LIVRE CINQUIÈME
donneriez quand je vous le découvrirais, et quand vous sauriez que je suis un prince italien qui voyage incognito. Mon père est souverain de certaines vallées qui sont entre les Suisses, le Milanez et la Savoie. Je m'imaginais même que vous seriez agréablement surpris lorsque je vous révélerais ma naissance, et je me faisais un plaisir d'époux délicat et charmé de la déclarer à Florentine après l'avoir épousée. Le ciel, poursuivis-je en changeant de ton, n'a pas voulu permettre que j'eusse tant de joie. Pedro de la Membrilla parait ; il faut lui restituer son nom, quelque chose qu'il m'en coûte à le lui rendre. Votre promesse vous engage à le choisir pour votre gendre : je ne puis qu'en gémir ; je ne puis m'en plaindre : vous devez me le préférer sans avoir égard à mon rang, sans avoir pitié de la situation cruelle où vous m'allez réduire. Je ne vous représenterai point que votre frère n'était que l'oncle de votre fille, que vous en êtes le père, et qu'il serait plus juste de vous acquitter envers moi de l'obligation que vous m'avez, que de vous piquer de l'honneur de tenir une parole qui ne vous lie que faiblement.
« — Oui, sans doute, cela est bien plus juste, s'écria Jérôme de Moyadas : aussi je ne prétends point balancer entre vous et Pedro de la Membrilla. Si mon frère Augustin vivait encore, il ne j trouverait pas mauvais que je donnasse la préférence à un homme qui m'a sauvé la vie, et, qui plus est, à un prince qui ne dédaigne pas mon alliance et veut bien descendre jusqu'à moi. Il faudrait que je fusse ennemi de mon bonheur, et que j'eusse entièrement perdu l'esprit, si je ne vous donnais pas ma fille, et si je ne pressais pas même un mariage si avantageux pour elle. — Seigneur, repris-je, n'agissez point par impétuosité, ne faites rien qu'après
une mûre délibération, ne consultez que vos seuls intérêts ; et, malgré la noblesse de mon sang... — Vous vous moquez de moi, interrompit-il ; dois-je hésiter un moment ? Non, mon prince ; et je vous supplie de vouloir bien, dès ce soir, honorer de votre main l'heureuse Florentine. — Eh bien ! lui dis- je, soit : allez vous-même lui porter cette nouvelle, et l'instruire de son destin glorieux. »
« Tandis que le bon bourgeois s'empressait d'aller dire à sa fille qu'elle avait fait la conquête d'un prince. Morales, qui avait entendu toute la conversation, se mit à genoux devant moi, et me dit : « Monsieur le prince italien, fils du souverain des vallées qui sont entre les Suisses, le Milanez et la Savoie, souffrez que je me jette aux pieds de Votre Altesse, pour lui témoigner le ravissement où je suis. Foi de fripon, je vous regarde comme un prodige. Je me croyais le premier homme du monde ; mais franchement je mets pavillon bas devant vous, quoique vous ayez moins d'expérience que moi. — Tu n'as donc plus, lui dis-je, d'inquiétude ? — Oh ! pour cela non, répondit-il : je ne crains plus le seigneur Pedro : qu'il vienne présentement ici tant qu'il lui plaira. » Nous voilà. Morales et moi, fermes sur nos étriers. Nous commençâmes à régler la route que nous prendrions avec la dot, sur laquelle nous comptions si bien, que si nous l'eussions déjà touchée nous n'aurions pas cru être plus sûrs de l'avoir. Nous ne la tenions pas toutefois encore, et le dénoûment de l'aventure ne répondit pas à notre confiance.
« Nous vîmes bientôt revenir le jeune homme de Calatrava. Il était accompagné de deux bourgeois, et d'un alguazil aussi respectable par sa moustache et sa mine brune que par sa charge. Le père de Florentine était avec nous. «Seigneur deMoyadas,