‹ Gil Blas. IntrodChapitre 233 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

village se trouva rempli d'hommes et d'animaux. Il y avait par bonheur auprès de Thôtellerie une vaste grange où l'on mit les mulets et les ballots ; les mules et les chevaux des cavaliers furent placés dans d'autres endroits. Pour les hommes, ils songèrent moins à chercher des lits qu'à se faire apprêter un bon repas. L'hôte, l'hôtesse et une jeune servante qu'ils avaient ne s'y épargnèrent point. Ils firent main-basse sur toute la volaille de leur basse-cour. Cela, joint à quelques civets de lapins et de matous, et à une copieuse soupe aux choux faite avec du mouton, il y en eut pour tout l'équipage.

« Nous regardions, Morales et moi, ces cavaliers, qui de temps en temps nous envisageaient aussi. Enfin nous liâmes conversation, et nous leur dîmes que, s'ils le voulaient bien, nous souperions avec eux. Ils nous témoignèrent que cela leur ferait plaisir. Nous voilà donc tous à table ensemble. Il y en avait un parmi eux qui ordonnait, et pour qui les autres, quoique d'ailleurs ils en usassent assez familièrement avec lui. ne laissaient pas de marquer des déférences. Il est vrai que celui-là tenait le haut bout : il parlait d'un ton de voix élevé ; il contredisait même quelquefois d'un air cavaher les autres, qui, bien loin de lui rendre la pareille, semblaient respecter ses opinions. L'entretien tomba par hasard sur l'Andalousie : et. comme Morales s'avisa de louer Se ville, l'homme dont je viens de parler lui dit : « Seigneur cavalier, vous faites l'éloge de la ville où j'ai pris naissance, ou du moins je suis né aux environs, puisque le bourg de Mayrena m'a vu naître. — Je vous dirai la même chose, lui répondit mon compagnon. Je suis aussi de Mayrena, et il n'est pas possible que je ne connaisse point vos parents, moi qui connais de-

puis Talcade jusqu'aux dernières personnes du bourg. De qui êtes-vous fils ? — D'un honnête notaire, repartit le cavalier, de Martin Morales. — De Martin Morales ! s'écria mon camarade avec autant de joie que de surprise : par ma foi, l'aventure est fort singulière ! Vous êtes donc mon frère ajné, Manuel Morales ? — Justement, dit l'autre ; et vous êtes apparemment, vous, mon petit frère, Luis, que je laissai au berceau quand j'abandonnai la maison paternelle ? — Vous m'avez nommé, répondit mon camarade. » A ces mots, ils se levèrent de table tous deux, et s'embrassèrent à plusieurs reprises. Ensuite le seigneur Manuel dit à la compagnie : « Messieurs, cet événement est tout à fait merveilleux. Le hasard veut que je rencontre et reconnaisse un frère que je n'ai point vu depuis plus de vingt années pour le moins : permettez que je vous le présente. » Alors tous les cavaliers, qui par bienséance se tenaient debout, saluèrent le cadet Morales, et l'accablèrent d'embrassades. Après cela on se remit à table, et l'on y demeura toute la nuit. On ne se coucha point. Les deux frères s'assirent l'un auprès de l'autre, et s'entretinrent tout bas de leur famille, pendant que les autres convives buvaient et se réjouissaient.

« Luis eut une longue conversation avec Manuel; et, me prenant ensuite en particulier, il me dit : « Tous ces cavaliers sont des domestiques du comte de Montanos, que le roi a nommé depuis peu à la vice-royauté de Mayorque. Ils conduisent l'équipage du vice-roi à Alicante, où ils doivent s'embarquer. Mon frère, qui est devenu intendant de ce seigneur, m'a proposé de m'emmener avec lui, et, sur la répugnance que je lui ai témoignée que j'avais à vous quitter, il m'a dit que si vous voulez être du voyage, il vous fera donner un bon emploi.

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