LIVRE CINQUIÈME
que non. « Et moi, reprit-il, je vous remets parfaitement. Je vous ai vu à la cour de Toscane, et j'étais alors garde du grand-duc. Il y a quelques mois, ajouta-t-il, que j'ai quitté le service de ce prince. Je suis venu en Espagne avec un Italien des plus subtils ; nous sommes à Valladolid depuis trois semaines. Nous demeurons avec un Castillan et un Galicien, qui sont, sans contredit, deux honnêtes garçons. Nous vivons ensemble du travail de nos mains. Nous faisons bonne chère, et nous nous divertissons comme des princes. Si vous voulez vous joindre à nous, vous serez agréablement reçu de mes confrères ; car vous m'avez toujours paru un galant homme, peu scrupuleux de votre naturel, et profès dans notre ordre. »
«La franchise de ce fripon excita la mienne. « Puisque vous me parlez à cœur ouvert, lui dis- je, vous méritez que je m'explique de même avec vous. Véritablement je ne suis pas novice dans votre profession ; et si ma modestie me permettait de conter mes exploits, vous verriez que vous n'avez pas jugé trop avantageusement de moi ; mais je laisse là les louanges, et je me contenterai de vous dire, en acceptant la place que vous m'offrez dans votre compagnie, que je ne négligerai rien pour vous prouver que je n'en suis pas indigne. » Je n'eus pas sitôt dit à cet ambidextre que je consentais d'augmenter le nombre de ses camarades, qu'il me conduisit où ils étaient, et là je fis connaissance avec eux. C'est dans cet endroit que je vis pour la première fois l'illustre Ambroise de Lamela. Ces messieurs m'interrogèrent sur l'art de s'approprier finement le bien du prochain. Ils voulurent savoir si j'avais des principes; mais je leur montrai bien des tours qu'ils ignoraient et qu'ils admirèrent. Ils furent encore plus étonnés, lorsque, méprisant la
subtilité de ma main, comme une chose trop ordinaire, je leur dis que j'excellais dans les fourberies que demandent de l'esprit. Pour le leur persuader, je leur racontai l'aventure de Jérôme de Moyadas ; et sur le simple récit que j'en fis ils me trouvèrent un génie si supérieur, qu'ils me choisirent d'une commune voix pour leur chef. Je justifiai bien leur choix par une infinité de friponneries que nous fîmes, et dont je fus, pour ainsi parler, la cheville ouvrière. Quand nous avions besoin d'une actrice pour nous seconder, nous nous servions de Camille, qui jouait à ravir tous les rôles qu'on lui donnait.
«Dans ce temps-là, notre confrère Ambroise fut tenté de revoir sa patrie. Il partit pour la Galice, en nous assurant que nous pouvions compter sur son retour. Il contenta son envie ; et comme il s'en revenait, étant allé à Burgos pour y faire quelque coup, un hôtelier de sa connaissance le mit au service du seigneur Gil Blas de Santillane, dont il n'oublia pas de lui apprendre les affaires. « Seigneur Gil Blas, poursuivit don Raphaël en m'adressant la parole, vous savez de quelle manière nous ^ vous dévalisâmes dans un hôtel garni de Valladolid ; je ne doute pas que vous n'ayez soupçonné Ambroise d'avoir été le principal instrument de ce vol, et vous avez eu raison. Il vint nous trouver en arrivant ; il nous exposa l'état où vous étiez, et messieurs les entrepreneurs se réglèrent làdessus. Mais vous ignorez les suites dé cette aventure ; je vais vous ^en instruire. Nous enlevâmes, Ambroise et moi, votre valise ; et, tous deux montés sur vos mules, nous prîmes le chemin de Madrid, sans nous embarrasser de Camille ni de nos camarades, qui furent sans doute aussi surpris que vous de ne nous pas revoir le lendemain. « Nous changeâmes de dessein la seconde journée.