Séville. Ma mère accepta volontiers la proposition ; elle alla chercher l'enfant. On le lui confia ; et elle ne l'eut pas sitôt apporté dans son village, que, trouvant quelque ressemblance entre lui et moi, cela lui inspira le dessein de me faire passer pour l'enfant de qualité, dans l'espérance qu'un jour je reconnaîtrais bien ce bon office. Mon père, qui n'était pas plus scrupuleux qu'un autre paysan, approuva la supercherie ; de sorte qu'après nous avoir fait changer de langes, le fils de don Rodrigue de Herrera fut envoyé, sous mon nom, à une autre nourrice, et ma mère me nourrit sous le sien. ^

« Malgré tout ce que l'on peut dire de l'instinct et de la force du sang, les parents du petit gentilhomme prirent aisément le change. Ils n'eurent pas le moindre soupçon du tour qu'on leur avait joué ; et jusqu'à l'âge de sept ans je fus toujours dans leurs bras. Leur intention étant de me rendre un cavalier parfait, ils me donnèrent toutes portes de maîtres : mais les plus habiles ont quelquefois des élèves qui leur font peu d'honneur ; j 'étais un de ces heureux écoliers-là : j'avais peu de disposition pour les exercices qu'on m'apprenait, et encore moins de goût pour les sciences qu'on me voulait enseigner. J'aimais beaucoup mieux jouer avec les valets, que j'allais chercher à tous moments dans les cuisines ou dans les écuries. Le jeu ne fut pas toutefois longtemps ma passion dominante : je n'avais pas dix-sept ans, que je m'enivrais tous

les jours. J'agaçais aussi toutes les femmes du logis. Je m'attachai principalement à une servante de cuisine, qui me parut mériter mes premiers soins. C'était une grosse joufflue, dont l'enjouement et l'embonpoint me plaisaient fort. Je lui faisais l'amour avec si peu de circonspection, que don Rodrigue même s'en aperçut. Il m'en reprit aigrement, me reprocha la bassesse de mes inclinations ; et, de peur que la vue de l'objet aimé ne rendît ses remontrances inutiles, il mit ma princesse à la porte.

« Ce procédé me déplut ; je résolus de m'en venger. Je volai les pierreries de la femme de don Rodrigue, et ce vol ne laissait pas d'être assez considérable ; puis, allant chercher ma belle Hélène, qui s'était retirée chez une blanchisseuse de ses amies, je l'enlevai en plein midi, afin que personne n'en ignorât. Je passai plus avant, je la menai dans son pays, où je l'épousai solennellement, tant pour faire plus de dépit aux Herrera, que pour laisser aux enfants de famille un si bel exemple à suivre. Trois mois après ce beau mariage, j'appris que don Rodrigue était mort. Je ne fus pas insensible à cette nouvelle, car je me rendis promptement à Se ville pour demander son bien : mais j'y trouvai du changement. Ma mère n'était plus, et en mourant elle avait eu l'indiscrétion d'avouer tout, en présence du curé de son village et d'autres bons témoins. Le fils de don Rodrigue tenait déjà ma place, ou plutôt la sienne, et il venait d'être reconnu avec d'autant plus de joie, qu'on était moins satisfait de moi ; de manière que, n'ayant rien à espérer de ce côté-là, et ne me sentant plus de goût pour ma grosse femme, je me joignis à des chevaHers de la fortune, avec qui je commençai mes caravanes. »

Le jeune voleur ayant achevé son histoire, un

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