LIVRE CINQUIÈME
lui dit Pedro, voici trois honnêtes gens que je vous amène ; ils me connaissent, et peuvent vous dire qui je suis. — Oui, certes, s'écria Talguazil, je puis le dire ; je le certifie à tous ceux qu'il appartiendra, je vous connais : vous vous appelez Pedro, et vous êtes fils unique de Juan Vêlez de la Membrilla ; quiconque ose soutenir le contraire est un imposteur. — Je vous crois, monsieur l'alguazil, dit alors le bonhomme Jérôme de Moyadas. Votre témoignage est sacré pour moi, aussi bien que celui des seigneurs marchands qui sont avec vous. Je suis pleinement convaincu que le jeune cavalier qui vous a conduit ici est le fils unique du correspondant de mon frère. Mais que m'importe ? Je ne suis plus dans la résolution de lui donner ma fille ; j'ai changé de sentiment.
« — Oh ! c'est une autre affaire, dit Talguazil. Je ne viens dans votre maison que pour vous assurer que ce jeune homme m'est connu. Vous êtes certainement maître de votre fille, et l'on ne saurait vous contraindre à la marier malgré vous. — Je ne prétends pas non plus, interrompit Pedro, faire violence aux volontés du seigneur de Moyadas, qui peut disposer de sa fille comme bon lui semblera ; mais il me permettra de lui demander pourquoi il a changé de sentiment. A-t-il quelque sujet de se plaindre de moi ? Ah ! du moins qu'en perdant la douce espérance d'être son gendre, j'apprenne que je ne l'ai point perdue par ma faute. — Je ne me plains pas de vous, répondit le bon vieillard ;je vous le dirai même, c'est à regret que je me vois dans la nécessité de vous manquer de parole, et je vous conjure de me le pardonner. Je suis persuadé que vous êtes trop généreux pour me savoir mauvais gré de vous préférer un rival qui m'a sauvé la vie. Vous le voyez, poursuivit-
il en me montrant, c'est ce seigneur qui m'a tiré d'un grand péril ; et, pour m'excuser encore mieux auprès de vous, je vous apprends que c'est un prince italien qui, malgré l'inégalité de nos conditions, veut bien épouser Florentine, dont il est devenu amoureux. »
« A ces dernières paroles, Pedro demeura muet et confus. Les deux marchands ouvrirent de grands yeux, et parurent fort surpris. Mais l'alguazil, accoutumé à regarder les choses du mauvais côté, soupçonna cette merveilleuse aventure d'être une fourberie où il y avait à gagner pour lui. Il m'envisagea fort attentivement ; et comme mes traits, qui lui étaient inconnus, mettaient en défaut sa bonne volonté, il examina mon camarade avec la même attention. "Malheureusement . pour mon altesse, il reconnut Morales, et, se ressouvenant de l'avoir vu dans les prisons de Ciudad Real : « Ah ! ah ! s'écria-t-il, voici une de mes pratiques. Je remets ce gentilhomme, et je vous le donne pour un des plus parfaits fripons qui soient dans les royaumes et principautés d'Espagne. — Allons, bride en main, monsieur l'alguazil, dit Jérôme de Moyadas ; ce garçon, dont vous nous faites un si mauvais portrait, est un domestique du prince. — Fort bien, repartit l'alguazil ; je n'en veux pas davantage pour savoir à quoi m'en tenir. Je juge du maître par le valet. Je ne doute pas que ces galants ne soient deux fourbes qui s'accordent pour vous tromper. Je me connais en pareil gibier ; et, pour vous faire voir que ces drôles sont des aventuriers, je vais les mener en prison tout à l'heure. Je prétends leur ménager un tête-à-tête avec monsieur le corrégidor ; après quoi ils sentiront que tous les coups de fouet n'ont point encore été donnés. — Halte-là, monsieur l'officier, reprit le