‹ Gil Blas. IntrodChapitre 69 sur 277 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De quelle manière le chanoine, étant tombé malade, fut traité ; ce qu'il en arriva, et ce qu'il laissa par testament à Gil Blas.

Je servis pendant trois mois le licencié Sédillo, sans me plaindre des mauvaises nuits qu'il me faisait passer, Au bout de ce temps-là, il tomba malade. La fièvre le prit ; et, avec le mal qu'elle lui causait, il sentit irriter sa goutte. Pour la première fois de sa vie, qui avait été longue, il eut recours aux médecins. Il demanda le docteur Sangrado, que tout Valladolid regardait comme un Hippocrate. La dame Jacinte aurait mieux aimé que le chanoine eût commencé par faire son testament ; elle lui en toucha même quelques mots ;

mais, outre qu'il ne se croyait pas encore proche de sa fin, il avait de l'opiniâtreté dans certaines choses. J'allai donc chercher le docteur Sangrado ; je l'amenai au logis. C'était un grand homme sec et pâle, et qui, depuis quarante ans pour le moins, occupait le ciseau des Parques. Ce savant médecin avait l'extérieur grave; il pesait ses discours et donnait de la noblesse à ses expressions. Ses raisonnements paraissaient géométriques, et ses opinions fort singulières.

Après avoir observé mon maître, il lui dit d'un air doctoral : « Il s'agit ici de suppléer au défaut de la transpiration arrêtée. D'autres, à ma place, ordonneraient sans doute des remèdes salins, urineux, volatils, et qui, pour la plupart, participent du soufre et du mercure : mais les purgatifs et les sudorifiques sont des drogues pernicieuses et inventées par des charlatans ; toutes les préparations chimiques ne semblent faites que pour nuire. Pour moi, j'emploie des moyens plus simples et plus sûrs. A quelle nourriture, continua-t-il, êtesvous accoutumé ? — Je mange ordinairement, répondit le chanoine, des bisques et des viandes succulentes. — Des bisques et des viandes succulentes ! s'écria le docteur avec surprise. Ah ! vraiment, je ne m'étonne plus si vous êtes malade. Les mets délicieux sont des plaisirs empoisonnés ; ce sont. des pièges que la volupté tend aux hommes pour les faire périr plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de bon goût ; les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sang est insipide, il veut des mets qui tiennent de sa nature. Et buvez- vous du vin ? ajouta- t-il. — Oui, dit le licencié, du vin trempé. — Oh, trempé tant qu'il vous plaira, reprit le médecin. Quel dérèglement ! Voilà un régime épouvantable I II y a longtemps

que vous devriez être mort. Quel âge avez- vous? — J'entre dans ma soixante-neuvième année, répondit le chanoine. — Justement, répliqua le médecin ; une vieillesse anticipée est toujours le fruit de l'intempérance. Si vous n'eussiez bu que de l'eau claire toute votre vie, et que vous vous fussiez contenté d'une nourriture simple, de pommes cuites, par exemple, de pois ou de fèves, vous ne seriez pas présentement tourmenté de la goutte, et tous vos membres feraient encore facilement leurs fonctions. Je ne désespère pas toutefois de vous remettre sur pied, pourvu que vous vous abandonniez à mes ordonnances. » Le licencié, tout friand qu'il était, promit de lui obéir en toutes choses.

Alors Sangrado m'envoya chercher un chirurgien, qu'il me nomma, et fit tirer à mon maître six bonnes palettes de sang, pour commencer à suppléer au défaut de la transpiration. Puis il dit au chirurgien : « Maître Martin Onez, revenez dans trois heures en faire autant, et demain vous recommencerez. C'est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie ; on ne peut trop saigner un malade. Comme il n'est obligé à aucun mouvement ou exercice considérable, et qu'il n'a rien à faire que de ne point mourir, il ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu'à un homme endormi ; la vie, dans tous les deux, ne consiste que dans le pouls et dans la respiration. » Le bon chanoine, s'imaginant qu'un si grand médecin ne pouvait faire de faux raisonnements, se laissa saigner sans résistance. Lorsque le docteur eut ordonné de fréquentes et copieuses saignées, il dit qu'il fallait aussi donner au chanoine de l'eau chaude à tout moment, assurant que l'eau bue en abondance pouvait passer pour le véritable spéci-

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