‹ Gil Blas. IntrodChapitre 229 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

eux confondre l'imposture qui vous prévient contre moi. » A ces mots il se retira suivi de son valet, et Morales demeura triomphant. Cette aventure même fut cause que Jérôme de Moyadas résolut de me faire épouser sa fille dès ce jour-là ; et sur-le-champ il alla donner les ordres nécessaires pour consommer cet ouvrage.

« Quoique mon camarade fût bien aise de voir le père de Florentine dans des dispositions si favorables pour nous, il n'était pas sans inquiétude. Il craignait la suite des démarches qu'il jugeait bien que Pedro ne manquerait pas de faire, et il m'attendait avec impatience pour m'informer de ce qui se passait. Je le trouvai plongé dans une profonde rêverie. « Qu'y a-t-il, mon ami ? lui dis-je ; tu me parais bien occupé. — Ce n'est pas sans raison, me répondit-il. » En même temps il me mit au fait. «Tu vois, ajouta-t-il ensuite, si j'ai tort de rêver. C'est toi, téméraire, qui nous as jetés dans cet embarras. L'entreprise, je l'avoue, était brillante, et t'aurait comblé de gloire si elle eût réussi : mais, selon toutes les apparences, elle finira mal ; et je serais d'avis, pour prévenir les éclaircissements, que nous- prissions la fuite avec la plume que nous avons tirée de l'aile du bonhomme.

« — Monsieur Morales, repris- je à ce discours, n'allons pas si vite ; vous cédez bien promptement aux difiicultés. Vous ne faites guère d'honneur à don Mathias de Cordel, ni aux autres cavaliers avec qui vous avez demeuré à Tolède. Quand on a fait son apprentissage sous de si grands maîtres, on ne doit pas si facilement s'alarmer. Pour moi, qui veux marcher sur les traces de ces héros, et prouver que j'en suis un digne élève, je me roidis contre l'obstacle qui vous épouvante, et je me fais fort de le lever. — Si vous en venez à bout, me dit mon compa-

4i8 GIL BLAS

gnon, je vous mettrai au-dessus de tous les grands hommes de Plutarque. »

« Comme Morales achevait de parler, Jérôme de Moyadas entra. « Je viens, me dit-il, de tout disposer pour votre mariage ; vous serez mon gendre dès ce soir. Votre valet, ajout a-t-il, doit vous avoir conté ce qui vient d'arriver. Que dites-vous de l'efïronterie du fripon qui m'a voulu persuader qu'il était fils du correspondant de mon frère ? » Morales était bien en peine de savoir comment je me tirerais de ce mauvais pas, et il ne fut pas peu surpris de m'entendre, lorsque, regardant tristement^ Moyadas, je répondis d'un air ingénu à ce bourgeois : « Seigneur, il ne tiendrait qu'à moi de vous entretenir dans votre erreur, et d'en profiter ; mais je sens que je ne suis pas né pour soutenir un mensonge. Il faut vous faire un aveu sincère. Je ne suis point fils de Juan Vêlez de la Membrilla. — Qu'entends- je ? interrompit le vieillard avec autant de précipitation que de surprise. Hé quoi ! vous n'êtes pas le jeune homme à qui mon frère... — De grâce, seigneur, interrompis- je aussi, puisque j'ai commencé un récit fidèle et sincère, . daignez m'écouter jusqu'au bout. Il y a huit jours^ue j'aime votre fille, et que l'amour m'arrête à Mérida. Hier, après vous avoir secouru, je me préparais à vous la demander en mariage ; mais vous me fermâtes la bouche, en m'apprenant que vous la destiniez à un autre. Vous me dîtes que votre frère, en mourant, vous conjura de la donner à Pedro de la Membrilla ; que yous le lui promîtes, et qu'enfin vous étiez esclave de votre parole. Ce discours, je l'avoue, m'accabla ; et mon amour, réduit au désespoir, m'inspira le stratagème dont je me suis servi. Je vous dirai pourtant que je me le suis secrètement reproché ; mais j'ai cru que vous me le par-

Page 1