‹ Gil Blas. IntrodChapitre 68 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

honnête homme que vous. Un garçon qui a le bonheur de vous appartenir doit avoir un zèle infatigable ; il doit se faire un plaisir de son devoir, et ne se pas croire occupé, lors même qu'il sue sang et eau pour vous. »

Je m'aperçus que ces paroles plurent fort au licencié. Il ne fut pas moins content de l'assurance que je lui donnai d'être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvait rebuter, je faisais mon service de la meilleure grâce qu'il m'était possible. Je ne me plaignais point d'être toutes les nuits sur pied. Je ne laissais pas pourtant de trouver cela très désagréable; et, sans le legs dont je repaissais mon espérance, je me serais bientôt dégoûté de ma condition ; je n'y aurais pu résister : il est vrai que je me reposais quelques heures pendant le jour. La gouvernante (je lui dois cette justice) avait beaucoup d'égards pour moi ; ce qu'il fallait attribuer au soin que je prenais de gagner ses bonnes grâces par des manières complaisantes et respectueuses. Étais-je à table avec eUe et sa nièce, qu'on appelait Inésille, je leur changeais d'assiette, je leur versais à boire, j'avais une attention toute particuHère à les servir. Je m'insinuai par là dans leur amitié. Un jour que la dame Jacinte était sortie pour aller à la provision, me voyant seul avec InésiUe, je commençai à l'entretenir. Je lui demandai si son père et sa mère vivaient encore. « Oh ! que non, me répondit-elle ; il y a bien longtemps, bien longtemps qu'ils sont morts ; car ma bonne tante me Ta dit, et je ne les ai jamais vus. » Je crus pieusement la petite fille, quoique sa réponse ne fût pas catégorique ; et je la mis si bien en train de parler, qu'elle m'en dit plus que je n'en voulais savoir.

Elle m'apprit, ou plutôt je compris, par les naïvetés qui lui échappèrent, que sa bonne tante avait un bon ami qui demeurait aussi auprès d'un vieux chanoine dont il administrait le temporel, et que ces heureux domestiques comptaient d'assembler les dépouilles de leurs maîtres par un hyménée dont ils goûtaient les douceurs par avance. J'ai déjà dit que la dame Jacinte, bien qu'un peu surannée, avait encore de la fraîcheur. Il est vrai qu'elle n'épargnait rien pour se conserver : outre qu'elle prenait tous les matins un clystère, elle avalait pendant le jour, et en se couchant, d'excellents coulis. De plus, elle dormait tranquillement la nuit, tandis que je veillais mon maître. Mais ce qui peut-être contribuait encore plus que toutes ces choses à lui rendre le teint si frais, c'était, à ce que me dit Inésille, une fontaine qu'elle avait à chaque jambe.

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