LIVRE PREMIER
retira dans son écurie. Léonarde prit aussitôt une lampe, et me conduisit dans un caveau qui servait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle, et où je vis un grabat qui avait plus l'air d'un tombeau que d'un lit. « Voilà votre chambre, mon petit poulet, me dit-elle en me passant doucement la main sous le menton : le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place y a couché tant qu'il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. Il s'est laissé mourir à la fleur de son âge ; ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. » En achevant ces paroles, elle me donna la lampe, et retourna dans sa cuisine. Je posai la lampe à terre, et me jetai sur le grabat, moins pour prendre du repos que pour me livrer tout entier à mes réflexions. « O ciel ! dis- je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne ? On veut que je renonce à la vue du soleil ; et, comme si ce n'était pas assez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs, à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts ! » Ces pensées, qui me semblaient très mortifiantes, et qui l'étaient en effet, me faisaient pleurer amèrement. Je maudis cent fois l'envie que mon oncle avait eue de m' envoyer à Salamanque ; je me repentis d'avoir craint la justice de Cacabelos ; j'aurais voulu être à la question. Mais, considérant que je me consumais en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver ; et je me dis en moi-même : <c Est-il donc impossible de me tirer d'ici ? Les voleurs dorment ; la cuisinière et le nègre en feront bientôt autant : pendant qu'ils seront tous endormis, ne puis-je, avec cette lampe, trouver Tallée par où je suis descendu dans cet enfer ? Il est vrai que je ne me crois pas assez fort pour lever la trappe qui
est à l'entrée. Cependant, voyons : je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir me prêtera des forces, et j'en viendrai peut-être à bout. »
Je formai donc ce grand dessein. Je me levai quand je jugeai que Léonarde et Domingo reposaient. Je pris la lampe, et sortis du caveau en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai les détours de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de l'écurie, et j'aperçus enfin l'allée que je cherchais. Je marche, je m'avance vers la trappe avec une joie mêlée de crainte : mais, hélas ! au milieu de l'allée je rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étaient si près l'un de l'autre, qu'on y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obstacle, dont je ne m'étais point aperçu en entrant, parce que la grille était alors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de tâter les barreaux. J'examinai la serrure, je tâchais même de la forcer, lorsque tout à coup je me sentis appliquer vigoureusement entre les deux épaules cinq ou six coups de nerf de bœuf. Je poussai un cri si perçant que le souterrain en retentit ; et, regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux nègre en chemise, qui d'une main tenait une lanterne sourde, et de l'autre l'instrument de mon suppHce. « Ah ! ah ! dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver ! Oh ! ne pensez pas que vous puissiez me surprendre ; je vous ai bien entendu. Vous avez cru trouver la grille ouverte, n'est-ce pas ? Apprenez, mon ami, que vous la trouverez désormais toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il soit plus fin que vous pour nous échapper. »
Cependant, au cri que j'avais fait, deux ou trois