‹ Gil Blas. IntrodChapitre 23 sur 277 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

autre dit qu'il était fils d'un marchand de Burgos ; que dans sa jeunesse, poussé d'une dévotion indiscrète, il avait pris l'habit et fait profession dans un ordre fort austère, et apostasie quelques années après. Enfin les huit voleurs parlèrent tour à tour ; et lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble. Ils changèrent ensuite de discours. Ils mirent sur le tapis divers projets pour la campagne prochaine ; et, après avoir formé une résolution, ils se levèrent de table pour s'aller coucher. Ils allumèrent des bougies, et se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la sienne, où, pendant que je l'aidais à se déshabiller : « Eh bien ! Gil Blas, me dit-il d'un air gai, tu vois de quelle manière nous vivons. Nous sommes toujours dans la joie ; la haine ni l'envie ne se glissent point parmi nous ; nous n'avons jamais ensemble le moindre démêlé ; nous sommes plus unis que des moines. Tu vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable; car je ne te crois pas assez sot pour te faire une peine d'être avec des voleurs. Eh ! voit-on d'autres gens dans le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'autrui ; c'est un sentiment général ; la manière seule de le faire en est différente. Les conquérants, par exemple, s'emparent des États de leurs voisins. Les personnes de q;ualité empruntent, et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agents de change, commis, et tous les marchands, tant gros que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice, je n'en parlerai point ; on n'ignore pas ce qu'ils savent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous ; car souvent nous ôtons la vie aux innocents, et eux quelquefois la sauvent même aux coupables. »

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