‹ Gil Blas. IntrodChapitre 232 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

vieillard ; ne poussons pas l'affaire si loin. Vous ne craignez pas, vous autres messieurs, de faire de la peine à un honnête homme. Ce valet ne sauraitil être un fourbe, sans que son maître le, soit ? Est-il nouveau de voir des fripons au service des princes ? — Vous moquez- vous, avec vos priniîes ? interrompit Talgnazil. Ce jeune homme est 'mn intrigant, sur ma parole, et je l'arrête de par le m, de même que son camarade. J'ai vingt archers\ la porte, qui les traîneront à la prison s'ils ne, s'y laissent pas conduire de bonne grâce. Allons, rapn' prince, me dit-il ensuite, marchons ! » \^

« Je fus étourdi de ces paroles, ainsi que Morales ; et notre trouble nous rendit suspects à Jérôme de Moyadas, ou plutôt nous perdit dans son esprit. Il jugea bien que nous l'avions voulu tromper. Il prit pourtant dans cette occasion le parti que devait prendre un galant homme. « Monsieur l'officier, dit-il à l'alguazil, vos soupçons peuvent être faux ; peut-être aussi ne sont -ils que trop véritables. Quoi qu'il en soit, n'approfondissons point cela. Que ces deux jeunes cavaliers sortent, et se retirent où ils voudront. Ne vous opposez point, je vous prie, à leur retraite : c'est une grâce que je vous demande, pour m'acquitter envers eux . de l'obligation que je leur ai. — Si je faisais ce que je dois, répondit l'alguazil, j'emprisonnerais ces messieurs, sans avoir égard à vos prières ; mais je veux bien relâcher de mon devoir pour l'amour de vous, à condition que dès ce moment ils sortiront de cette ville ; car si je les rencontre demain, vive Dieu ! ils verront ce qui leur arrivera. »

« Lorsque nous entendîmes dire, Morales et moi, qu'on nous laissait libres, nous nous remîmes un peu. Nous voulûmes parler avec fermeté, et soutenir que nous étions des personnes d'honneur;

mais l'alguazil nous regarda de travers, et nous imposa silence. Je ne sais pourquoi ces gens-là ont un ascendant sur nous. Il fallut donc abandonner Florentine et la dot à Pedro de la Membrilla, qui sans doute devint gendre de Jérôme de Moyadas. Je me retirai avec mon camarade. Nous prîmes le chemin de Truxillo, avec la consolation d'avoir du moins gagné cent pistoles à cette aventure. Une heure avant la nuit nous passâmes par un petit village, résolus d'aller coucher plus loin. Nous aperçûmes une hôtellerie d'assez belle apparence pour ce lieu-là. L'hôte et l'hôtesse étaient à la porte, assis sur de longues pierres. L'hôte, grand homme sec et déjà suranné, raclait une mauvaise guitare pour divertir sa femme, qui paraissait l'écouter avec plaisir. « Messieurs, nous cria l'hôte, lorsqu'il vit que nous ne nous arrêtions point, je vous conseille de faire halte en cet endroit. Il y a trois mortelles lieues d'ici au premier village que vous trouverez, et vous n'y serez pas si bien que dans' celui-ci, je vous en avertis. Croyez-moi, entrez dans ma maison ; je vous y ferai bonne chère, et à juste prix. » Nous nous laissâmes persuader. Nous nous approchâmes de l'hôte et de l'hôtesse ; nous les saluâmes ; et, nous étant assis auprès d'eux, nous commençâmes à nous entretenir tous quatre de choses indifférentes. L'hôte se disait oiïicier de la sainte Hermandad, et l'hôtesse était une grosse réjouie qui avait l'air de savoir bien vendre ses denrées.

« Notre conversation fut interrompue par l'arrivée de douze à quinze cavaliers montés les uns sur des mules, les autres sur des chevaux, et suivis d'une trentaine de mulets chargés de ballots. « Ah ! que de princes ! s'écria l'hôte à la vue de tant de monde ; où pourrai-] e les loger tous? » Dans un instant le

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