‹ Gil Blas. IntrodChapitre 239 sur 277 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

condamnent, et je semble vous faire une trahison digne des plus horribles châtiments. J'ai fait venir ici ce jeune captif ; et, pour l'introduire dans mon appartement, j'ai employé les mêmes artifices dont je me serais servie si j'eusse eu pour lui un amour bien violent. Cependant, et j'en atteste notre grand prophète, malgré ces démarches, je ne vous suis peint infidèle. J'ai voulu entretenir cet esclave chrétien pour le détacher de sa secte, et l'engager à suivre celle des croyants. J'ai trouvé en lui une résistance à laquelle je m'étais bien attendue. J'ai toutefois vaincu ses préjugés ; et il vient de me promettre qu'il embrassera le mahométisme. »

« Je conviens que je devais démentir la favorite, sans avoir égard à la conjoncture dangereuse où je me trouvais ; mais dans l'accablement où j'avais l'esprit, touché du péril où je voyais une femme que j'aimais et tremblant encore plus pour moi-même, je demeurai interdit et confus. Je ne pus proférer une parole ; et le bâcha, persuadé par mon silence que sa maîtresse ne disait rien qui ne fût véritable, se laissa désarmer. «Madame, répondit-il, je veux croireque vous ne m'avez point offensé, et que l'envie de faire une chose agréable au prophète a pu vous engager à hasarder une action si délicate. J'excuse donc votre imprudence, pourvu que ce captif prenne tout à l'heure le turban. » Aussitôt il fit venir un marabout. On me revêtit d'un habit à la turque. Je fis tout ce qu'on voulut, sans que j'eusse la force de m'en défendre ; ou, pour mieux dire, je ne savais ce que je faisais, dans le désordre où étaient mes sens. Que de chrétiens auraient été aussi lâches que moi dans cette occasion !

« Après la cérémonie je sortis du sérail pour aller, sous le nom de Sidy Hally, exercer un petit emploi

que Soliman me donna. Je ne revis plus la sultane ; mais un de ses eunuques vint un jour me trouver. Il m'apporta de sa part des pierreries pour deux mille sultanins d'or, avec un billet par lequel la dame m'assurait qu'elle n'oublierait jamais la généreuse complaisance que j'avais eue de me faire mahométan pour lui sauver la vie. Véritablement, outre les présents que j 'avais reçus de Farrukhnaz, j'obtins par son canal un emploi plus considérable que le premier, et je devins en moms de six à sept années un des plus riches renégats de la ville d'Alger.

« Vous vous imaginez bien que si j'assistais aux prières que les musulmans font dans leurs mosquées, et remplissais les autres devoirs de leur religion, ce n'était que par pure grimace. Je conservais une volonté déterminée de rentrer dans le sein de l'Église ; et, pour cet effet, je me proposais de me retirer un jour en Espagne ou en Italie, avec les richesses que j'aurais amassées. En attendant, je vivais fort agréablement. J'étais logé dans une belle maison, j'avais des jardins superbes, un grand nombre d'esclaves, et de fort jolies femmes dans mon sérail. Quoique l'usage du vin soit défendu en ce pays-là aux mahométans, ils ne laissent pas pour la plupart d'en boire en secret. Pour moi, j 'en buvais sans façon, comme fon^ tous les renégats. Je me souviens que j 'avais deux compagnons de débauche, avec qui je passais souvent la nuit à table. L'un était Juif et l'autre Arabe. Je les croyais honnêtes gens, et, dans cette opinion, je vivais avec eux sans contrainte. Un soir je les invitai à souper chez moi. Il m'était mort ce jour-là un chien que j'aimais passionnément ; nous lavâmes son corps, et l'enterrâmes avec toute la cérémonie qui s'observe aux funérailles des mahométans. Ce que nous en

Page 1