‹ Gil Blas. IntrodChapitre 94 sur 277 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

qui, frappés du bon air de dona Mergelina, lui dirent, en passant, des choses fort flatteuses. Elle leur répondait ; mais vous ne sauriez vous imaginer jusqu'à quel point ses réponses étaient sottes et ridicules. Ils en demeuraient tout étonnés, et ne pouvaient concevoir qu'il y eût au monde une femme qui trouvât mauvais qu'on la louât. « Eh 1 madame, lui dis-je d'abord, ne faites point d'attention aux discours qui vous sont adressés ; il vaut mieux garder le silence que de parler avec aigreur. — ^Non,non,me repartit-elle; je veux apprendre à ces insolents que je ne suis point une femme à souffrir qu'on me manque de respect. » Enfin il lui échappa tant d'impertinences, que je ne pus m'empêcher de lui dire tout ce que je pensais, au hasard de lui déplaire. Je lui représentai, avec le plus de ménagement toutefois qu'il me fut possible, qu'elle faisait tort à la nature, et gâtait mille bonnes qualités par son humeur sauvage ; qu'une femme douce et polie pouvait se faire aimer sans le secours de la beauté, au lieu qu'une belle personne, sans la douceur et la politesse, devenait un objet de mépris. J'ajoutai à ces raisonnements je ne sais combien d'autres semblables, qui avaient tous pour but la correction de ses mœurs. Après avoir bien moralisé, je craignais que ma franchise n'excitât la colère de ma maîtresse, et ne m'attirât quelque désagréable repartie : néanmoins elle ne se révolta pas contre ma remontrance; elle se contenta de la rendre inutile, de même que celles qu'il me prit sottement envie de lui faire les jours suivants.

«Je me lassai de l'avertir en vain de ses défauts, et je l'abandonnai à la férocité de son naturel. Cependant, le croirez- vous ? cet esprit farouche, cette orgueilleuse femme est depuis deux mois entièrement changée d'humeur : elle a de l'honnê-

teté pour tout le monde, et des manières très agréables. Ce n'est plus cette même Mergelina qui ne répondait que des sottises aux hommes qui lui tenaient des discours obligeants : elle est devenue sensible aux louanges qu'on lui donne ; elle aime qu'on lui dise qu'elle est belle, qu'un homme ne peut la voir impunément : les flatteries lui plaisent ; elle est présentement comme une autre femme. Ce changement est à peine concevable ; et ce qui doit encore vous étonner davantage, c'est d'apprendre que vous êtes l'auteur d'un si grand miracle. Oui mon cher Diego, continua l'écuyer, c'est vous qui avez ainsi métamorphosé dona Mergelina ; vous avez fait une brebis de cette tigresse ; en un mot, vous vous êtes attiré son attention. Je m'en suis aperçu plus d'une fois ; et je me connais mal en femmes, ou bien elle a conçu pour vous un amour très violent. Voilà, mon fils, la triste nouvelle que j'avais à vous annoncer, et la fâcheuse conjoncture où nous nous trouvons. —

«Je ne vois pas, dis-je alors au vieillard, qu'il y ait là dedans un si grand sujet d'affliction pour nous, ni que ce soit un malheur pour moi d'être aimé d'une jolie dame. — Ah ! Diego, répliqua-t-il, vous raisonnez en jeune homme; vous ne voyez que l'appât, vous neprenez point garde à l'hameçon; vous ne regardez que le plaisir, et moi j'envisage tous les désagréments qui le suivent. Tout éclate à la fin : si vous continuez de venir chanter à notre porte, vous irriterez la passion de Mergelina, qui, perdant peut-être toute retenue, laissera voir sa faiblesse au docteur Oloroso, son mari ; et ce mari, qui se montre aujourd'hui si complaisant parce qu'il ne croit pas avoir sujet d'être jaloux, deviendra furieux, se vengera d'elle, et pourra nous faire, à vous et à moi, un fort mauvais parti. — Eh bien, re-

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