‹ Gil Blas. IntrodChapitre 93 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

tous les enfants mâles et femelles, et je compris, dans cette liste, jusqu'à leurs parrains et leurs marraines. Il ne parut pas s'intéresser infiniment à ce détail ; et venant à ses fins : « Diego, reprit-il, j'approuve fort que tu coures le pays pour te rendre parfait dans ton art, et je te conseille de ne point t'arrêter plus longtemps à Madrid : c'est un séjour pernicieux pour la jeunesse ; tu t'y perdrais, mon enfant. Tu feras mieux d'aller dans les autres villes du royaume : les mœurs n'y sont pas si corrompues. Va-t'en, poursuivit-il; et quand tu seras prêt à partir, viens me revoir ; je te donnerai une pistole pour t'aider à faire le tour de l'Espagne. » En disant ces paroles, il me mit doucement hors de sa chambre, et me renvoya.

«Je n'eus pas l'esprit de m'apercevoir qu'il ne cherchait qu'à m'éloigner de lui. Je regagnai notre boutique, et rendis compte à mon maître de la visite que je venais de faire. Il ne pénétra pas mieux que moi l'intention du sieur don Pedro, et il me dit : « Je ne suis pas du sentiment de votre oncle : au lieu de vous exhorter à courir le pays, il devait plutôt, ce me semble, vous engager à demeurer dans cette ville. Il voit tant de personnes de qualité 1 il peut aisément vous placer dans une grande maison, et vous mettre en état de faire peu à peu une grosse fortune. » Frappé de ce discours, qui me présentait de flatteuses images, j'allai deux jours après retrouver mon oncle, et je lui proposai d'employer son crédit pour me faire entrer chez quelque seigneur de la cour. Mais la proposition ne fut pas de son goût. Un homme vain qui entrait librement chez les grands, et mangeait tous les jours avec eux, n'était pas bien aise pendant qu'il serait à la table des maîtres, qu'on vit son neveu à la table des valets : le petit Diego aurait

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fait rougir le seigneur don Pedro. Il ne manqua donc pas de m'éconduire, et même très rudement. « Comment, petit libertin, me dit-il d'un air furieux, tu veux quitter ta profession ! Va, je t'abandonne aux gens qui te donnent de si pernicieux conseils. Sors de mon appartement, et n'y remets jamais le pied; autremxcnt, je te ferai châtier comme tu le mérites. » Je fus bien étourdi de ces paroles, et plus encore du ton sur lequel mon oncle le prenait. Je me retirai les larmes aux yeux, et fort touché de la dureté qu'il avait pour moi. Cependant, comme j'ai toujours été vif et fier de mon naturel, j'essuyai bientôt mes pleurs. Je passai même de la douleur à l'indignation, et je résolus de laisser là ce mauvais parent, dont je m'étais bien passé jusqu'à ce jour. « Je ne pensai plus qu'à cultiver mon talent : je m'attachai au travail. Je rasais toute la journée ; et le soir, pour donner quelque récréation à mon esprit, j'apprenais à jouer de la guitare. J'avais pour maître de cet instrument un vieux senor escudero, à qui je faisais la barbe. Il me montrait aussi la musique, qu'il savait parfaitement. Il est vrai qu'il avait été chantre autrefois dans une cathédrale. Il se nommait Marcos de Obregon. C'était un homme sage, qui avait autant d'esprit que d'expérience, et qui m'aimait comme si j'eusse été son fils. Il servait d'écuyer à la femme d'un médecin qui demeurait à trente pas de notre maison. Je l'allais voir sur la fin du jour, aussitôt que j'avais quitté l'ouvrage, et nous faisions tous deux, assis sur le seuil de la porte, un petit concert qui ne déplaisait pas au voisinage. Ce n'est pas que nous eussions des voix fort agréables ; mais, en raclant le boyau, nous chantions l'un et l'autre méthodiquement notre partie, et cela suffisait pour donner du plaisir aux personnes qui nous

écoutaient. Nous divertissions particulièrement doiia Mergelina, femme du médecin : elle venait dans l'allée nous entendre, et nous obligeait quelquefois à recommencer les airs qui se trouvaient le plus de son goût. Son mari ne l'empêchait pas de prendre ce divertissement. C'était un homme qui, bien qu'Espagnol et déjà vieux, n'était nullement jaloux : d'ailleurs' sa profession l'occupait tout entier ; et comme il revenait le soir, fatigué d'avoir été chez ses malades, il se couchait de très bonne heure, sans s'inquiéter de l'attention que sa femme donnait à nos concerts. Peut-être aussi qu'il ne les croyait pas fort capables de faire de dangereuses impressions. Il faut ajouter à cela qu'il ne pensait pas avoir le moindre sujet de crainte, Mergelina étant une dame jeune et belle à la vérité, mais d'une vertu si sauvage, qu'elle ne pouvait souffrir les regards des hommes. Il ne lui faisait donc pas un crime d'un passe-temps qui lui paraissait innocent et honnête, et il nous laissait chanter tant qu'il nous plaisait.

« Un soir, comme j'arrivais à la porte du médecin, dans l'intention de me réjouir à mon ordinaire, j'y trouvai le vieil écuyer qui m'attendait. Il me prit par la main, et me dit qu'il voulait faire un tour de promenade avec moi avant que de commencer notre concert. En même temps il m'entraîna dans une rue détournée, où, voyant qu'il pouvait m'entretenir en liberté : « Diego, mon fils, me dit-il d'un air triste, j'ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l'un et l'autre de nous amuser tous les soirs à faire des concerts à la porte de mon maître. J'ai sans doute beaucoup d'amitié pour vous : je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à

chanter : mais, si j'avais prévu le malheur qui nous menace, vive Dieu I j'aurais choisi un autre endroit pour vous donner des leçons.» Ce discours m'effraya. Je priai l'écuyer de s'expliquer plus clairement, et de me dire ce que nous avions à craindre ; car je n'étais pas homme à braver le péril, et je n'avais pas encore fait mon tour d'Espagne. « Je vais, reprit-il, vous conter ce qu'il est nécessaire que vous sachiez pour bien comprendre tout le danger où nous sommes.

«Lorsque j'entrai, poursuivit-il, au service du médecin (et Û y a de cela une année) , il me dit un matin, après m' avoir conduit devant sa femme : « Voyez, Marcos, voyez votre maîtresse ; c'est cette dame que vous devez accompagner partout. » J'admirai dona Mergelina ; je la trouvai merveilleusement belle, faite à peindre, et je fus particulièrement charmé de l'air agréable qu'elle a dans son port. «Seigneur, répondis-je au médecin, je suis trop heureux d'avoir à servir une dame si charmante. » Ma réponse déplut à Mergelina, qui me dit d'un ton brusque : « Voyez donc celui-là ; il s'émancipe vraiment ! Oh ! je n'aime point qu'on me dise des douceurs, moi. » Ces paroles, sorties d'une si belle bouche, me surprirent étrangement ; je ne pouvais concilier ces façons de parler rustiques et grossières avec l'agrément que j e voyais répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari, il y était accoutumé; et, s'applaudissant même d'avoir une épouse d'un si rare caractère : « Marcos, me dit-il, ma femme est un prodige de vertu. » Ensuite, comme il s'aperçut qu'elle se couvrait de sa mante, et se disposait à sortir pour aller entendre la messe, il me dit de la mener à l'église. Nous ne fûmes pas plutôt dans la rue, que nous rencontrâmes (ce qui n'est pas extraordinaire) des hommes

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