‹ Gil Blas. IntrodChapitre 228 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Il m'assura que, dans troiâ jours au plus tard, je serais l'époux de Florentine ; il ajouta même qu'au lieu de six mille ducats qu'il avait promis poux sa dot, il en donnerait dix mille, pour me témoigner jusqu'à quel point il était pénétré du service que je lui avais rendu.

« Nous étions donc. Morales et moi, chez le bonhomme Jérôme de Moyadas, bien traités, et dans l'agréable attente de toucher dix mille ducats, avec quoi nous nous proposions de nous éloigner promptement de Mérida. Une crainte pourtant troublait notre joie : nous appréhendions qu'avant trois jours le véritable fils de Juan Vêlez de la Membrilla ne vînt traverser notre bonheur, ouplutôt le détruire, en paraissant tout à coup. Cette crainte n'était pas mal fondée. Dès le lendemain, une espèce de paysan chargé d'une valise arriva chez le père de Florentine. Je ne m'y trouvais point lors ; mais mon camarade y était. « Seigneur, dit le paysan au vieillard, j'appartiens au cavalier de Calatrava qui doit être votre gendre, au seigneur Pedro de la Membrilla. Nous venons tous deux d'arriver dans cette ville : il sera ici dans un instant ; j'ai pris les devants pour vous en avertir. » A peine eut-il achevé ces mots, que son maître parut, ce qui surprit fort le vieillard et déconcerta un peu Morales.

« Le jeune Pedro était un garçon des mieux faits. Il adressa la parole au père de Florentine ; mais le bonhomme ne lui donna pas le temps de finir son discours, et, se tournant vers mon compagnon, il lui demanda ce que cela signifiait. Alors Morales, qui ne cédait en effronterie à personne du monde, prit un air d'assurance, et dit au vieillard : « Monsieur, ces deux hommes que vous voyez sont de la troupe des voleurs qui nous ont détroussés sur le grand chemin ; je les reconnais, et particulièrement

4i6 GIL BLAS

celui qui a Taudace de se dire fils du seigneur Juan Vêlez de la Membrilla. » Le vieux bourgeois, sans hésiter, crut Morales, et, persuadé que les nouveaux venus étaient des fripons, il leur dit : « Messieurs, vous arrivez trop tard ; on vous a prévenus. Pedro de la Membrilla est chez moi depuis hier. — Prenez garde à ce que vous dites, lui répondit le jeune homme de Calatrava : on vous trompe ; vous avez dans votre maison un imposteur. Sachez que Juan Vêlez de la Membrilla n'a point d'autre fils que moi. — A d'autres ! répHqua le vieillard ; je n'ignore pas qui vous êtes. Ne remettez-vous pas ce garçon, et ne vous ressouvenez vous plus de son maître que vous avez volé sur le chemin de Calatrava? — Comment, volé! repartit Pedro : ah! si je n'étais pas chez vous, je couperais les oreilles à ce fourbe qui a l'insolence de me traiter de voleur. Qu'il rende grâces à votre présence, qui retient ma colère. Seigneur, poursuivit-il, je vous le répète, on vous trompe. Je suis le jeune homme à qui votre frère Augustin a promis votre fille. Voulez- vous que je vous montre toutes les lettres qu'il a écrites à mon père au sujet de ce mariage ? En croirez- vous le portrait de Florentine, qu'il m'envoya quelque temps avant sa mort ?

« — Non, interrompit le vieux bourgeois ; le portrait ne me persuadera pas plus que les lettres. Je sais bien de quelle manière il est tombé entre vos mains, et je vous conseille charitablement de sortir au plus tôt de Mérida, de peur d'éprouver le châtiment que méritent vos semblables. — C'en est trop, interrompit à son tour le jeune cavalier. Je ne souffrirai point qu'on me vole impunément mon nom, ni qu'on me fasse passer pour un brigand. Je connais quelques personnes dans cette ville ; je vais les cl|ercher, et je reviendrai avec

Page 1