LIVRE CINQUIÈME
je témoignai que mon plus grand chagrin était d'avoir perdu, avec mes hardes, le portrait de Florentine. Le bourgeois, là-dessus, me dit en riant qu'il fallait me consoler de cette perte, et que l'original valait mieux que la copie. En effet, dès que nous fûmes dans sa maison, il appela sa fille, qui n'avait pas plus de seize ans, et qui pouvait passer pour une personne accomplie. « Vous voyez, me dit-il, la dame que feu mon frère vous a promise. — Ah l seigneur, m'écriai-je d'un air passionné, il n'est pas besoin de me dire que c'est F aimable Florentine qui s'offre à mes yeux : ces traits charmants sont gravés dans ma mémoire, et encore plus dans mon cœur. Si le portrait que j'ai perdu, et qui n'était qu'une faible ébauche de tant d'attraits, a pu m' embraser de mille feux, jugez quels transports doivent m' agiter en ce moment ! — Ce discours est trop flatteur, me dit Florentine, et je ne suis point assez vaine pour m' imaginer que je le justifie. — Continuez vos compliments, interrompit alors le père. » En même temps il me laissa seul avec sa fille ; et prenant Morales en particuher : « Mon ami, lui dit-il, les voleurs vous ont donc emporté toutes vos hardes, et sans doute votre argent, car ils commencent toujours par là ? — Oui, monsieur, répondit mon camarade : une nombreuse troupe de bandits est venue fondre sur nous auprès de Castil Blazo; ils ne nous ont laissé que les habits que nous avons sur le corps ; mais nous recevrons incessamment des lettres de change, i et nous allons nous remettre sur pied.
« — En attendant vos lettres de change, répliqua [le vieillard en tirant de sa poche une bourse, voici cent pistoles dont vous pouvez disposer. — Oh l monsieur, s'écria Morales, mon maître ne voudra point les accepter. Vous ne le connaissez pas.
Tudieu ! c'est un homme délicat sur cette matière. Ce n'est point un de ces enfants de famille qui sont prêts à prendre de toutes mains. Il n'aime pas à s^ endetter, tout jeune qu'il est. Il demanderait plutôt l'aumône que d'emprunter un maravedis.— - Tant mieux, dit le bourgeois, je l'en estime davantage. Je ne puis souffrir que l'on contracte des dettes. Je pardonne cela aux personnes de qualité, parce que c'est une chose dont elles sont en possession. Je ne veux pas, ajouta-t-il, contraindre ton maître ; et, si c'est lui faire de la peine que de lui offrir de l'argent, il n'en faut plus parler. » En disant ces paroles, il voulut remettre la bourse dans sa poche ; mais mon compagnon lui retint le bras. « Attendez, seigneur de Moyadas, lui dit-il : quelque aversion que mon maître ait pour les emprunts, je ne désespère pas de lui faire agréer vos cent pistoles. Il n'y a que manière de s'y prendre avec lui. Après tout, ce n'est que des étrangers qu'il n'aime point à emprunter ; il n'est pas si façonnier avec sa famille. Il demande même fort bien à son père tout l'argent dont il a besoin. Ce garçon, comme vous voyez, sait distinguer les personnes, et il doit vous regarder, monsieur, comme un second père. »
« Morales, par de semblables discours, s'empara de la bourse du vieillard, qui vint nous rejoindre, et qui nous trouva, sa fille et moi, engagés dans les compl'ments. Il rompit notre entretien. Il apprit à Florentine l'obligation qu'il m'avait, et sur cela il me tint des propos qui me firent connaître combien il en était reconnaissant. Je profitai d'une si favorable disposition. Je dis au bourgeois que la plus touchante marque de reconnaissance qu'il pût me donner était de hâter mon mariage avec sa fille. Il céda de bonne grâce à mon impatience.